La famille Aslan est un exemple d’intégration à leur communauté d’adoption.

Le drame de la séparation

CHRONIQUE/ Le café arabe embaumait le salon d’un doux parfum de cardamome. La mère avait disposé des pâtisseries syriennes sur la table basse. Chaque fois que je fais une entrevue avec des Syriens, c’est immanquable, une assiette de sucreries finit par atterrir devant moi. Je ne dis pas ça pour me plaindre, remarquez…

Bref, ils étaient tous là, réunis dans leur appartement du secteur Hull. Le père Cihad Aslan, la mère Ceyda, et les trois enfants, Hussein, 21 ans, Mohammad, 19 ans, et Suad, 17 ans. La télé était ouverte sur une chaîne d’information continue en français. Bien en vue au-dessus du canapé, deux drapeaux sont déployés : celui du Canada, et celui du Québec.

J’ai déjà écrit sur le « ghetto » syrien d’Ottawa et sur les difficultés d’intégration des premières vagues de réfugiés après l’élection de Justin Trudeau en 2015. L’histoire des Aslan, qui faisaient aussi partie des réfugiés parrainés par le fédéral, est à l’opposé. Eux, ils se sont intégrés. Et vite.

Le père, Cihad, n’est pas du genre à vivre aux crochets de la société. Moins d’un an après son arrivée à Gatineau, sa famille quittait l’aide sociale. Et tout le monde était capable de se débrouiller en français, assez pour se dégoter un boulot. Un exploit quand on pense qu’aucun membre de la famille ne parlait français ou anglais à leur arrivée au pays, en septembre 2016, après 5 ans à vivre dans un camp de réfugiés en Turquie.

Tout le monde travaille dans cette famille-là. L’entrevue se déroulait d’ailleurs un mardi, seule journée de congé commune à toute la famille. « On aime bien compter d’abord et avant tout sur nous-mêmes », confie Cihad qui est chauffeur chez Uber.

Les deux fils ont lâché l’école (temporairement, espèrent-ils) pour travailler en restauration. La mère est à l’emploi d’une compagnie de buanderie. La fille va à la polyvalente de l’Île, mais travaille aussi les week-ends. Parlant de Suad, elle a manifesté contre le double horaire avec Mont-Bleu, il y a quelques semaines. Une nouveauté pour elle.

C’est ce qu’ils apprécient du Canada. La liberté. De manifester, de travailler, d’aller à l’école. Autant de choses qui leur étaient à peu près interdites en Syrie et en Turquie.

Entre deux gorgées de café fort, ils m’ont raconté la vie heureuse qu’ils menaient avant la guerre à Lattaquié, une ville côtière du nord de la Syrie. Ils ont fui leur domaine et leur grand verger en 2011. Le père et les deux fils craignaient d’être enrôlés de force dans l’armée de Bachar El-Assad ou dans une des factions rebelles.

En famille, ils ont parcouru à pied la plus grande partie du chemin entre Lattaquié et la frontière turque, 60 kilomètres au nord. Le père, la mère, les trois enfants et la grand-mère malade. Onze heures de marche dans les bois où ils se sont perdus. La grand-mère est décédée 7 mois plus tard en Turquie.

Comme bien des réfugiés syriens, les Aslan vivent le drame de la séparation. S’ils travaillent tous autant, ce n’est pas seulement pour payer les factures. Ils envoient aussi de l’argent à une enfant restée là-bas. La plus vieille des filles ne les a pas suivis. Elle est allée rejoindre son fiancé au Liban.

Sundos, 23 ans, est toujours là-bas, avec son mari et deux jeunes enfants. Ils vivent à quatre dans une seule pièce. La vie n’est pas rose au Liban où il y a beaucoup de discrimination envers les Syriens, explique Cihad.

Un diplomate à la retraite, Jacques Laberge, veut les aider dans leur projet de réunification familiale avec l’appui d’un comité de soutien auprès des réfugiés syriens. Il tente de mettre sur pied un groupe de parrainage privé. Sa mission serait de prendre en charge Sundos et sa famille lors de leur première année au Canada. Avis aux intéressés : une séance d’information aura lieu le 4 décembre à 10 h chez Accueil Parrainage Outaouais, 124, rue Jeanne D’Arc.

« C’est notre rêve de réunir notre famille au grand complet au Canada », confie Cihad. Une fois que ce sera fait, les Aslan espèrent ouvrir un restaurant à Gatineau où ils travailleront tous ensemble. Je vous parie qu’on y servira d’excellentes pâtisseries syriennes.