L’appel de la forêt

CHRONIQUE / Vous connaissez probablement tous ce classique de la littérature américaine. L’appel de la forêt, de Jack London, raconte l’histoire de Buck, un chien domestique qui, après avoir été confronté aux pièges et à la rudesse du territoire du Yukon, revient à ses instincts naturels et devient chef de meute. Pour nous, humains, le livre soulève certaines questions importantes, notamment celle de notre rapport à la nature.

Pour peu qu’on sache lire entre les lignes, le parti pris de London en faveur de « l’état de nature » est assez évident dans ce livre. Un peu comme Jean-Jacques Rousseau avant lui, l’auteur y défend la thèse d’une supériorité de la nature sur l’homme. Plus précisément, il convient à l’homme comme à n’importe quel animal de découvrir sa vraie nature et de s’y conformer. Cela ne signifie pas qu’il faille chercher à vivre une vie plus facile, bien au contraire, mais une vie plus vraie, plus authentique.

Ce propos ne date évidemment pas d’hier. Déjà, dans l’Antiquité grecque, les cyniques se revendiquaient d’un mode de vie simple et authentique. Le plus illustre de leurs représentants, Diogène de Sinope, était d’ailleurs surnommé le « chien royal », en hommage à son caractère fort et indépendant. Car, pour les cyniques, il importe de distinguer l’animal sauvage de l’animal domestique. Le premier est fort, fier et libre, alors que le second est faible, craintif et assujetti.

Obéir à l’appel de la forêt, c’est donc accepter de suivre ses instincts et refuser de se laisser domestiquer par la société. C’est refuser de s’assujettir à un maître, si ce n’est la nature elle-même. Pour cela, inutile de vivre en ermite ou de devenir misanthrope, mais il convient cependant d’apprendre à vivre à bonne distance des conventions sociales et des agitations de la vie mondaine. Ce message était valable à l’époque des cyniques, mais il l’est probablement davantage de nos jours, alors que la modernité et la technique nous imposent un rythme de vie effréné.

La modernité tend effectivement à dévaloriser la vie contemplative au profit de la vie active. On mesure généralement la réussite d’un homme sur la base de ses réalisations concrètes, non sur des considérations plus abstraites comme le bonheur ou la vertu. Ce qu’il y a de particulièrement insidieux dans cette manière de concevoir la réussite, c’est qu’elle nous enferme dans une logique productiviste qui nous empêche d’explorer d’autres facettes de l’expérience humaine, notamment celles relatives à la vie intérieure (la spiritualité, autrement dit).

En ce sens, le propos de London peut être interprété comme une sorte d’éloge de la lenteur et d’un retour à la nature. Non pas qu’il faudrait tous retourner vivre en forêt, mais il semble à tout le moins que nous aurions tout intérêt à préserver un lien étroit avec la nature. Le contact avec la nature est effectivement propice au retour sur soi, à l’exploration de notre « nature profonde », ce qui nous aide à nous recentrer sur ce qui est véritablement essentiel et à rejeter ce qui est superflu.

À ce point-ci de notre réflexion, nous serions tentés de croire qu’il ne s’agit que d’une autre forme de spiritualité New Age ou de croyances irrationnelles. Or, des études ont été faites pour mesurer les effets de la marche à pied sur la santé et il s’avère que la marche en forêt serait plus efficace que la marche en zone urbaine. En effet, les chercheurs ont observé que le taux de cortisol salivaire (hormone du stress) était sensiblement moins élevé chez les sujets ayant marché en forêt que chez ceux ayant marché en zone urbaine.

Il y a donc de véritables vertus thérapeutiques au contact avec la nature. Cela ne signifie pas que la vie rurale soit forcément plus aisée que la vie urbaine. Mais comme nous l’avons évoqué précédemment, il apparaît assez douteux que la facilité et le confort soient les principaux déterminants du bonheur.

Ce que l’histoire de Buck nous apprend, en revanche, c’est que les épreuves que nous affrontons dans la vie participent à forger notre caractère et à faire de nous de meilleures personnes. On y découvre alors que la liberté et l’authenticité sont les véritables clés de la réussite.