La boutique Weeds, anciennement située sur le chemin Montréal, est maintenant fermée.

Le dilemme des têtes heureuses

CHRONIQUE / C’était en août 2016. Je rentrais au travail le matin en empruntant le chemin de Montréal du secteur Vanier et sur lequel deux boutiques illégales de cannabis avaient récemment ouvert leurs portes.

Comment peuvent-elles faire des affaires si la chose est illégale, me demandais-je ? Et est-ce difficile de se procurer du cannabis dans ces boutiques ? Faut-il une ordonnance du médecin ? Une permission de Santé Canada ? Des questions sans réponse.

Alors avec la permission des patrons, j’ai tenté l’expérience. J’ai été m’acheter du pot dans une boutique du chemin de Montréal nommée Weeds (qui est aujourd’hui fermée), et je vous ai raconté mon expérience dans une chronique intitulée « Bienvenue au Pot’R’us ».

Conclusion : un jeu d’enfant. Je me suis procuré un gramme de cannabis dans le temps de le dire pour la somme de 12 $. Un gramme de pot que j’ai immédiatement remis à la direction à mon retour au bureau, soit dit en passant. Si la Police d’Ottawa allait faire une descente au Droit, ce n’est pas moi qui allais être arrêté en possession de cannabis. J’avais simplement fait mon boulot...

J’avoue que j’étais un peu nerveux en entrant dans cette boutique de pot. Et savez-vous ce que je craignais le plus ? Non, pas une descente policière pendant que je m’y trouvais ? Ni une arrestation à ma sortie de la boutique ?

Ce qui m’horrifiait le plus, c’était d’être vu. 

J’étais à Vanier, là où je connais plein de gens. Il aurait suffi qu’une connaissance s’adonne à passer par là, qu’elle m’aperçoive entrer chez Weeds, qu’elle le répète à un ami et que le téléphone arabe fasse le reste pour que je devienne du jour au lendemain le chroniqueur « poteux » du Droit. Le drogué. La tête heureuse de la page 8.

C’est le sobriquet que donnait mon regretté beau-frère Darryl aux gens qui consomment de la mari : des têtes heureuses. Peu importe leur profession, leur métier, leur âge ou leur statut social, tout le monde était dans le même bateau aux yeux de Darryl. Tu fumes du pot, t’es une tête heureuse. Point.

C’est donc ce que je craignais en ce matin d’août 2016. D’être vu et d’être faussement jugé.

Transportons-nous maintenant en juillet 2018 — dans sept mois — alors que le cannabis sera devenu légal. Voudra-t-on être vu dans une boutique de pot de la SAQ ou de la LCBO ? Pas sûr qu’on se bousculera aux portes. Car bien qu’il sera devenu légal, le pot restera tabou pendant un certain temps.

Du vin, de la bière, des spiritueux… pas de problème. Il m’arrive de croiser des amis ou des collègues des médias à la LCBO de Vanier ou de la rue Rideau. Surtout mes amis et collègues gatinois qui traversent le pont pour épargner quelques sous à la LCBO, là où les vins coûtent moins cher que dans les SAQ.

On se salue, on jase quelques minutes, on compare nos achats et nos choix de vin. Puis on reprend la route sans même y penser deux fois. On ne juge pas. Mon ami n’est pas alcoolique parce qu’il fréquente la LCBO. Mais pas du tout. Il est peut-être même un connaisseur.

Mais imaginez maintenant une telle rencontre fortuite, mais dans une boutique de cannabis. Comment la conversation se déroulerait-elle ?

« Salut Jean.

— Tiens ! Salut Denis. Comment vas-tu ?

— Bien, bien merci. Mais tu ne m’as pas vu ici, OK ?

— Toi non plus, OK ?

— On se comprend. Bye. »

Ce sera gênant d’acheter du pot. Légal, mais gênant. Personne ne veut être perçu comme une tête heureuse. Personne ne veut être jugé.

Doit-on en conclure que de nombreux consommateurs de cannabis continueront de s’approvisionner « en cachette » sur le marché noir ? Sais pas. Et comment les gouvernements provinciaux réussiront-ils à dissiper cette crainte ou cette timidité chez les clients potentiels de leurs boutiques de cannabis ? Sais pas non plus.

Mais j’ai bien hâte de voir les campagnes de publicité l’été prochain...