La nouvelle oeuvre d'art du centre-ville de Gatineau.

L’art de déranger

CHRONIQUE / Moi non plus, je n’ai rien compris.

Tout comme mon collègue Denis Gratton, je n’ai pas saisi le sens de cette nouvelle œuvre d’art qu’on va ériger au centre-ville de Gatineau. Ces bornes d’incendie coiffées d’une marmite sont censées représenter… le vivre-ensemble ? Vraiment ?

Si l’artiste avait ajouté un hijab quelque part, j’aurais peut-être compris qu’il faisait un clin d’œil au débat de l’heure au Québec. Mais je n’ai rien vu de tout ça dans l’œuvre de Serge Olivier Fokoua qui est lisse et gentille, et d’où rien ne dépasse, contrairement aux débats sur le « vivre-ensemble », justement.

Mais faut-il s’en étonner ? Je consultais les critères de sélection de ce concours d’art urbain organisé par Loto-Québec en collaboration avec la Ville de Gatineau.

Et il n’est pas que question d’art là-dedans. Le jury devait aussi considérer les aspects fonctionnels et techniques, la pérennité des matériaux, la facilité d’entretien…

Traduction libre: c’est bien beau, la créativité et la démarche artistique. Mais faudrait pas qu’une œuvre d’art soit dans le chemin du déneigement l’hiver ou qu’elle contrevienne aux exigences du service d’incendie. Et puis vaut mieux qu’elle soit facile à laver, tout d’un coup que des graffiteurs décident de la redécorer à leur goût.

De toute manière, pouvez-vous imaginer Loto-Québec, ou encore la Ville de Gatineau, approuver une œuvre si engagée, si controversée, qu’elle risquerait de troubler l’ordre public ?

Naaan.

On recherche le consensus.

Et ça donne ça, de gentilles bornes d’incendie coiffées de marmites, qui ne peuvent pas prendre en feu, qui ne nuisent pas trop au déneigement, et qui sont solidement fixées au sol. Accessoirement, personne ne comprend que ça symbolise le vivre-ensemble. Pis ? Les artistes sont d’éternels incompris, ils s’en remettront.

Personnellement, je me suis toujours demandé comme des artistes pouvaient pleinement laisser libre cours à leur créativité dans le cadre d’un concours d’art public. Il me semble que pour s’exprimer, pour briser les tabous et défier les conventions, les artistes ont besoin d’espace et de liberté. Oui, j’ai un faible pour les artistes qui dérangent…

Or ce genre de concours d’art public leur impose un cadre qui ressemble, sous certains aspects, à celui qu’on applique pour choisir du mobilier urbain comme les poubelles ou les bancs de parc.

On veut du solide et du durable.

Alors que l’art urbain est parfois éphémère. Au marché By à Ottawa, je m’arrête toujours pour contempler le travail de cet artiste qui passe des heures à reproduire à la craie des peintures classiques sur le trottoir. À la première pluie, il n’en reste plus rien.

J’aime Maman, la grosse araignée du Musée de Beaux-Arts du Canada. Chaque fois que je la contemple, il se passe quelque chose. Elle me fait penser aux vaisseaux de La Guerre des mondes avec ses longues pattes. Je la trouve à la fois belle et effrayante. En un mot: elle m’émeut. J’aime l’art public quand il émeut.

À Gatineau, j’aime les murales que Lukasz Bober et d’autres artistes de la rue ont peintes sur les murs de béton du Vieux-Hull et en bordure du boulevard des Allumettières. C’est beau, c’est coloré, ça évoque notre passé régional. La magie opère, et je trouve que ces œuvres ajoutent quelque chose à l’espace urbain.

Par contre, je ne comprends toujours pas pourquoi on a coupé de vrais arbres (prétendument morts) pour ériger à la place des arbres de métal au coin de Maisonneuve et Sacré-Cœur.

Je ronchonne, mais je suis tout à fait pour la promotion de l’art urbain et les subventions aux artistes. Il faut les soutenir, au risque de se tromper à l’occasion. Et je n’irais pas jusqu’à dire qu’on a fait fausse route dans le cas de M. Fokoua. D’accord, je n’ai rien compris à ses bornes d’incendie coiffées de marmites. N’empêche, il y a longtemps qu’une œuvre d’art a autant fait jaser à Gatineau. 

C’est déjà ça, dans une ville qui s’intéresse plus à ses arénas qu’à ses centres culturels.