Isabelle Légaré
Danalove Vincent
Danalove Vincent

Le message de Danalove

CHRONIQUE / «Rembarque dans ton char pis décâlisse à Montréal! On n’en veut pas d’immigrants pis du câlisse de Covid icitte!»

Ça heurte, j’avoue. J’aurais pu me limiter à écrire la première lettre du juron suivi de points de suspension. Vous auriez compris le sens du propos, j’en conviens, mais ce sont textuellement les paroles qui ont été balancées au visage de Danalove Vincent, 20 ans.

Sans autocensure. Avec hargne.

Cette scène s’est déroulée ce printemps, au début du confinement. Nouvellement sans travail, la serveuse dans un resto était venue récupérer un relevé d’emploi au centre-ville de Trois-Rivières.

La jeune femme venait de stationner sa voiture lorsque l’homme âgé d’une quarantaine d’années l’a invectivée sur le trottoir. Effrayée devant cette décharge d’agressivité, Danalove a redémarré son véhicule qu’elle a garé un peu plus loin, hors de portée de vue du gars mal engueulé.

Tenter de le raisonner n’aurait fait qu’envenimer la situation.

Danalove est son vrai prénom, celui que ses parents biologiques lui ont donné et que ses parents adoptifs ont décidé de garder le jour où ils ont fait connaissance avec leur petite dernière.

«Ils trouvaient que ça m’allait bien, Danalove.»

La bambine avait presque 2 ans au moment de quitter un orphelinat d’Haïti afin de prendre racine au Québec pour devenir une Vincent, une famille dont les enfants, tous adoptés, n’ont pas la même couleur de peau que leurs parents.

La fillette a d’abord vécu à Lévis où, dès son entrée au primaire, on lui a rapidement fait comprendre qu’elle n’était pas comme les autres, ce qui n’était pas une bonne nouvelle en soi.

«J’étais la seule élève noire et mes cheveux étaient différents. On me les a coupés et tirés. On a mis de la gomme dedans, des crayons aussi...»

Ses parents l’ont changée d’école, mais ça ne faisait que déplacer le problème.

«Je ne voulais plus y aller.»

Il lui est déjà arrivé de fuir la classe pour rentrer chez elle, à pied. Alertés, son père et sa mère la retrouvaient en chemin.

«Les professeurs non plus ne savaient pas trop comment réagir. Ils vivaient cette situation pour la première fois.»

Sa famille est déménagée à Shawinigan au milieu de sa 5e année du primaire. Danalove en garde un beau souvenir. Sachant qu’elle avait connu dans le passé son lot de difficultés, la directrice avait demandé aux enfants de lui rédiger une lettre de bienvenue.

«J’étais encore une fois la seule élève noire, mais je me suis sentie accueillie.»

Et défendue le jour où un garçon lui a dit de retourner vivre dans son pays...

L’écolier a été suspendu et ses parents, rencontrés.

«Pour eux, les Noirs étaient des gens sales, méchants, qui volaient des emplois.»

L’étape du secondaire l’a ramenée à la case départ. Nouveaux élèves. Nouveaux préjugés.

«Tous les Noirs se ressemblent. Ils puent» est le type de commentaires qui sont venus à ses oreilles.

Sans parler des mauvaises blagues sur ses cheveux courts et crépus qui lui donnaient à l’époque un air de garçon. «On dirait du poil de cul!»

L’adolescente s’est réfugiée dans l’écriture. Danalove s’est récemment relue pour découvrir des textes très sombres.

«J’ai eu envie de me suicider. J’avais l’impression que personne ne voulait de moi.»

Danalove a eu recours à de l’aide psychologique, une démarche aussi bénéfique que de transposer ses états d’âme sur papier. Des professeurs rencontrés durant ses études collégiales l’ont également encouragée en ce sens. L’espoir s’est peu à peu glissé à travers les mots.

Maturité aidant, d’anciens compagnons de classe se sont excusés auprès de celle qui avait été la cible de leurs moqueries.

«Ils s’en veulent beaucoup. Ils espèrent que leurs enfants ne feront pas la même chose.»

Sa voix est bienveillante, sans colère ni amertume envers ces jeunes adultes qui sont devenus des amis.

«Je pense qu’il faut du temps aux gens pour s’adapter, pour comprendre que la différence ne va pas les changer, eux.»

Danalove fait cette réflexion alors qu’elle vient de me raconter la fois où une femme l’a coupée de façon cavalière dans une allée d’un supermarché.

«Elle peut bien attendre. Elle ne parle sûrement pas français de toute façon!», a maugréé la cliente qui s’est contentée de rougir lorsque Danalove lui a fait poliment remarquer qu’elle parle très bien français.

C’était en décembre dernier, durant les Fêtes, une période où les gens sont plus pressés, moins patients, souligne Danalove avec indulgence.

«Je me dis que les gens ne peuvent pas être complètement méchants. Il doit y avoir une raison. Ils ne sont pas nés en se disant qu’ils n’aimaient pas les Noirs. Quelqu’un leur a appris.»

Sans le savoir, nous avons déjà été voisines. Pendant six mois, Danalove a travaillé dans un centre d’appels dont les bureaux sont situés dans la même bâtisse que ceux du Nouvelliste.

Agente au service à la clientèle, Danalove passait ses journées au téléphone où ça ne se voit pas qu’elle a la peau noire.

«Je n’ai pas d’accent non plus.»

En entendant sa voix, des personnes ne se gênaient pas pour lui lancer avec soulagement: «Je suis content de ne pas tomber sur un Mohamed en Égypte!»

Il y a ceux et celles qui se réjouissaient aussi de ne pas avoir affaire à «un maudit Noir», poussant l’insulte à l’injure en caricaturant leur prononciation au bout du fil.

«C’est quoi ton nom déjà?», lui a déjà demandé une cliente au terme d’un long entretien. Danalove était sur le point de conclure un contrat de service avec celle qui s’était d’ailleurs exclamée au début de l’entretien: «Enfin, quelqu’un qui parle français!»

En réalisant que la préposée était d’origine haïtienne – «Danalove, ce n’est pas québécois ça!» - la femme a réagi sèchement: «Je me disais aussi que tu avais un accent prononcé. Je n’ai pas bien compris finalement. Je vais rappeler pour ma soumission.»

Danalove a quitté cet emploi. «Je n’étais plus capable.» Son conjoint y travaille toujours. Il a la peau blanche et s’appelle William. Les clients sont de bonne humeur quand c’est lui qui prend l’appel.

«William ça sonne bien. Ça sonne québécois.»

Plus tôt cette semaine, Danalove a décidé de prendre la plume afin de répondre via les réseaux sociaux aux gens qui prétendent qu’elle n’est pas victime de racisme.

«Tu vis à Trois-Rivières!», lui a-t-on déjà dit, comme si ce qui ne se voit pas n’existe pas.

La jeune femme, qui a le mot amour dans son prénom, souhaite qu’ils comprennent que le racisme, c’est d’abord une attitude...

«Celle de se laisser guider par sa peur, par son ego, par son besoin de dominer ou par toute autre raison non valable de se donner des pouvoirs qu’on n’a pas.»