Le Canada a-t-il été trop ambitieux en accueillant 25000 réfugiés? Sa mission n’est pas terminée.

Le ghetto syrien d’Ottawa

CHRONIQUE / Ça ressemble à un ghetto.

Quand la première vague de réfugiés syriens est arrivée au Canada, en décembre 2015, le gouvernement fédéral a logé plusieurs familles dans deux grosses barres d’immeubles de la rue Donald, à Ottawa.

Ils y sont toujours, deux ans et demi plus tard.

Des dizaines de familles syriennes y vivent dans des logements souvent trop petits et mal adaptés. Des familles isolées de la société d’accueil, qui se parlent arabe entre eux, qui ne maîtrisent ni l’anglais ni le français. Avec des problèmes de dépression, de stress post-traumatique, de chômage. Beaucoup n’ont pas d’emploi. Et de moins en moins d’espoir.

Je vous le dis : ça ressemble à un ghetto.

J’y suis allé, un soir de semaine. Les enfants jouaient dans le stationnement à l’asphalte crevassé. Plus loin, des hommes fumaient sur le gazon, en buvant un café arabe parfumé à la cardamome. Les femmes ? Dans les logements, avec les plus jeunes.

J’étais accompagné de Samira Belaid, une interprète gatinoise qui fait du bénévolat auprès d’eux. Trilingue, elle les aide à traduire leur courrier, à remplir des formulaires, à faire des appels au propriétaire. Le 23 juin, elle a organisé une fête champêtre pour les femmes qui, tout comme leurs maris, ont de la misère à s’intégrer.

Mais Samira vient surtout pour les écouter. Comme elle le faisait alors qu’elle était interprète au centre de santé Bruyère, à Ottawa. C’est ainsi qu’elle a gagné leur confiance. À Samira, ils confient leurs secrets.

C’est elle qui m’a dit : « Viens voir, ça n’a pas d’allure, ils les ont mis tous ensemble, on n’aurait jamais dû faire ça. »

Ça a l’air d’un ghetto.

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Elle m’a présenté un Syrien qui promenait sa fille handicapée dans un tricycle. En fait, il est Kurde, une minorité ostracisée en Syrie où il vivait dans les montagnes. Il parle longuement de ses problèmes. L’allocation que lui verse le gouvernement passe presque à elle seule dans le loyer. Il reste peu d’argent pour nourrir les enfants et subvenir aux besoins de base. Il n’arrive pas à apprendre l’anglais. « Même en arabe, je suis illettré », s’excuse-t-il. Il travaille au noir, dans un restaurant de shawarma. Il dit que le propriétaire profite de la situation pour l’exploiter. Comme bien d’autres, il en a surtout contre les logements trop chers, trop petits, et parfois infestés de coquerelles où on les a logés. Sans emploi, sans la langue, il ne voit pas comment il sortira de la misère.

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Un autre Syrien s’approche. Il parle de promesses trahies. Il est venu au Canada avec sa femme et ses quatre enfants. Il a dû se résoudre à laisser sa mère derrière. Le gouvernement canadien lui avait dit qu’il pourrait la faire venir éventuellement. Mais aujourd’hui, on lui demande de trouver cinq citoyens canadiens pour parrainer sa mère durant sa première année au Canada. Une exigence irréaliste. « Avoir su, je ne serais pas venu, dit-il, amer. Ma mère est seule dans une tente, dans un camp de réfugiés, avec le cancer. Je lui envoie 100 $ par mois. De l’argent que j’arrache de la bouche de mes enfants. »

« Je veux m’intégrer au Canada, apprendre la langue, trouver du boulot, dit-il. Mais il faut nous donner une chance de vous côtoyer pour qu’on puisse s’intégrer. Or on nous a tous regroupés ensemble ! Ça va pas mal mieux pour nos enfants que pour nous. Eux, ils vont à l’école, ils apprennent la langue, ce sont de vraies éponges… »

Les Syriens qui cherchaient un avenir meilleur au Canada font toujours face à de nombreux problèmes. La vie est chère et les emplois sont difficiles à trouver à cause de la barrière de la langue.

Assis sur une chaise en plastique, un autre Syrien enchaîne une cigarette après l’autre. Fumer, c’est ce qui lui permet de tenir le coup, dit-il. Lui aussi sans emploi, incapable de maîtriser l’anglais. Un de ses fils est coincé dans un camp en Jordanie. Un autre fait des crises, la nuit. « Ma femme et moi n’arrivons pas à dormir. On craint qu’il se jette par la fenêtre. »

Il me parle de la buanderie de son immeuble et l’obligation d’y faire le lavage. Les Syriens ont des familles nombreuses, et donc beaucoup de lessive. Ils doivent payer 2,50 $ par brassée. Une somme qu’ils souhaiteraient consacrer à des fins plus utiles. « On a essayé d’entrer en douce une laveuse dans l’appartement, raconte-t-il. Mais on s’est fait pincer par les caméras de surveillance. Chez nous, on vivait dehors. On mettait notre linge à sécher sur la corde. Ici, la fois qu’on a essayé, c’est tout juste si la police n’a pas rappliqué ! »

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Les Syriens s’inquiètent pour leurs ados. Plusieurs familles vivent un conflit de générations. Des parents ont perdu toute autorité sur leurs jeunes. Ils craignent la mauvaise influence des gangs de rue, la radicalisation, la drogue… « Nos jeunes sont des cibles vulnérables », soupire un Syrien.

Les réfugiés m’ont dit que le gouvernement fédéral a été très présent pour eux la première année. « Plein de monde ont pris nos noms pour les inscrire sur plein de listes. Mais le téléphone ne sonne pas. On nous a laissés à nous-mêmes », me raconte l’un d’eux.

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Vous vous rappelez l’élection fédérale de 2015 ? Il y a eu cette photo d’un enfant syrien noyé sur une plage. Tout d’un coup, tout le monde voulait en faire plus pour les Syriens. Pendant que Stephen Harper avait l’air de manquer de compassion, Justin Trudeau et Thomas Mulcair jouaient au jeu de la surenchère. C’était à qui en accueillerait le plus au Canada.

Trudeau a promis d’en amener 25 000. Promesse qu’il a tenue.

Il reste qu’on a peut-être pris une trop grosse bouchée. On a sous-estimé les barrières de la langue, de la culture et de la religion.

Ce campus aux allures de ghetto, sur Donald, est une bombe à retardement. « Il nous faudrait un centre communautaire sur place, avec quelqu’un qui comprend notre langue », m’a suggéré un Syrien.

Est-ce la solution ? Je l’ignore. Mais le Canada s’est targué d’être une société ouverte et accueillante en 2015. Sa mission n’est pas terminée. « Nos menottes, c’est vraiment la langue, soupire mon Syrien de tantôt, en allumant une énième cigarette au mégot de la précédente. Des fois, je me dis qu’on a quitté un camp de réfugiés pour atterrir dans un autre. »