Claude Villeneuve

La mode et la durabilité

CHRONIQUE / Se vêtir fait partie des besoins humains fondamentaux. Bien paraître, attirer les regards, s’afficher comme membre d’un groupe, d’une classe d’âge ou encore se distinguer de la masse réfèrent quant à eux au besoin d’estime de soi. Ce sont des besoins qui peuvent être rationalisés. Mais la petite dose de sérotonine qui accompagne l’acte de consommer satisfait un besoin qui relève du cerveau reptilien et cela est beaucoup plus dur à contrôler.

Avec ces trois niveaux de satisfaction, il n’est pas étonnant que l’industrie mondiale de la mode soit l’une des activités économiques les plus importantes et qu’elle ait un avenir prospère à mesure que les effectifs humains s’accroissent et s’enrichissent. Mais la mode a aussi son revers. On calcule que cette industrie est responsable de 20 % des eaux usées et de 10 % des émissions de gaz à effet de serre de l’humanité. En effet, pour produire des vêtements, il faut des cultures très exigeantes comme le coton, des colorants, souvent toxiques, une masse de plastiques issus du pétrole et bien sûr de l’électricité, de la chaleur et du transport qui consomment des carburants fossiles. Mais surtout, par essence, la mode est éphémère. Avez-vous fait l’inventaire de vos penderies récemment ? La mode produit d’énormes quantités de déchets, surtout lorsque les vêtements sont de mauvaise qualité et cela ne fait qu’empirer avec le commerce en ligne. Gaz à effet de serre, plastiques, colorants toxiques, engrais chimiques, déchets… n’en jetez plus, la cour est pleine !

En 2019, plusieurs géants de la mode se sont engagés dans le « Pacte de la mode », une initiative volontaire de durabilité. Il était temps ! Parmi les engagements du pacte figure bien sûr l’utilisation d’énergie de sources renouvelables, mais aussi la recherche de matériaux à moindre impact, l’élimination des plastiques à usage unique et l’élimination des matières toxiques de la chaîne de valeur. Mais le pacte n’est pas contraignant, c’est une mesure volontaire à laquelle ont adhéré une soixantaine d’entreprises de la mode et de la vente au détail. Le Pacte se veut un cadre permettant d’établir les lignes directrices pour que l’industrie de la mode réduise son impact environnemental. La première a été la signature d’un agenda des dirigeants d’entreprises lors du Forum économique de Davos en début d’année. Cette initiative voit plus loin que la performance environnementale puisqu’on y parle de travail décent et d’économie circulaire. Elle incite aussi à documenter des indicateurs et à assurer la traçabilité des produits tout au long de la chaîne de valeur. La seconde, signée à l’occasion de la Conférence sur le climat de Madrid en décembre, est la Charte de l’industrie de la mode pour l’action climatique qui vise la carboneutralité de l’industrie pour 2050.

Que doit-on penser de cette mouvance ? Mode et durabilité restent des concepts difficiles à réconcilier. Ce qui est à la mode un jour sera sans doute démodé le lendemain. C’est ce qui fait que les banquiers acceptent de financer le plan d’affaires des entreprises. Au-delà de la réduction de l’empreinte environnementale des accessoires vestimentaires, si la publicité continue de stimuler nos appétits pour le clinquant et le superfétatoire, on n’est pas sortis de l’auberge.

Acheter des vêtements produits en fibres bio et équitables pour les porter trois soirs et les stocker dans un placard jusqu’au prochain grand ménage n’est pas vraiment un progrès. Il faut travailler le problème par le biais des consommateurs. Une grande partie de la solution se trouve entre les mains de celles et ceux qui motivent la demande. Acheter de la qualité, porter les mêmes vêtements plus souvent et plus longtemps, choisir des entreprises soucieuses de développement durable et alimenter le circuit des friperies sont les clés de la durabilité dans ce domaine. Espérons que ces comportements soient à la mode pour longtemps !