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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Nancy Champoux, infirmière clinicienne, doit retourner au travail la semaine prochaine avec la fin de son congé parental. Mais elle n’a toujours pas de place en garderie pour sa petite Éliane.  
Nancy Champoux, infirmière clinicienne, doit retourner au travail la semaine prochaine avec la fin de son congé parental. Mais elle n’a toujours pas de place en garderie pour sa petite Éliane.  

L’autre besoin essentiel [VIDÉO + CHRONIQUE AUDIO]

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Trois-Rivières — «L’accès à Internet haute vitesse jouera un rôle clé dans la relance économique d’après-pandémie. C’est un besoin essentiel».

Ces mots du premier ministre Justin Trudeau, parions que Vicky Giroux aurait aimé les entendre il y a plusieurs mois de ça. 

J’avais rencontré la Trifluvienne en octobre dernier, dans sa résidence du rang Saint-Charles à Pointe-du-Lac. Elle venait d’y emménager quelques mois auparavant. Elle expliquait le casse-tête qu’était la connexion à Internet dans ce secteur. En plein début de deuxième vague de COVID, elle craignait aussi que son adolescente, qui avait déjà du mal à se motiver d’aller à l’école, ne finisse par décrocher complètement, incapable de suivre ses cours à distance convenablement.

«C’est fait, elle a décroché malheureusement», m’a-t-elle lancé au bout du fil, lundi après-midi. Vicky voulait que je lui téléphone pour lui faire part des détails de l’annonce, puisqu’elle n’a pas Internet ni la télévision, et qu’elle ne voulait pas gober de précieuses données cellulaires pour pouvoir écouter le point de presse Trudeau-Legault en direct sur Facebook.

«Je vois un lien direct, puisque c’était rendu pratiquement impossible de la motiver à continuer dans les circonstances. Même avec le matériel qui avait été fourni et la clé pour accéder à Internet, il fallait qu’elle s’éloigne de la maison pour que ça fonctionne. Je garde espoir qu’elle va peut-être retourner à l’école un jour. J’espère que ça n’hypothéquera pas son avenir. J’espère surtout que ce n’est pas une annonce électoraliste. Parce que pour les gens comme nous, c’est le travail, mais c’est aussi l’avenir de nos jeunes qui est en jeu», a-t-elle commenté.

Au même moment, des dizaines de mamans s’étaient donné rendez-vous devant l’hôtel Delta de Trois-Rivières, en cette journée où le mouvement #maplaceautravail résonnait fort sur les réseaux sociaux. Des mamans qui espèrent très fort trouver une place en garderie prochainement, afin de pouvoir retourner au travail l’esprit tranquille.

Des mamans? Oui, essentiellement que des femmes à cette manifestation. «Oui, ça retombe souvent sur les épaules des femmes, parce que quand on se retrouve à faire le choix déchirant de ne pas retourner travailler parce qu’on n’a pas de place, on choisit ce qui sera le moins dommageable. Et ce sont souvent les femmes qui font le plus petit salaire. Honnêtement, je commence à avoir très peur pour la place des femmes sur le marché du travail», explique Laurie Salois. Employée de la fonction publique, Laurie est en congé sans solde depuis la fin de son congé de maternité en décembre dernier, car elle n’a pas encore trouvé de place en garderie.

Au même titre que des travailleurs du réseau de la Santé et des Services sociaux qui espéraient se faire entendre du premier ministre François Legault pour obtenir une «haute vitesse» à leur table de négociation, les mamans espéraient aussi qu’on opte pour la haute vitesse, elles qui voient arriver leur retour au travail tout aussi rapidement. La présence de quelques manifestants réclamant la fin des mesures sanitaires n’a pas éclipsé leur message, heureusement.

À ce jour, la liste d’attente du site La Place 0-5 ans, le guichet unique pour les places en services de garde reconnus, compte plus de 50 000 enfants au Québec.

«Aujourd’hui, on va nous dire que tout le monde pourra avoir accès au 5G, mais je n’ai toujours pas de place pour ma fille en garderie», lance Nancy Champoux. La maman d’Éliane est infirmière clinicienne, et elle devra reprendre le travail la semaine prochaine, avec la fin de son congé parental. C’est sa mère qui prendra soin de la petite, en espérant qu’elle puisse trouver une place bientôt.

«Le fait que les femmes soient à la maison, c’est une réalité qui date des années 40. On veut être sur le marché du travail, on veut contribuer à la société. Le gouvernement n’arrête pas de nous appeler ses «anges gardiens», on a même été sollicités pour écourter notre congé parental et revenir plus vite au travail parce qu’ils ont besoin de nous, mais je ne peux pas faire ça si je n’ai pas de place en garderie», évoque Nancy.

La relance économique d’après-pandémie, elle doit passer par le branchement de tous les foyers québécois, c’est indéniable. Et à 250 000 foyers encore non branchés ou sur le point de l’être, il ne faut pas aller au nord du 60e parallèle pour les trouver. Des résidences à moins de 10 minutes du centre urbain de Trois-Rivières n’y ont toujours pas accès. Plusieurs citoyens des MRC des Chenaux, Mékinac et Maskinongé attendent eux aussi ce service essentiel. En ce sens, l’annonce d’hier est une très bonne nouvelle, une nouvelle qui était nécessaire.

Les travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux ont manifesté pour réclamer de passer à la «haute vitesse» à la table de négociation.

Mais si on veut parler de relance économique, il faudra aussi se donner les moyens de ramener les travailleurs et travailleuses sur le marché du travail et de ne pas les forcer à faire le choix de se priver d’un salaire pour rester à la maison, couper de moitié leur disponibilité au travail pour s’occuper des enfants ou encore solliciter les grands-parents à temps plein jusqu’à ce que les petits aillent à l’école. 

Il y a cinq ans, on comptait 515 garderies privées subventionnées dans la région. En décembre dernier, il n’en restait plus que 330. L’entente signée avec le ministère de la Famille à l’automne dernier n’aura pas suffi à stopper l’hémorragie, et plusieurs éducatrices ont choisi de fermer devant les conditions salariales et les exigences liées à l’opération d’un service de garde en milieu familial. Sur les tablettes, ce sont 1200 places disponibles qui dorment, faute d’avoir trouvé des milieux familiaux intéressés à ouvrir.

Oui, quelques centaines de places en CPE ont été créées. Oui, quelques milieux familiaux ont ouvert leurs portes, mais pas assez pour combler les centaines de places perdues et la demande qui est de plus en plus forte.

Le ministre de la Famille Mathieu Lacombe a récemment indiqué vouloir revoir le processus de création de places en CPE pour l’alléger. Les milieux non subventionnés proposent de leur côté de rapidement transformer les places en places subventionnées. On étudie divers scénarios, on cherche des solutions.

Mais en attendant, Nancy devra confier sa fille à sa mère la semaine prochaine pour retourner au travail.

Laurie continuera de se serrer les coudes avec son conjoint pour traverser cette période plus précaire qui s’impose avec un congé sans solde.

Et Vicky se croisera les doigts pour être du nombre de résidences qui seront branchées à Internet haute vitesse d’ici septembre 2022.

Au fond, Vicky, Laurie et Nancy ne sont pas si différentes les unes des autres. Elles souhaitent pouvoir accéder au XXIe siècle, tout simplement.

Écoutez cette chronique en version audio.