Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Un homme se recueille devant le 3 ¾ des Remparts, lundi dernier.
Un homme se recueille devant le 3 ¾ des Remparts, lundi dernier.

Le 3 ¾

CHRONIQUE / Personne ne s’arrêtait devant le 3 ¾ des Remparts, à part peut-être pour trouver jolis les petits carreaux de fenêtres peints en blanc.

Jusqu’à ce que la vie de Suzanne Clermont s’y arrête.

Jusqu’à ce qu’elle sorte de chez elle samedi soir dernier pour fumer une cigarette, sans savoir que c’était sa dernière, au même moment où un homme costumé est passé, armé d’un sabre japonais. 

Elle ne s’est pas méfiée, c’était l’Halloween.

À l’endroit où elle s’est effondrée, où elle a rendu l’âme, il y a maintenant un grand linceul de fleurs et de chandelles, comme si on avait voulu couvrir l’horreur, lui opposer de la beauté. Quelqu’un y a déposé une petite affiche noire, avec ces mots écrits à la main, en blanc : «la violence ne gagnera jamais, nous sommes trop forts».

Pour Suzanne et François Duchesne, la violence a gagné.

Je suis allée me promener dans le Vieux-Québec cette semaine, deux fois, j’ai marché dans la rue du Trésor, me suis arrêtée devant les bouquets de fleurs déposés sur un monument pour François, puis devant le 3 ¾ des Remparts. Je n’ai évidemment pas trouvé de réponses à la question que tout le monde se pose, pourquoi. Parce qu’il n’y a pas de réponse. Pourquoi elle, pourquoi lui, pourquoi là. 

Pourquoi ce macabre scénario.

Le Vieux était tranquille, presque désert, des policiers patrouillaient à pied ou en voiture, de rares touristes admiraient le fleuve à partir de la terrasse Dufferin, quelques boutiques étaient ouvertes. Les gens que j’ai croisés marchaient lentement, incrédules, la carte postale est devenue une scène de crimes.

On devine encore des traces de sang au sol.

Rue des Remparts, les automobilistes ralentissent, s’arrêtent quelques secondes devant chez Suzanne, devant les fleurs, le temps de se recueillir. De réaliser que la vie ne tient pas à grand-chose. Qu’elle peut être cruelle, injuste. Un cortège presque incessant de voitures, presque une procession. 

Un homme est passé, s’est arrêté brièvement. Il a fermé les yeux, s’est signé de la croix, puis est reparti.

Trois femmes se sont approchées, le pas assuré, deux d’entre elles ont entrepris de redresser les bouquets de fleurs qui étaient tombés, l’autre est allée chercher une bougie dans sa voiture. Elles avaient l’air de connaître Suzanne, c’était leur façon de lui montrer qu’elles l’aimaient. 

Je me suis approchée des chandelles, il ventait fort et pourtant, quelques flammes continuaient à valser, protégées par un cylindre de verre ou blotties tout au fond d’un cocon creusé en brûlant, gardé par une tour de cire. Comme la vie qui résiste, malgré tout, même par grands vents.

Il y a, là-dedans, quelque chose de rassurant.

Un homme est arrivé sur sa moto, avec sa veste de cuir noir, il a enlevé son casque, fermé les yeux, baissé la tête. Il est resté comme ça de longues minutes, comme pris dans la noirceur, immobile. Puis il a ouvert les yeux, son regard s’est perdu dans les petits carreaux de fenêtres peints en blanc, les fleurs. 

— Vous la connaissiez?

— Oui.

Une femme qui s’était arrêtée aussi a senti que cet homme avait mal, qu’il avait besoin de parler de son amie Suzanne. Il a raconté comment ils se sont connus il y a 30 ans, il se souvient du moment précis où est née cette amitié qu’ils ont entretenue longtemps, jusqu’à ce qu’ils se perdent de vue, il y a quelques années.

Ils allaient régulièrement prendre un verre ensemble, toujours dans le même bar, elle se confiait à lui. 

— Je revois ses yeux bleus.

Il a raconté comment elle était, son énergie, son sourire, ses cheveux qu’elle teignait en blond à l’époque. Il a craint le pire quand il a su que le meurtrier avait fait une victime sur la rue des Remparts, il a tout de suite pensé à elle. 

Le pire s’est confirmé. 

Il a peut-être repensé à ces moments où il a voulu l’appeler pour prendre des nouvelles, et qu’il ne l’a pas fait.

Un homme s’est joint à leur conversation, puis un autre qui a aussi connu Suzanne, ça leur faisait du bien de parler d’elle, même à l’imparfait. Ils ont posé les mêmes questions, pourquoi elle, pourquoi là. Pourquoi est-ce que cet homme est passé au moment précis où elle grillait une cigarette?

Quelques minutes.

Et quelques secondes pour faire un arrêt sur image sur sa vie, de figer dans l’espace public cette photographie d’elle où on voit son magnifique sourire et ses yeux rieurs. Quelques secondes pour en faire une autre victime innocente d’une autre tuerie barbare, juste sur le pas de sa porte.

Tout près de chez elle, ce qui doit être le 3 ¼, j’ai remarqué un tuyau qui sort du mur de briques, un jet d’eau gelée qui s’étire jusqu’au sol. C’était jeudi après-midi, le mercure devait bien atteindre la douzaine de degrés et, pourtant, cette glace ne fondait pas. 

Figée comme la vie de ceux qui pleurent Suzanne et François.

Suspendue comme le temps.