Le dilemme de la croissance

CHRONIQUE / Le 22 octobre, l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) a rendu publiques ses prévisions sur la croissance de la demande en matériaux pour soutenir la croissance économique d’ici 2060 et sur les impacts environnementaux qui en résulteront. La croissance économique à l’échelle mondiale se traduit par une demande accrue en matériaux et en énergie.

L’intensité de cette demande pour chaque dollar du produit mondial brut (PMB) dépend de plusieurs facteurs, comme le type d’activités qui sont nécessaires pour soutenir le développement, le prix et la disponibilité des matériaux recherchés. Naturellement, les technologies utilisées pour l’extraction des ressources, la production des biens, leur utilisation et la disposition des déchets déterminent les impacts de la consommation. Mais d’abord, quelles sont les forces motrices qui vont déterminer cette croissance ?

L’augmentation de la population humaine et de la richesse individuelle sont les deux premières de ces forces. Il s’ajoutera deux milliards de personnes à la population planétaire, et la majorité vivra dans des villes de plus en plus grandes. L’OCDE prévoit que le PMB va quadrupler d’ici 2060, et que le produit national brut (PNB) moyen des pays émergents égalera celui des pays développés. Par comparaison, entre 1970 et 2005, le PMB a triplé.

Dans les pays émergents et dans les pays en développement, l’intensité de la demande en matériaux va donc augmenter. Dans les pays déjà industrialisés, en revanche, elle va diminuer. Mais au total, l’OCDE prévoit que si l’intensité de la demande en matériel et en énergie chute d’ici 2060, ce sera moins vite que la croissance économique. Cela signifie que nous produirons beaucoup plus de déchets, de polluants et de gaz à effet de serre (GES) qu’aujourd’hui au terme des courses si des mesures énergiques ne sont pas prises dès maintenant.

Par exemple, pour les projections d’émission de GES, elles culmineraient à près de 80 milliards de tonnes de CO2 équivalent par année, en 2060, contre environ 50 milliards aujourd’hui. Cela serait catastrophique pour le climat planétaire et nous amènerait à un réchauffement dépassant largement quatre degrés Celsius, avec une augmentation rapide du niveau de la mer et des conséquences catastrophiques bien avant la fin du siècle. Pour stabiliser le climat à 1,5 degré au-dessus de la moyenne préindustrielle, le dernier rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) signale qu’il faudrait absolument que les émissions nettes de GES soient à moins de zéro dès 2040. Jugez de l’ampleur du défi !

En revanche, le rapport signale qu’on fera plus de recyclage en raison du prix plus élevé et de la rareté relative des ressources primaires. Mince consolation ! Quant aux technologies, leur déploiement sera une affaire de marché. Si elles permettent de faire des économies, on les adoptera plus largement. C’est typiquement un raisonnement économique primaire.

Bien sûr, des prévisions économiques ne sont pas un chemin obligé. L’avenir n’est pas écrit. C’est là que les gouvernements de tout acabit entrent en scène.

Des municipalités jusqu’à l’ONU, les divers paliers de gouvernement ont un rôle incontournable à jouer dans la régulation de l’économie. C’est à eux d’établir les règles du jeu dans lesquelles les acteurs économiques pourront agir. Des mécanismes comme la fiscalité verte, par exemple, peuvent faire la différence en favorisant le déploiement de certaines technologies.

Les règlements encadrant le recyclage, la gestion des impacts environnementaux de l’extraction des ressources et l’interdiction pure et simple de certains produits sur le marché peuvent faire toute la différence. Mais pour cela, il faut que les gouvernements ne se contentent pas de stimuler la croissance économique et d’assister au pillage et à la destruction de l’environnement.

Sans courage politique, le scénario de l’OCDE est un cauchemar. Il faut agir tout de suite, notre avenir en dépend.