Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
La solitude est un concept bien relatif, tout comme son petit frère : l’ennui. Des études révèlent d’ailleurs que les enfants d’aujourd’hui ne s’ennuient pas assez, nous leur transmettons cette obsession de toujours faire quelque chose.
La solitude est un concept bien relatif, tout comme son petit frère : l’ennui. Des études révèlent d’ailleurs que les enfants d’aujourd’hui ne s’ennuient pas assez, nous leur transmettons cette obsession de toujours faire quelque chose.

La solitude est un art

CHRONIQUE / Nous sommes au printemps, au plus fort du confinement, une femme qui habite dans un CHSLD raconte à une amie que sa fille vient de lui téléphoner, que l’appel a duré beaucoup plus longtemps qu’à l’habitude.

La femme en a conclu ceci : «ma fille doit s’ennuyer…»

C’était au moment où le premier ministre François Legault avait exhorté les Québécois à appeler leurs proches, surtout les personnes âgées, sachant que plusieurs d’entre elles se retrouvaient encabanées. Dans certaines résidences, les gens ne pouvaient même pas mettre le pied à l’extérieur de leur logement ou de leur chambre, leurs repas leur étaient livrés, la visite était évidemment interdite.

Pour la plupart, leur vie «sociale» tenait à leur téléphone.

Mais l’anecdote de cette femme est révélatrice, elle montre que la solitude est un concept bien relatif, tout comme son petit frère : l’ennui. Des études révèlent d’ailleurs que les enfants d’aujourd’hui ne s’ennuient pas assez, nous leur transmettons cette obsession de toujours faire quelque chose.

Les expressions qui y sont associées en disent long, on parle de «temps perdu», de «temps mort».

Je me souviens il y a plusieurs années, je devais avoir 20 ans, dans un café à Buenos Aires en Argentine, les murs étaient couverts de citations. J’étais seule, j’ai eu le temps de les lire toutes, je n’ai jamais oublié celle-ci : «Combien de personnes qui rêvent d’éternité ne savent pas quoi faire un dimanche quand il pleut?»

Ploc, ploc, ploc.

«La solitude est un art», a écrit le poète suédois Vilhelm Ekelund, et cette femme dans le CHSLD le maîtrisait visiblement très bien. Ce n’est pas le lot de tous, dans une étude publiée au début de cette année, presque la moitié des Américains interrogés ont confié qu’ils se sentaient seuls.

On dit «souffrir de solitude», comme d’un cancer.

Et ce n’est pas anodin, il ne faut d’ailleurs pas passer sous silence l’effet dévastateur que peut avoir la solitude chez certaines personnes, mon collègue Marc Allard parlait justement il y a presque deux ans de cette «épidémie invisible», comme l’avait fait au Salon bleu la députée solidaire Catherine Dorion.

Parce que oui, la solitude peut tuer.

Mais elle peut aussi aider à vivre, elle peut être une complice, comme le chantait George Moustaki. Sa chanson Ma solitude a bercé mon enfance de fille unique, ça et un jeu de cartes pour jouer à la patience.

Pour avoir si souvent dormi

Avec ma solitude

Je m’en suis fait presqu’une amie

Une douce habitude

[…]

Non, je ne suis jamais seul

Avec ma solitude

En fait, Moustaki aurait pu écrire «je ne me sens jamais seul», parce que le problème n’est pas tant d’être seul, mais de se sentir seul. Dans cette même étude où presque la moitié des personnes sondées disaient se souffrir de solitude, seulement 18 % des vivaient ou étaient seules. 

Et, de ces 18 %, certains ne se sentent pas seuls, même s’ils le sont.

Il existe même une échelle de la solitude, Loneliness scale, qui a été conçue en 1978 par des universitaires en Californie, puis adaptée et traduite en français en 1993 par des professeurs en psychologie de l’Université Laval, on y mesure le degré de solitude ressentie en évaluant 20 énoncés.

Un de ceux-là, «les gens sont autour de moi et non avec moi».

Mais pour apprécier la solitude, il faut d’abord être bien avec soi, savoir apprécier le «me-time» comme disent les Anglais, le temps passé tout seul. Dans une étude publiée il y a un an et demi, réalisée par des chercheurs du Canada, des États-Unis et de la Belgique, on a constaté que les étudiants qui arrivent au «collège» — au cégep ici — s’adaptent mieux s’ils arrivent à passer du temps tout seul.

La belle ironie, il faut savoir être seul pour être mieux avec les autres.

En fait, l’objectif est de transformer la solitude «subie» en solitude «choisie», à la manière de Moustaki. Dans un article publié par le Consortium d’animation sur la persévérance et la réussite en enseignement supérieur, CAPRES, on résume que «selon, les chercheurs en psychologie T.T Nguyen, K.M. Werner et B. Soenens, la solitude recherchée pour le plaisir et ses valeurs intrinsèques est liée à une bonne santé psychologique, en particulier pour ceux et celles qui ne se sentent pas appartenir à un groupe social.»

Et ce qui vaut pour les étudiants qui débarquent au cégep vaut aussi pour les personnes qui arrivent dans une résidence pour personnes âgées et qui se retrouvent, du jour au lendemain, à côtoyer des gens qu’ils connaissent ni d’Ève ni d’Adam et avec lesquels ils n’ont pas nécessairement d’affinités.

Ceux qui sont bien seuls s’en tirent mieux.

Et c’est encore plus vrai en ces temps de pandémie et de confinement, où les portes des CHSLD se sont encore refermées et où celles des résidences qui ne sont pas touchées par la COVID restent à peine entrouvertes. Et s’il y a une chose sur laquelle cette vague ne vient pas se briser, comme la première, c’est la solitude.

Aussi bien apprendre à surfer.