En 2014, j’ai passé la journée à observer le travail de l’infirmière au triage de l’Hôpital de Hull, et je n’ai rien vu de tout ça.

Le coût humain

CHRONIQUE / C’est drôle, parce que j’ai justement fait un reportage sur le triage à l’urgence de l’hôpital de Hull en 2014. Ces troublantes lacunes que le Protecteur du citoyen étale dans son rapport, je n’ai rien vu de tout ça.

J’avais passé une partie de la journée à observer le travail de l’infirmière qui évaluait les malades arrivant à l’urgence. Tout s’était déroulé comme sur des roulettes. Les nouveaux patients passaient au triage dans les 10 minutes réglementaires.

L’infirmière demandait religieusement à chaque malade de situer son niveau de douleur sur une échelle de 0 à 10, comme le prescrit la procédure. Pour l’anecdote, des habitués de l’urgence trichaient. Ils exagéraient leur douleur dans l’espoir de voir un médecin plus vite…

Comme le veut la procédure, l’infirmière réévaluait à intervalles réguliers les patients jugés instables pour s’assurer que leur état ne s’était pas détérioré depuis le triage. Il y en avait un, justement, qu’elle gardait à l’œil. Un gars qui avait eu un accident de moto la semaine précédente et qui se plaignait de douleurs à l’abdomen. 

J’avais remarqué qu’elle devait sortir de son cubicule pour surveiller la salle d’attente et s’assurer que personne n’avait fait une syncope. Elle n’avait pas de vue directe sur la salle d’attente, mais j’ignorais que ce manque de visibilité était contraire aux normes. En fait, lors de ma visite, je n’ai rien vu de cette lacune et des autres soulignées dans le rapport du Protecteur du citoyen.

Je ne suis pas naïf. Sans doute que les autorités avaient soigneusement organisé ma visite pour qu’il n’y ait pas d’anicroches. On m’a montré ce qu’on voulait bien me montrer comme dans la légende du village Potemkine.

Contrairement à moi, les deux déléguées du Protecteur du citoyen sont débarquées sans prévenir dans les urgences de Gatineau et Hull.

Rien ne leur a échappé : les délais trop longs avant l’évaluation initiale, les tests de douleurs négligés dans la majorité des cas, la réévaluation des patients instables qui prend le bord quand les infirmières au triage sont débordées. Sans oublier les délais excessifs de prise en charge médicale et le manque d’intimité dans les civières de surcapacité.

Comme souvent, ce genre de rapport me laisse sur ma faim. On y parle de respect de normes. Telle norme a été respectée, telle autre plus ou moins, telle autre, pas du tout. Mais tout ça reste si impersonnel.

On n’y parle pas des coûts humains. 

Comme patient potentiel de l’urgence, ce sont les conséquences de tous ces accrocs à la procédure sur ma santé que je voudrais connaître. Est-ce qu’on met la vie de patients en danger en négligeant de s’informer de leur niveau de douleur au triage ? Ou en omettant de réévaluer les malades plus instables après un certain délai ? On ne le dit pas clairement dans le rapport.

On y fait des recommandations administratives comme d’embaucher une nouvelle infirmière pour réévaluer les patients après le triage. Embaucher ? Alors que la pénurie d’infirmières est si critique qu’on a dû fermer des blocs opératoires au CISSS de l’Outaouais ? Sur celle-là, je pense que le Protecteur du citoyen est en retard d’une crise ou deux.

Remarquez que ça aussi, ça ferait une belle enquête. 

Quels sont les coûts humains de fermer pour plusieurs mois des salles d’opération faute d’infirmières ? Quelles sont les conséquences sur la santé des gens ? Sur les chances de survivre à un cancer ou à une maladie du cœur ?