Gilles Vandal
Donald Trump anticipe que Joe Biden sera son principal adversaire. Il s’est donc engagé dans une stratégie visant à miner la crédibilité de cet ancien vice-président, n’hésitant pas à recourir à la théorie du complot.
Donald Trump anticipe que Joe Biden sera son principal adversaire. Il s’est donc engagé dans une stratégie visant à miner la crédibilité de cet ancien vice-président, n’hésitant pas à recourir à la théorie du complot.

La stratégie électorale de Donald Trump

Chronique / Depuis son entrée à la Maison-Blanche, Donald Trump est en mode électoral. Il formait dès janvier 2017 son comité organisateur pour 2020. Alors que les présidents en exercice attendent habituellement les primaires pour tenir des réunions électorales, Trump n’a pas cessé d’en tenir. Il redoutait d’être aux prises en 2020 avec une récession. La situation est pire encore, car le monde affronte une pandémie.

Avec une économie en chute libre à cause du coronavirus, le président Trump est confronté à une réélection difficile, d’autant plus qu’il aura Joe Biden pour adversaire. Même si ce dernier est confiné dans sa maison du Delaware, il jouit d’un soutien populaire indéniable. Il risquait de représenter un adversaire coriace même dans une élection ordinaire. Or, les temps ne sont pas ordinaires. Les États-Unis subissent la pire contraction économique de leur histoire, pire que celle de la grande dépression.

Étant acculé au mur par la pandémie et sachant que le virus ne disparaîtra pas d’ici un an, Donald Trump a essentiellement besoin pour gagner d’avoir une participation électorale très faible tout en s’assurant que ses partisans sortiront voter. À 160 jours des élections, sa stratégie prend forme. Pour faire oublier sa mauvaise gestion de la pandémie, il ne peut esquiver le débat simplement en recourant à sa stratégie privilégiée, soit en créant controverse sur controverse. Toutefois, il n’est pas prêt à concéder l’élection sans se battre bec et ongles.

Trump et les républicains sont engagés depuis plusieurs années dans une stratégie consistant à faire baisser le taux de participation électorale chez les minorités, les personnes à faible revenu et les étudiants, qui ont tendance à voter davantage démocrate. Ainsi, depuis 2016, ils ont premièrement épuré les listes électorales de 17 millions de votants, processus touchant largement les minorités et les étudiants. Deuxièmement, sachant que les Afro-Américains aiment aller voter le dimanche, ils restreignent le vote par anticipation. Troisièmement, en dépit de la pandémie, ils s’opposent à une généralisation du vote par la poste, sous le faux prétexte qu’un tel vote risque plus d’être frauduleux.

Après avoir sciemment nié les dangers d’une pandémie, Trump a changé de discours. Il s’affiche maintenant comme ayant été un modèle de prévoyance en sauvant plus de deux millions de vie. Engagé dans une stratégie d’autopromotion, il a fait envoyer par le Département du Trésor une lettre portant sa signature dans laquelle il louange sa générosité en distribuant une aide de près de trois trillions de dollars de fonds publics. Un tel geste est sans précédent de la part d’un président américain. Il veut ainsi obtenir tout le mérite du versement d’une aide d’urgence votée par le Congrès de manière pourtant bipartisane.

Comme beaucoup de ses partisans s’opposent, parfois même violemment, aux politiques de confinement, il les encourage en affirmant qu’il comprend leur frustration. Il a même lancé des appels à «libérer» le Minnesota, le Michigan et la Virginie. D’ailleurs, lorsque des manifestants, un grand nombre étant armés, ont pris d’assaut le capitole du Michigan, il a soutenu ces derniers en déclarant y voir de «très bonnes personnes» qui veulent s’assurer une vie prospère.

Ici, sa stratégie est claire. Plutôt que d’être un président rassembleur, il joue sur la division et mise sur la montée de la colère de ses partisans. Cela s’avère particulièrement dans les États tampons. Incidemment, dans plusieurs États dirigés par des républicains, 97% des personnes arrêtées pour avoir enfreint les consignes de confinement sont issues de minorités, surtout des Afro-Américains.

Par ailleurs, Trump recourt à l’approche xénophobe qu’il avait largement utilisée en 2016 et en 2018. Tout son populisme conservateur repose sur des attaques nativistes mues par la rage culturelle des ouvriers blancs. Sa rhétorique anti-immigration lui permet de mobiliser aisément ses partisans.

Aujourd’hui, en plus d’interdire par décret toute immigration afin de protéger les emplois des Américains, il cible les Chinois dans ses discours et ses tweets. Selon lui, ces derniers sont les grands responsables de la pandémie, car un virus chinois en serait à l’origine. Ce serait comme si on affirmait que la grippe espagnole a été causée par les États-Unis, puisque ce virus américain est apparu d’abord au Kansas.

Depuis deux ans, Trump anticipe que Joe Biden sera son principal adversaire. Il s’est donc engagé dans une stratégie visant à miner la crédibilité de cet ancien vice-président, n’hésitant pas à recourir à la théorie du complot. Il a d’abord cherché à impliquer Biden et son fils dans un scandale de corruption en Ukraine. Ce fut d’ailleurs la stratégie qu’il utilisa contre Hillary Clinton en 2016. Cela ayant échoué contre Biden, il soutient maintenant des pseudo-allégations d’agression sexuelle contre son adversaire.

Le comité de Barack Obama en 2008 mit deux mois à scruter attentivement toute la carrière de Biden avant de désigner ce dernier comme candidat à la vice-présidence. Il n’a rien trouvé. Reade n’a jamais soulevé le moindre problème en 2008. Aujourd’hui, dans la foulée du mouvement «Moi aussi», les Américains sont confrontés à la parole de Biden versus celle de Reade.

Mais en tenant compte des pratiques habituelles de Trump, je dirais personnellement qu’il faut se demander, comme Cicéron l’affirmait, à qui le crime paie et deuxièmement bien «suivre l’argent». En tout cas, Trump salive déjà en y voyant l’occasion de détruire la crédibilité de Biden.

La stratégie de Trump est claire. En 2016, il n’hésita pas par exemple à accuser le défunt père de Ted Cruz d’être associé à l’assassinat de Kennedy. De sa part, les électeurs américains ne peuvent s’attendre à aucune décence. La prochaine campagne présidentielle promet d’être sale comme jamais auparavant. Si Biden veut l’emporter, il devra se battre farouchement et rendre coup pour coup. Trump est un intimidateur né.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.