Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Samedi dernier, un jeune homme de 24 ans armé d'un sabre japonais a tué deux personnes en plus d'en blesser cinq autre, dans le Vieux-Québec.
Samedi dernier, un jeune homme de 24 ans armé d'un sabre japonais a tué deux personnes en plus d'en blesser cinq autre, dans le Vieux-Québec.

La roulette russe

CHRONIQUE / Vous souvenez-vous du meurtre de Thérèse Gauvreau?

Se croyant investi d’une mission divine, un jeune patient de l’hôpital psychiatrique avait battu à mort la pauvre Gatinoise de 83 ans sur son balcon en janvier 2017.

Le jeune homme de 22 ans n’était ni costumé en samouraï, ni armé d’une katana.

Mais comme cela semble être le cas pour le meurtrier de Québec, il errait dans les rues en proie à des démons intérieurs d’une violence inouïe.

D’ailleurs, le jeune homme avait tenté de s’introduire chez un voisin, avant de s’en prendre à l’octogénaire.

Mme Gauvreau avait eu le malheur de se trouver au mauvais endroit, au pire moment imaginable. Une victime innocente, choisie au hasard, comme à Québec.

Ce drame terrible avait profondément secoué la communauté gatinoise. Entre autres parce qu’un cafouillage à la centrale 911 avait retardé de 30 minutes l’intervention policière.

Mais aussi parce que le meurtre de Mme Gauvreau soulevait une troublante question: comment un jeune homme connu des services psychiatriques avait-il pu se retrouver errant dans un quartier résidentiel, en proie à un délire meurtrier?

Là-dessus, je ne me rappelle pas avoir entendu de réponses claires.

Sur la foi d’un rapport psychiatrique, un tribunal avait reconnu le meurtrier de Mme Gauvreau non responsable criminellement de ses actes en 2018.

Son avocat avait montré du doigt le système de santé. «Si mon client avait été mieux pris en charge, s’il avait été soutenu adéquatement, le drame aurait pu être évité», avait-il clamé au terme du procès.

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Le drame aurait-il pu être évité?

Je l’ignore, on ne le saura jamais avec certitude.

Ni dans le cas de Mme Gauvreau, ni dans le cas de la tuerie de Québec.

Mais le maire Régis Labeaume a raison de réclamer un débat de société sur le menace que font peser les troubles de santé mentale sur la sécurité des grandes villes.

Après le meurtre de Mme Gauvreau, il s’était élevé des voix ici même, à Gatineau, pour appeler ce débat.

«Le système de santé joue à la roulette russe», avait lancé l’ancien chef du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG), Mario Harel, au moment de sa retraite en 2018.

L’ancien chef du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG), Mario Harel

Au moment de tirer sa révérence, il avait demandé au système de santé, en Outaouais comme ailleurs en Amérique du Nord, de se regarder dans le miroir.

Les policiers, disait l’ancien chef Harel, sont confrontés à toujours plus de personnes ayant des problèmes de santé mentale. Quand une intervention policière tourne mal, ils sont les premiers montrés du doigt. «Mais est-ce que quelqu’un regarde le système de santé?» se demandait-il.

«Les policiers sur le terrain se croisent les doigts pour que les plus vulnérables, dans la rue, prennent leur médication tous les jours et évitent ainsi de se désorganiser et de perpétrer des crimes, parfois les plus graves».

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Et c’est là toute la question de la prévention.

Le SPVG reçoit 3500 appels en santé mentale par année.

Détresse, tentative de suicide, désorganisation…

Les policiers peuvent intervenir auprès de la même poignée de cas lourds des dizaines et des dizaines de fois.

Oui, les policiers font des efforts pour améliorer leurs interventions. À Gatineau, ils ont même créé une unité Unic avec des intervenants sociaux.

Mais il reste que les policiers devraient être le dernier recours en matière de santé mentale. 

Le nerf de la guerre, c’est la prévention. Et c’est un rôle qui revient au système de santé.

C’est en amont qu’on peut prévenir des interventions policières musclées qui se soldent par une mort malheureuse et qui attisent les tensions raciales, comme ce fut le cas pour Abdirahman Abdi à Ottawa.

Depuis deux ans, le CISSS de l’Outaouais a commencé à réinvestir en santé mentale. Comme ailleurs au Québec, les listes d’attente ont été réduites. Les investissements de 100 millions annoncés lundi par Québec sont aussi un pas dans la bonne direction.

Comprend-on enfin qu’à force de jouer à la roulette russe, un coup finit par partir?