Lucie Piché

La route pour mieux vieillir

CHRONIQUE / Impossible de rester insensible en écoutant Lucie Piché parler de ses parents.

Pendant 15 ans, cette Gatinoise s’est occupée de ses parents vieillissants à la maison. Plutôt que de les « placer » dans un foyer, elle les a accompagnés jusqu’à la fin, sans compter les heures. D’abord sa mère, qui souffrait d’insuffisance cardiaque. Puis son père sourd et aveugle de 94 ans.

On s’imagine parfois les proches aidants comme des personnes épuisées, laissées à elles-mêmes, au bout du rouleau. C’est vrai que c’est une tâche prenante, souvent culpabilisante. Et certainement pas à la portée de tous. Lucie Piché, une retraitée du système de santé, en parle comme d’une expérience accaparante, mais dans l’ensemble positive et enrichissante au plan humain.

En s’occupant jusqu’à la fin de ses parents à la maison, elle a appris des leçons de vie essentielles. « Le legs de mon père, dit-elle, c’est qu’il a m’a montré à vieillir. Il m’a prouvé qu’on pouvait mourir heureux. Mon père, je ne l’ai jamais vu déprimé même s’il était sourd et aveugle durant les 5 dernières années. Ma mère, elle, répétait qu’il y a un temps pour vivre et un temps pour mourir. »

Mme Piché fait partie des 1,5 million de proches aidants qui permettent, chaque année, à la société québécoise d’économiser plus de 5 milliards en soins de santé. Elle préside L’Appui Outaouais, un organisme qui soutient les proches aidants au moyen d’une ligne d’aide, de services de répit et de groupes d’entraide. « Le proche aidant doit avoir un réseau pour l’aider. S’il y a un élément qu’on doit absolument améliorer pour les soutenir, ce sont les mesures de répit », glisse-t-elle.

Elle-même a pu garder son père à la maison jusqu’à 94 ans grâce à un bon soutien à domicile. Elle pouvait ainsi s’échapper quelques heures, dîner avec des amis, faire des courses. « On entend toutes ces histoires d’horreur sur le système de santé en Outaouais. Moi, j’ai eu d’excellents services du CLSC. Le médecin venait voir mon père tous les jours. »

Sa mère avait fait le souhait de mourir chez elle et ne voulait rien savoir de l’hôpital. « La dernière semaine de vie de ma mère a été extraordinaire. C’était en mars. On avait tourné son lit vers la fenêtre. Il y avait de grands pins derrière, de la neige. Ma mère était très politisée. Elle a écouté les nouvelles jusqu’à 48 heures avant sa mort. On a passé un après-midi à réécouter des comptines d’enfant. À la fin, tu n’es plus dans le guérir, tu es dans l’accompagnement. Tu n’as plus d’attentes, tu tiens la main. Si tu réussis à arriver à ce degré de lâcher-prise, c’est… extraordinaire ».

Son père est demeuré autonome jusqu’à 87 ans. « Quand il est devenu aveugle, ce fut très difficile pour lui, un ancien traducteur qui lisait 4 journaux par jour. Son univers se résumait à sa table de chevet. Alors il s’est donné une autre job. Il a prié les 5 dernières années de sa vie. Les gens du CLCC lui demandaient des prières pour leurs proches. Mon père se sentait utile de pouvoir prier pour eux. Il avait hâte à leur prochaine visite pour savoir si les prières avaient été exaucées. Quand il était tanné de prier, il pensait à une date. Disons : 1942. Il se remémorait ce qu’il faisait à cette époque. Qui il connaissait. Où en était la société à ce moment-là. Ça pouvait l’occuper des heures. Mon père disait souvent : je ne suis pas riche, mais j’ai une vie intérieure riche. »

En observant ses parents vieillir, elle a observé des choses étonnantes. « En devenant plus fragiles, ils retrouvent le regard de l’enfance. Avant le souper, je servais une collation à mon père. Des biscuits Ritz, avec du creton et des raisins. Je l’observais manger. Il savourait son repas comme un enfant de 8 ans. Avec lenteur, délectation. Je trouvais ça tellement beau. J’en ai des frissons ! Il y a moyen d’apprivoiser sa vieillesse. »

Après 15 ans de proche aidance, elle ne regrette rien.

« Au contraire, j’ai démystifié tout ce qui entoure la mort. Surtout, j’ai trouvé la route pour mieux vieillir. »