Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Hélène Fournier et Dominique Boucher, des amies pour la vie. 
Hélène Fournier et Dominique Boucher, des amies pour la vie. 

Le don de Dominique à Hélène

CHRONIQUE / Le groupe sanguin de Dominique Boucher est B+, celui d’Hélène Fournier, A+. Ce n’est pas parce que les deux femmes sont incompatibles qu’elles ne peuvent pas être des amies, des vraies qui n’hésitent pas à poser un geste qui vient du cœur. Donner un rein par exemple.

C’est ce que s’apprête à faire Dominique. Dans plus ou moins une semaine, elle fera don d’un de ses reins à un pur inconnu afin qu’Hélène puisse à son tour recevoir un rein d’un parfait étranger.

Il s’agit d’un don croisé de rein, mais avant de vous expliquer en quoi consiste cet échange de cadeaux pour la vie, voici une histoire d’amitié. Avec un grand A.

Dominique, 43 ans, et Hélène, 55 ans, se connaissent depuis une dizaine d’années. Elles se sont rencontrées via leur conjoint respectif, Pierre et Daniel Plourde, des cousins qui sont davantage des meilleurs amis.

Les deux couples de Saint-Étienne-des Grès se voisinent souvent. Ils jouent au golf, s’invitent à souper, partent en week-end… La pandémie des derniers mois les a forcément obligés à garder une certaine distance, mais sinon, toutes les occasions sont bonnes pour se rencontrer.

«Dominique est toujours prête à t’écouter. Elle a la bonne parole pour t’aider. Je l’appelle ma ''petite Mère Teresa'', souligne Hélène, ce à quoi Dominique tient à préciser: «Il m’en faut beaucoup pour me stresser. Je ne suis pas quelqu’un de négatif. Je déteste l’impuissance face à une situation.»

Sachant qu’Hélène avait besoin d’une transplantation rénale, Dominique a décidé de faire partie de l’équation.

Hélène était âgée d’une vingtaine d’années lorsqu’on lui a diagnostiqué la maladie polykystique des reins. Poly comme dans plusieurs, kystique comme pour kystes.

Ce trouble génétique entraîne une dégradation lente et progressive de la fonction rénale. Au printemps 2018, le néphrologue a tranché: «On a assez étiré l’élastique. Tu commences la dialyse.»

Des traitements à raison de trois fois par semaine, pendant trois heures et demie chaque fois. Pour la qualité de vie, on repassera…

À l’été 2018, Hélène a dû être hospitalisée une trentaine de jours. Nombreux et volumineux, des kystes s’étaient infectés.

En décembre 2019, on lui a retiré un rein. Hélène me montre la photo prise par le médecin au terme de la délicate intervention chirurgicale. «Il avait l’impression de tenir un bébé dans ses mains…»

La grosseur d’un rein est l’équivalent d’un poing fermé. Celui-ci mesurait 30 centimètres (12 pouces) et pesait 2,7 kilogrammes (6 livres).

Hélène a rapidement su qu’elle était une bonne candidate pour la greffe de rein. Son âge la favorise et son état de santé général est bon.

«J’ai cette chance dans ma malchance.»

Elle a également une amie sur qui compter pour améliorer considérablement son existence.

Aussitôt qu’Hélène a dû avoir recours à la dialyse, Dominique s’est lancée dans une batterie d’examens visant à évaluer sa santé physique et psychologique.

Donner un rein, c’est son initiative.

En participant au programme de don croisé de rein, Dominique Boucher permet à son amie Hélène Fournier de recouvrer la santé. 

«Un être humain peut très bien vivre avec un seul rein. Ce n’est pas si contraignant par la suite. Dans mon cas, après l’opération, je devrai faire attention pour ne pas mettre trop de sel dans mon assiette.»

Ça tombe bien, elle a plutôt la dent sucrée, fait remarquer Dominique avec humour.

Plus sérieusement, elle affirme que c’était la chose à faire. Son amie n’aurait pas à patienter des mois, voire des années sur la liste d’attente pour une transplantation rénale. Sauf que…

Les premiers tests sanguins ont tôt fait de confirmer que les deux femmes étaient incompatibles. Malgré les meilleures intentions du monde, Dominique ne pouvait pas donner son rein à Hélène.

Ses démarches auraient pu s’arrêter là, mais c’est méconnaître celle dont la philosophie ressemble à ceci: «S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème.»

Le don croisé de rein est un programme de la Société canadienne du sang. Y sont jumelés des gens qui veulent donner un rein de leur vivant et des candidats à la transplantation rénale. Parmi eux, des duos comme celui formé par Dominique et Hélène.

C’est le donneur qui souhaitait faire un don à un proche qui a besoin d’un rein, mais avec qui il est incompatible. Ce donneur accepte néanmoins de poser ce geste pour un étranger avec qui il y a compatibilité, permettant ainsi au parent ou à l’ami en attente d’une greffe de recevoir un rein en retour, celui d’un donneur qu’il ne connaît pas, mais avec qui il est compatible.

C’est simple non.

Pour Dominique, c’est ça le plus important. Hélène aura un rein, peu importe de qui il provient.

Dans quelques jours, Dominique prendra la direction d’un hôpital de l’Ontario où une personne qu’elle ne connaît pas recevra son rein. Pendant ce temps, dans un centre hospitalier du Québec, un donneur anonyme fera comme elle afin qu’Hélène puisse recevoir un nouveau rein.

Pour l’une comme pour l’autre, l’opération devrait durer entre trois et quatre heures. On parle de deux mois de convalescence pour Dominique, trois pour Hélène.

Mère de deux grands enfants qui ont l’âge de poser des questions et de donner leur avis, Dominique ne minimise pas le geste qu’elle s’apprête à poser, mais reste confiante. Le long processus d’évaluation dans lequel elle s’est engagée a démontré que les risques sur sa propre santé sont tout de même assez faibles. Actuellement et plus tard.

«On s’assure que le donneur ait le moins de répercussions possible. Nous sommes très bien préparés.»

La Trifluvienne ne se laisse pas dissuader par le «Oui, mais si jamais…» que nous avons le réflexe de penser tout en la félicitant d’aider aussi concrètement son amie.

«C’est un geste inattendu, inestimable…»

Hélène cherche ses mots pour exprimer sa gratitude envers celle à qui elle a maintes fois répété: «Tu es sûre Dominique? Tu peux reculer, tu peux changer d’idée, tu sais?»

Ce n’est vraiment pas son intention.

«Quand on arrive à cette étape-ci, la décision est réfléchie depuis longtemps. J’ai hâte de boucler la boucle!»

Dominique se promet d’envoyer virtuellement la main à Hélène ce jour tant attendu où l’une donnera, et l’autre recevra.