Des quatre candidats jouissant d’une forte avance dans les sondages en vue des présidentielles américaines de 2020, l’ancien vice-président Joe Biden est le seul à ne pas soutenir une assurance maladie unique et universelle

L’assurance maladie comme enjeu électoral aux États-Unis

ANALYSE / La loi sur les soins abordables, mieux connue sous le nom de l’Obamacare, fut adoptée en février 2010. En dépit de l’opposition farouche des républicains depuis près de 10 ans, le programme ne cesse de trouver des adeptes au sein de la population américaine.

Alors que les républicains contrôlaient la chambre, le sénat et la Maison-Blanche entre 2017 et 2019, ils furent incapables de trouver un programme substitut pour remplacer l’Obamacare. Les démocrates remportaient d’ailleurs les élections de mi-mandat de 2018 sur la promesse de préserver ce programme.

L’Obamacare ressemble largement au système d’assurance médicament québécois. Ce programme oblige tous les Américains à avoir une sorte d’assurance maladie. Pour les personnes âgées et les familles ayant une personne servant dans les forces armées, Medicare fournit la couverture de santé. Les personnes sous le seuil de pauvreté sont couvertes par Medicaid. Les familles de travailleurs syndiqués bénéficient habituellement d’une assurance de santé collective. Pour les autres personnes, ils doivent prendre une assurance privée. 

Des propositions plus progressistes ont été soumises depuis six mois par les candidats démocrates à l’élection présidentielle de 2020. Ces propositions, soutenues particulièrement par les sénateurs Sanders, Harris, Warren et le maire Blasio, visent à abolir l’Obamacare pour le remplacer par un système unique similaire au système de santé québécois. 

Les changements proposés, dans le contexte américain, sont très révolutionnaires et politiquement très risqués. Le gouvernement fédéral assumerait la totalité des coûts en fournissant une couverture de santé à chacun. Les Américains devraient abandonner le genre de couverture dont ils bénéficient présentement pour adhérer au programme fédéral. Beaucoup de personnes pourraient être choquées de devoir changer de statut.

Une forme de socialisme

Beaucoup d’Américains sont idéologiquement opposés à tout ce qui apparaît comme une forme de socialisme. Un programme unique et universel d’assurance maladie qui les obligerait à renoncer à leurs assurances privées s’apparente rien de moins qu’à du communisme pour beaucoup. Si les candidats démocrates les plus progressistes sont prêts à faire le saut, les plus modérés y sont opposés.

Si les candidats les plus progressistes pensent qu’un plan unique pour tous comporterait tellement d’avantages que la plupart des Américains y adhéreraient rapidement, les candidats plus modérés voient la question différemment. Ces derniers, comme le sénateur Michael Bennet ou l’ancien vice-président Joe Biden, considèrent que les Américains ont une tendance viscérale à vouloir conserver le régime particulier auquel ils participent. Ce n’est pas tout le monde qui serait disposé à renoncer à ses assurances.

D’ailleurs, Biden interpelle directement ses adversaires démocrates concernant la façon dont ils pourraient convaincre leurs concitoyens d’adhérer au nouveau programme. Pour lui, cela n’a pas de sens. Il faudrait convaincre un trop grand nombre d’Américains de renoncer au programme de santé fourni par leur employeur pour les inciter à adhérer au nouveau régime gouvernemental.

Pour Biden, l’électeur américain est essentiellement individualiste. Aussi, il mise sur le fait que la plupart des démocrates sont conscients de cette réalité. Bien qu’ils désirent la mise en place d’une assurance maladie pour tous, ils adhèrent aussi au concept qu’ultimement, chaque Américain devrait avoir le choix : conserver son assurance privée ou adhérer à un programme gouvernemental coûtant moins cher.

En tant que vice-président sous Obama, Biden fut un des artisans de l’Obamacare. Resté fidèle à la logique de ce programme, il préconise donc une approche plus modérée dans la réforme. Il veut par-dessus tout maintenir la couverture médicale de millions d’Américains présentant déjà des problèmes de santé et que l’Obamacare forçait justement à intégrer sans pénalité dans le régime d’assurance.

Par ailleurs, Biden est en faveur de la mise en place d’une option publique permettant aux gens de s’inscrire à la fois au programme de l’Obamacare et à l’assurance offerte par leur l’employeur. L’Obamacare deviendrait alors comme une assurance complémentaire. Cette approche avait été envisagée en 2009. Mais cette option fut finalement rejetée devant l’opposition farouche des républicains.

Des quatre candidats jouissant d’une forte avance dans les sondages, Biden est le seul à ne pas soutenir l’assurance maladie unique et universelle. Pour lui, un tel programme est complètement irréaliste, car il nécessiterait une augmentation substantielle des impôts, ce que les Américains ne sont pas disposés à assumer. À moins de réduire substantiellement les coûts, le budget de la santé pourrait atteindre facilement 60 % des dépenses fédérales.

Les prochains mois vont démontrer jusqu’où les démocrates sont disposés à aller dans leur proposition de réforme de l’assurance maladie. Si la vision des Blasio, Harris, Sanders et Warren l’emporte, cela signifiera que l’aile radicale a pris le contrôle du parti démocrate. Si le parti se limite à suggérer des façons d’améliorer la gestion de l’Obamacare, cela signifiera que les modérés l’ont emporté.

Le test est important parce que les démocrates en général sont beaucoup plus libéraux et à gauche que la majorité des électeurs américains. Mais promouvoir présentement un programme d’assurance maladie unique et universel aux États-Unis représente une proposition perdante politiquement pour les démocrates. 

Depuis plus d’un an, les sondages, les uns après les autres, démontrent que seul Joe Biden a une véritable chance de battre Donald Trump aux présidentielles américaines. Les électeurs modérés et indépendants sont disposés à jeter leur dévolu sur lui. Mais pour cela, il faut d’abord que Biden remporte les primaires démocrates et soit désigné par la majorité des délégués à la convention de son parti.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.