Laïcité : prenez votre gaz égal!

CHRONIQUE / ​La laïcité, encore. Cela fait maintenant plus de 10 ans que les Québécois s’entredéchirent sur cette question, ce qui devient un peu lassant à la longue. Je m’étais donc promis de ne plus en parler, mais les événements en ont décidé autrement. Mais que pourrais-je ajouter qui n’a pas déjà été dit ? Cette fois, j’ai décidé de ne pas me positionner à proprement parler sur le projet de loi 21, mais de procéder à quelques mises en garde à l’attention de celles et ceux qui s’engageront dans ce débat, et ce, afin d’éviter les dérapages habituels. Trop peu trop tard, me direz-vous.

Vous vous souvenez du sketch Le 4e Reich, de RBO ? On y décrit un Québec ayant sombré dans le totalitarisme et prenant pour cible sa minorité anglophone, laquelle doit subir de violentes tentatives d’assimilation de la part de la majorité francophone. Les anglophones y sont placés dans des camps de concentration et en sont réduits à devoir écouter de la musique francophone (du Michel Louvain, si ma mémoire est bonne) en mangeant de la poutine et du pâté chinois. L’horreur, quoi ! Il s’agit d’une satire, évidemment, mais ce sketch exprime tout de même assez bien le climat de défiance qui régnait dans le Québec des années 80, une époque marquée par les débats entourant l’application de la loi 101.

Et comme vous le savez, la réalité rattrape parfois la fiction. Le maire de Hampstead, William Steinberg, en a récemment fait la triste démonstration en affirmant que le projet de loi 21 constitue ni plus ni moins une forme de « nettoyage ethnique ». Dans le même ordre d’idée, le chroniqueur politique Luc Lavoie s’est aussi permis d’établir un parallèle douteux – c’est un euphémisme – entre l’élection de François Legault et celle d’Adolf Hitler. Décidément, les humoristes auront beaucoup de matériel à se mettre sous la dent avec des propos aussi délirants.

Il semble bel et bien y avoir une forme de banalisation des accusations outrancières du côté des détracteurs du projet de loi 21. Même des intellectuels respectés comme Charles Taylor et Gérard Bouchard ne sont pas en reste et accumulent leur lot de propos abusifs et déplacés. En affirmant, par exemple, que le projet de loi sur la laïcité constitue une « grave dérive », un « acte d’autodestruction », ou encore que monsieur Legault « joue dans des eaux sulfureuses », on ne peut pas dire que ces messieurs font preuve de beaucoup de clairvoyance et qu’ils participent à assainir notre débat démocratique. Les mots ont un sens et une portée, ne l’oublions pas. Être contre ce projet de loi est une chose, le démoniser en est une autre.

Du côté des défenseurs du projet de loi 21, les choses ne sont guère mieux. N’ayons pas peur des mots, il y a parmi ceux-ci une part non négligeable d’islamophobes qui ne conçoivent la laïcité que comme une sorte de rempart contre « l’envahisseur musulman ». À leurs yeux, les femmes voilées ne seraient donc que des porte-étendards de l’islam politique, des soldates d’Allah en mission sur notre territoire dans le but d’islamiser nos pauvres enfants sans défense et d’obliger toutes les femmes à se couvrir de la tête aux pieds. Je caricature un peu, évidemment, mais malheureusement pas tant que ça. Dans le même camp, on note aussi la présence d’athées radicaux pour qui la laïcité ne semble avoir d’intérêt que dans la mesure où elle servirait à mettre la religion et les croyants au pas. Pour eux, c’est simple, puisque Dieu n’existe pas et que les religions ne sont que des tissus de mensonges et de croyances irrationnelles, il n’y a aucune raison de faire grand cas de la liberté de religion. Il revient aux croyants de s’ajuster, pas à la société de les accepter.

À tout ce beau monde, j’aimerais rappeler que c’est correct d’avoir des opinions et de les défendre, mais qu’il y a tout de même quelques règles élémentaires à respecter lorsque l’on s’engage dans un débat d’idées, à commencer par le respect de ses interlocuteurs (même lorsque ceux-ci ne pensent pas comme vous) et l’honnêteté intellectuelle. Et la capacité à faire des nuances, aussi. Bref, prenez votre gaz égal, car l’air devient vraiment irrespirable à cause de vous.