Ce n’est pas une tornade qui allait séparer Carmen et Bertrand Girard de leur chienne Maggie.

Le «condo» de Carmen et Bertrand

CHRONIQUE / On comptait approximativement 200 sinistrés, dimanche matin, au campus Gabrielle-Roy du Cégep de l’Outaouais. Des gens qui, pour une deuxième nuit consécutive, avaient dormi dans ce refuge improvisé.

La tornade destructrice de vendredi les a chassés de leur logement du secteur Mont-Bleu, à Gatineau. Et Dieu seul sait quand ils pourront rentrer à la maison. En début d’après-midi, dimanche, ils s’apprêtaient à monter dans des autobus qui allaient les transporter à un autre centre de services aux sinistrés, au centre communautaire Père-Arthur-Guertin de la rue Bériault celui-là, question de redonner aux 3000 étudiants du Cégep leurs locaux.

Plusieurs sinistrés de la tornade historique de vendredi ont trouvé refuge chez des parents ou des amis. Mais pour ces quelque 200 personnes accueillies d’urgence au Cégep, seuls ce refuge et les bénévoles sur place pouvaient leur venir en aide et leur offrir de la nourriture, des vêtements, un lit, un toit et un peu de chaleur humaine.

« La Croix-Rouge fait du très bon travail ici », raconte Daniel Loranger, 52 ans, un homme chassé de son logement de rue Radisson.

« On ne manque de rien, on mange bien. Mais j’avoue que de coucher sur un grabat d’armée dans une salle où se trouvent des dizaines de personnes entassées n’est pas ce qu’il y a de plus confortable. Mais c’est mieux que de coucher dehors, j’imagine », ajoute-t-il d’un haussement d’épaules.

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Mais pour Carmen et Bertrand Girard, il n’était pas question de passer la nuit dans le gymnase avec les autres sinistrés. Jamais ce couple n’allait se séparer de leur « bébé », leur chienne nommée Maggie. Et puisque les animaux de compagnie étaient interdits, là où couchaient les gens, ce couple devait dénicher un autre endroit dans le Cégep où passer la nuit. Et ils ont trouvé.

« Venez, me dit Mme Girard. Je vais vous faire visiter notre condo. »

Carmen Lacasse-Girard, 70 ans, et Bertrand Girard, 76 ans, sont mariés depuis 53 ans. Ils habitent un logement des Jardins Radisson depuis 22 années. Leur fille unique, Lynda, est décédée en 1987 à l’âge de 17 ans. « Tuée dans un accident de voiture par un conducteur en état d’ébriété », explique Mme Girard en secouant la tête.

M. Girard était caporal-chef dans le Royal 22e Régiment des Forces armées canadiennes. Aujourd’hui retraité et affaibli par la maladie, il se déplace à l’aide d’une canne et d’un quadriporteur. Un fauteuil roulant a été mis à sa disposition au Cégep.

Depuis vendredi soir, ce vieux couple couche dans leur « condo » du Cégep de l’Outaouais. Ce « condo », c’est la cage d’escalier. Mme Girard a aménagé ce petit coin de ciment pour elle, son mari et leur Maggie. Les deux lits d’armée sont placés côte à côte, sous les escaliers. Maggie peut passer la nuit dans sa cage, à leurs pieds. Et leur « condo », voire la cage d’escalier, est entouré de murs vitrés, comme si les septuagénaires dormaient dans une vitrine de magasin ou dans un aquarium.

« Ce n’est pas très privé, admet Mme Girard, mais c’est tranquille. Et c’est ici notre vie depuis vendredi. Ce soir (dimanche), on verra. Mais j’espère qu’on pourra trouver un autre coin tranquille dans le prochain centre, parce qu’il n’est pas question de me séparer de ma Maggie. Je coucherais dehors ou dans sa cage avant de coucher quelque part sans elle. »

Carmen Bertrand rentrait de son emploi au Wal-Mart du secteur du Plateau, vendredi après-midi, lorsque le ciel est tombé sur la tête des gens du secteur Mont-Bleu.

« Le ciel était devenu noir et je me dépêchais pour rentrer à la maison, raconte-t-elle. J’étais presque arrivée lorsque le vent s’est soudainement levé. J’ai vu un énorme sapin commencer à tomber, et il tombait en ma direction, droit vers moi. J’étais certaine que j’allais mourir. Dans ma tête, c’était clair. Puis, le sapin est tombé juste à côté de ma voiture. Mon auto bougeait dans tous les sens, les vents la soulevaient par l’arrière et il y avait des débris qui virevoltaient un peu partout dans la rue et dans le quartier. Alors, j’ai appuyé mes deux pieds sur le frein et j’ai mis le frein d’urgence. Puis, le vent a fracassé la vitre arrière de mon auto. J’ai levé l’appui-tête pour me protéger la tête des débris qui entraient dans la voiture, j’ai enlevé le frein d’urgence et je suis repartie. Il fallait que je me rende à la maison à tout prix pour m’assurer que mon mari soit en sécurité. C’était maintenant tout ce qui comptait. Je devais rentrer à la maison, m’assurer qu’il soit correct et me réfugier avec lui. Et Dieu merci, il était correct. Il y avait des fenêtres brisées et de la vitre au sol dans notre appartement. Puis vers 21 h, un autobus est passé dans le quartier et on nous a dit qu’on devait monter à bord, quitter notre logement et qu’on allait nous emmener dans un endroit sécuritaire. Ça faisait bien notre affaire parce que nous étions dans le noir, Bertrand et moi, et nous avions tellement peur. »

« Alors on vit ici depuis. Dans notre condo. Sain et sauf, avec notre Maggie. »