Michel Prévost, président de la Société d’histoire de l’Outaouais, connaît bien l’histoire de Mme Dubé.

La vieille dame d’à côté

CHRONIQUE / Ce pourrait être un beau conte de Noël, d’entraide et de solidarité, si la fin n’était aussi triste.

C’est l’histoire vraie d’une vieille dame sourde, qui vivait seule avec ses obsessions, et qui serait morte dans l’oubli total si ce n’était de la bonté de son voisin.

Il y a quelques semaines, j’écrivais une chronique sur la liste des 300 corps non réclamés au bureau du coroner du Québec. Une douzaine de dépouilles venaient de l’Outaouais. Je m’attristais de leur sort, de leur mort que j’imaginais triste et solitaire.

Or ce n’est pas vrai, pas toujours.

Touchés par ma chronique, des gens m’ont écrit pour me parler de certains défunts figurant sur la liste. Notamment de Lucille Dubé, une dame de 87 ans, décédée seule dans sa demeure de la rue Bourque, à Gatineau, le printemps dernier.

« Elle habitait à quelques portes de chez nous, m’écrit une lectrice. Je ne lui ai jamais parlé parce qu’entièrement sourde, elle ne parlait à personne. Elle était morte depuis plusieurs jours lorsqu’on s’est aperçu de son décès. J’ai su qu’elle avait été infirmière et qu’elle avait passé une bonne partie de sa vie et de ses ressources à combattre un règlement municipal qui lui interdisait de louer des chambres dans une maison achetée à cette fin. On me dit que la Ville possède sur elle un dossier très épais et qu’elle aurait fait un sit-in devant l’Assemblée nationale. »

« Ce sont des ouï-dire, concède cette lectrice. Mais je me suis demandé si cette dame ne méritait pas de sortir de son anonymat, bien que de façon posthume. Tout cela est sans doute une lubie de ma part. Mais je vous la lance, au cas où ! »

Or voilà, ce ne sont pas que des ouï-dire.

De fait, Lucille Dubé est à la source d’une longue saga judiciaire qui a coûté cher à l’ex-ville de Hull. Ses démarches se sont étirées sur presque 30 ans et prendront fin avec le refus de la Cour suprême d’entendre sa cause, en 1995.

L’affaire remonte à 1968. Lucille Dubé est trouvée coupable d’avoir tenu une maison de chambres dans une zone résidentielle de Hull, en contravention avec les règlements municipaux. En 1972, l’entrepreneur Jos Pelletier est aussi jugé en lien avec cette affaire. Il est reconnu coupable d’avoir agi de manière frauduleuse pour obtenir le permis de construction à l’encontre du règlement, lit-on dans les archives judiciaires.

Convaincue d’être victime d’une injustice, Mme Dubé poursuivra son avocat en 1985 pour la somme de trois millions. Elle alléguera un complot impliquant l’ex-ville de Hull pour lui faire perdre ses recours. Dans les années 1990, elle reviendra plusieurs fois à la charge, sans obtenir gain de cause. Un juge soulignera la « nature délictuelle » de ses démarches — donc visant essentiellement à nuire à autrui.

« Sa cause était devenue toute sa vie. C’était devenu une obsession », raconte celui qui fut son voisin immédiat sur la rue Bourque, Michel Prévost.

Le président de la Société d’histoire de l’Outaouais a connu Mme Dubé en déménageant dans le quartier, en 1987. Elle était déjà sourde, ce qui contribuait à son isolement, note-t-il. Elle n’avait pas de famille, pas d’enfant. Il s’est occupé de sa voisine solitaire jusqu’à la toute fin, tondant son gazon, déneigeant sa cour. Durant toutes ces années, pas une fois où il n’est allé voir Lucille Dubé sans qu’elle lui parle de sa « cause ». M. Prévost la surprenait parfois, absorbée dans ses papiers. Elle cherchait sans relâche un moyen d’obtenir réparation, dépensant au passage des sommes considérables en honoraires d’avocats.

Dans sa quête pour obtenir justice, elle a même manifesté plusieurs semaines devant l’Assemblée nationale au début des années 1980. « Je lui disais de tourner la page. Elle répondait : non, c’est moi la victime ! », raconte M. Prévost.

Voyant l’état de sa voisine décliner ces dernières années, M. Prévost insistait auprès d’elle pour qu’elle soit placée en institution. Lucille Dubé refusait. Elle voulait mourir chez elle.

Il allait faire son épicerie, un dimanche par mois. Ne pouvant être là une fin de semaine, il a laissé une note sur sa porte comme quoi il irait plutôt le lundi. En revenant le dimanche soir, il s’est inquiété de découvrir sa note à la même place.

Il est rentré se coucher. Incapable de trouver le sommeil, il a fini par appeler la police. Ils l’ont découverte dans la cuisine, près d’une chaise brisée. Pourquoi une chaise brisée ? L’a-t-elle entraînée dans sa chute après une crise de cœur ? Ou est-elle morte des suites de sa chute ? On ne le saura jamais.

Même s’il n’a rien à se reprocher, même s’il a tout fait pour l’aider, les derniers moments de sa voisine hantent Michel Prévost. A-t-elle souffert avant de mourir, seule, dans sa maison de la rue Bourque ?

J’ai presque oublié de lui poser la question : dites-moi, M. Prévost, pourquoi vous être occupé d’elle? Rien ne vous y obligeait. Vous auriez pu faire comme tout le monde. Faire comme si vos voisins n’existaient pas…

La question le fait sourire : « Elle était très reconnaissante, vous savez. Quand j’allais la voir, elle disait que c’était le pape ou le frère André qui m’envoyait. C’était une femme brillante. Bien mise aussi. Pas du tout l’image qu’on se fait d’une femme abandonnée. On vit en société. Je trouve que nos voisins sont importants. Comme elle, je n’ai pas d’enfants. Ça m’apparaissait naturel d’aider une voisine qui vivait seule. »