L'Armée du Salut a mis les résidents du quartier Vanier devant le fait accompli.

L’armée du silence

CHRONIQUE / Voilà un courriel qui en dit long.

L’échange daterait du 22 juin dernier. Soit le même jour où les résidents du secteur Vanier apprenaient à leur grande stupéfaction qu’un centre de refuge de 350 lits – soit 61 lits de plus que l’Hôpital Montfort – allait être construit par l’Armée du Salut sur le chemin de Montréal, en plein cœur de Vanier.

Les Vaniérois étaient mis devant un fait accompli.

Dans le courriel en question, que le mouvement populaire S.O.S. Vanier aurait obtenu par le biais d’une demande d’accès à l’information, le maire d’Ottawa, Jim Watson, fustige le conseiller municipal de Rideau-Vanier, Mathieu Fleury.

« Ai-je manqué quelque chose ?, demande-t-il d’emblée au conseiller. Vous me demandez depuis plus d’un an de vous aider à sortir le refuge de l’Armée du Salut du marché By ; et vous saviez que l’Armée du Salut avait déposé une offre sur le motel du chemin de Montréal. Et là vous dites à tous les médias que vous vous opposez à ce projet ?

«Si vous vous opposez tellement au choix du site à Vanier, poursuit le maire Watson dans son courriel, pourquoi n’avez-vous rien dit pour vous y opposer au cours des 12 derniers mois ? Je ne comprends vraiment pas.

«Nous avons visité ce site ensemble à trois reprises et votre demande a toujours été de sortir l’Armée du Salut du marché By. C’est exactement ce que j’ai fait. Et vous allez maintenant vous y opposer ?

«Vous ne pouvez avoir le beurre et l’argent du beurre».

Et c’est signé : Jim Watson.

Rappelons que ce courriel a été rédigé en juin 2017. Et le maire Watson affirme dans ce courriel que le conseiller Fleury lui demande «depuis plus d’un an» que le refuge de l’Armée du Salut soit sorti du marché By. Et il ajoute que Mathieu Fleury savait qu’une offre avait été déposée sur le terrain du motel Concorde, sur le chemin de Montréal. On peut donc conclure sans se tromper que cette affaire se tramait secrètement depuis au moins juin 2016. Au moins.

Mais durant tout ce temps-là, personne – ni le maire, ni le conseiller Fleury, et surtout pas l’Armée du Salut – n’a cru bon d’en glisser un mot aux résidents et propriétaires de commerces directement concernés par la construction dans leur cour d’un centre de refuge pour 350 écorchés de la vie. Aucune consultation publique. Aucune présentation. Aucune discussion. Rien. Une véritable «armée du silence». Planifions tout ça et, une fois que le tout sera signé et bouclé, allons dire aux Vaniérois que l’affaire est signed, sealed, and delivered et voyons ce qu’ils en pensent.

C’est scandaleux. Est-ce légal d’agir de la sorte ? Je ne sais pas. L’ombudsman de l’Ontario tranchera. Mais moralement, c’est scandaleux.

Le maire Watson ajoute dans sa missive que lui et le conseiller Fleury ont visité le site du motel Concorde à trois reprises entre juin 2016 et juin 2017. Si c’est exact, Mathieu Fleury ne pouvait-il pas prévenir ses commettants de Vanier que l’Armée du Salut lorgnait ce site ? Pensait-il que le maire Watson l’invitait au motel Concorde pour prendre une bière dans la taverne de l’endroit ?

Et par la dernière phrase de son courriel – «tu ne peux pas avoir le beurre et l’argent du beurre» – le maire Watson dit ni plus ni moins au conseiller Fleury que celui-ci est pris avec ce centre de l’Armée du Salut, et qu’il n’est pas question que ce centre déménage dans un autre quartier d’Ottawa. «Tu voulais que je le sorte du marché, Mathieu ? Et bien voilà, c’est fait. Maintenant, où le veux-tu dans ton quartier ? Dans le pauvre secteur Vanier ou dans la riche Côte-de-Sable ?»

Scandaleux. Tout simplement scandaleux.