Denis Gratton
Dean Lamoureux a perdu son toit et son milieu de vie lors de l’incendie du Gîte Ami.
Dean Lamoureux a perdu son toit et son milieu de vie lors de l’incendie du Gîte Ami.

Le cercle vicieux de la rue

CHRONIQUE / Dean Lamoureux a été chassé de son « chez-soi » dans la nuit du 31 décembre. Lorsqu’un incendie s’est déclaré au Gîte Ami, là où il trouve régulièrement refuge depuis cinq ans, cet « homme de la rue » s’est retrouvé à la rue. Comme les 50 autres bénéficiaires qui se trouvaient au Gîte Ami cette nuit-là.

« On a couché à la Soupe (populaire de Hull) ce soir-là, dit-il. Des autobus de la STO nous ont immédiatement emmenés là, c’était bien organisé. »

Dean Lamoureux couche à la Soupe populaire depuis. Il est parmi la trentaine de bénéficiaires qui ont droit à un lit de camp à cet endroit. Les autres usagers du Gîte Ami, une cinquantaine, doivent se rendre à pied au Centre Fontaine, à quelques pâtés de maisons de là, où un dortoir a été emménagé d’urgence le 1er janvier. À 7 h le matin, ils doivent tous quitter ce centre pour se rendre à la Soupe populaire de Hull où ils peuvent passer la journée au chaud dans la grande salle aménagée en cafétéria le jour, et en dortoir la nuit.

« J’ai été malade il y a un mois, je ne pourrais pas marcher du Centre Fontaine à la Soupe populaire matin et soir, dit M. Lamoureux. Mais ici à la Soupe, on doit quitter les lieux de 17 h à 20 h, le temps qu’ils nettoient la place. Alors on va au Centre Fontaine, on s’assoit et on attend qu’ils nous donnent la permission de rentrer à la Soupe. Puis on remarche jusque là en traînant nos effets personnels. Et une fois revenu à la Soupe, on se choisit un lit de camp parmi la trentaine d’installés dans la grande salle, on le fait, puis on se couche.

«Ce n’est pas évident de passer la nuit dans la même pièce que 25 autres personnes, poursuit-il. Et ce n’est pas mieux au Centre Fontaine où ils sont une cinquantaine dans la même pièce. T’as pas d’intimité. Au Gîte Ami, nous étions deux personnes par chambre. Mais ici, c’est tout le monde dans la même salle. Et c’est sûr qu’il y a des accrochages. Il y a des gens qui se font voler pendant la nuit. Ça arrive. Puis le lendemain matin, lorsqu’ils constatent qu’ils se sont fait voler, ça se «poigne», ça se blâme. On est une communauté, il y a toutes sortes de gens. Certains ont des problèmes de santé mentale, d’autres ont des problèmes physiques, et certains ont des problèmes de drogue, disons-le. Les intervenants et les employés du Gîte Ami et de la Soupe populaire font un excellent travail et je leur lève mon chapeau. Mais vivre ensemble comme ça, ça peut être difficile par moments. Très difficile.»

Dean Lamoureux, 46 ans, est sans-abri depuis cinq ans. La rue, il la connaît bien. Comme il connaît bien ceux qui y vivent. «Il y a une belle chimie et une entraide qui existent entre les gens de la rue, on se connaît tous», dit-il, lui qui a été représentant des usagers du Gîte Ami pendant quelques années.

Le plus difficile, avoue-t-il, c’est de ne pas avoir un toit. Un endroit où on peut simplement laisser nos choses en toute quiétude.

«Tes choses personnelles, t’as toujours peur de te les faire voler, dit-il. Les gens dans la rue ont des effets personnels comme des médicaments, des pièces d’identité, et souvent ils ont des petits souvenirs d’une autre vie qu’ils traînent avec eux. C’est tout ce qu’il leur reste. Donc t’es toujours en train de traîner tes choses d’une place à l’autre. Si tu veux partir pour aller voir pour de l’ouvrage, vas-tu laisser tes choses sans surveillance ? Si tu y vas, tu passes la moitié de ta journée à cacher tes choses où tu le peux et prendre le risque de te les faire voler. Il y a des gens qui iraient bien travailler, mais ils ne veulent pas perdre le peu qu’il leur reste. C’est toute leur vie, ces choses-là.

«La rue est un cercle vicieux, laisse-t-il tomber. Ça ne s’arrête jamais. T’as pas de toit. Tu ne peux pas te permettre un logement. T’as pas de famille pour t’héberger. Donc tu couches dans un refuge comme le Gîte Ami. Tu descends pour le déjeuner et, déjà, tout le monde est à terre. Tu deviens démoralisé juste à voir les autres démoralisés. Tu tournes en rond toute la journée, tu t’ennuies, tu t’emmerdes. Certains se réfugient dans la drogue. Peu importe ce que tu fais, en fin de compte, tu ne fais rien de bon.»