Sylvain et André Charron

L’amour d’un frère

CHRONIQUE / André Charron n’en croyait pas ses oreilles. Son médecin venait de lui apprendre qu’il était atteint d’une grave maladie aux reins.

« Une glomérulonéphrite m’a dit le médecin, se souvient André. J’avais 39 ans à l’époque. Je ne savais pas de quoi il parlait, je me sentais en pleine forme et j’ai presque ri de lui en sortant de son bureau. »

C’était en 1993. Il y a 25 ans. Bien avant l’Internet et le « tout ce que voulez savoir sur votre maladie en quelques clics ».

Six mois après ce rendez-vous chez son médecin, André a commencé à ressentir les symptômes de cette maladie rénale au drôle de nom. « Je tondais mon gazon et je devais ensuite prendre une pause, dit-il. Ce n’était pas normal. Tondre le gazon me demandait habituellement très peu d’effort. Quelques jours plus tard, ma femme et moi avons emmené nos (trois) enfants à La Ronde. Je leur disais que j’allais bien, mais il fallait parfois que je m’arrête aux poubelles pour vomir. Mon système s’empoisonnait. »

André Charron est vite retourné chez son médecin. Et la question que ce dernier lui a posée ce jour-là l’a complètement renversé. « Est-ce que quelqu’un dans ta famille peut te donner un rein ? », lui a demandé le docteur.

André ne riait plus. C’était une greffe de rein ou… Disons qu’un donneur devrait être trouvé. Au plus sacrant.

Quelques semaines après ce rendez-vous, et après avoir débuté des séances de dialyse trois fois par semaine et d’une durée de quatre heures chacune, André a visité son frère cadet, Sylvain, à son bureau.

« Je n’y allais pas pour lu parler de ça, dit-il. Mais dès que Sylvain m’a demandé comment j’allais, je me suis mis à pleurer. Je lui ai expliqué qu’une greffe de rein était devenue inévitable, qu’un donneur devait être trouvé et tout ça. »

« André n’avait pas à me demander quoi que ce soit, enchaîne son frère Sylvain. Je l’ai écouté. J’ai vite réalisé qu’il était très malade. Puis je lui ai dit : «je vais aller le voir, ton médecin. Je vais te donner un rein.»

Après une batterie de tests médicaux, physiques et psychologiques sur les deux hommes qui étaient alors âgés de 39 et de 34 ans, les médecins ont donné le feu vert à une greffe. Si Sylvain le souhaitait toujours, il pouvait donner un rein à son grand frère. Il pouvait lui sauver la vie.

«J’étais décidé et rien n’allait me faire changer d’idée», dit Sylvain.

Les deux hommes ont été admis à l’Hôpital Royal Victoria, à Montréal. Et demain, le 18 octobre 2018, les Gatinois André et Sylvain Charron célébreront le 25e anniversaire de cette greffe, de ce don qui a changé leur vie à tout jamais.

Ils sont aujourd’hui âgés de 64 et de 59 ans. Les deux vont bien. Mais jamais ils n’oublieront cet automne de 1993 quand la Terre s’est momentanément arrêtée de tourner pour eux.

Les frères Sylvain et André Charron

«Lorsque tu poses un geste comme celui-là, dit Sylvain, tu sais que t’as fait quelque chose de bien et d’important. Tu flottes un peu pendant quelques mois. Mais j’ai réalisé une chose avec le temps. Le héros dans tout ça, c’est mon frère André. Je l’ai regardé aller pendant les 25 dernières années. Ça n’a pas toujours été facile pour lui. Les effets secondaires et les médicaments lui ont donné d’autres difficultés. Mais il s’est battu, il s’est relevé chaque fois et, aujourd’hui, il mord dans la vie. Et je lui dis tout le temps : «c’est toi mon héros. Tu m’as montré comment vivre».

«J’appelle Sylvain chaque année le 18 octobre pour lui dire que je l’aime, dit André. Il ne peut pas s’imaginer comment je suis reconnaissant pour le geste qu’il a posé. Mais je n’ai pas besoin de lui dire. Il le sait.»

En fait, Sylvain a imposé une seule condition à son grand frère avant de lui donner un rein, il y a 25 ans. Il devait jouer une ronde de golf avec lui après sa convalescence. «André me trouvait bizarre à l’époque parce que je jouais au golf, se souvient Sylvain. Il disait que ce n’était pas un vrai sport et que j’abandonnais ma femme et mes trois filles pour aller m’amuser. Alors c’était ma condition. Je te donne un rein, tu joues une partie avec moi.»

Mais André avait une surprise pour son jeune frère.

«J’ai tenu ma promesse et je suis allé jouer au golf avec lui, dit-il. Mais à son insu, j’avais suivi des cours de golf en mars et en avril cette année-là. Quand nous avons joué, en mai, Sylvain était pas mal impressionné par mon jeu. J’ai attendu après notre partie pour lui dire que j’avais suivi des cours ! (Rires).

«Et on joue au golf ensemble depuis ce jour-là, reprend Sylvain. On joue, on s’amuse, on rit. Dans les moments de silence, lorsqu’on regarde le paysage autour de nous, qu’il fait beau, que tout est paisible et que nous sommes bien et heureux, on se regarde lui et moi. Et on n’a pas besoin de rien se dire.»