Le peintre Normand Boisvert tient dans ses mains son précieux cahier rouge renfermant ses dessins faits de la main gauche. 

La main gauche

CHRONIQUE / Normand Boisvert est un homme chanceux. Il s’en est fallu de peu pour que sa vie s’arrête d’un coup sec.

La mort lui a fait une peur bleue au cours de la dernière année. Elle a pris la forme d’un caillot sanguin sous la clavicule, dans une veine qui converge directement vers le cœur.

Le peintre, qui a eu 70 ans cette semaine, a été sauvé in extremis.

L’homme doit ménager ses forces, particulièrement sa main droite, son outil de travail des cinquante dernières années, celle avec laquelle il a signé quelque 10 000 tableaux exposés à travers le Canada, aux États-Unis et en Europe.

Jamais à court de solutions, l’artiste fait maintenant appel à sa main gauche.

«Coupe-moi les deux bras et je vais peindre avec mes jambes.»

Normand Boisvert a un grand sens de l’image pour décrire ce qui le fait vibrer.

«La peinture, c’est mon essence de vie. Ne plus peindre, c’est quasiment mourir.»

Le peintre de Trois-Rivières est un lève-tôt. Il est au boulot dès 6h, à mélanger les couleurs sur sa palette.

Normand Boisvert peint toujours debout et en écoutant de la musique. Bob Dylan, Patsy Cline, Jean-Pierre Ferland, Pavarotti... Ses préférences musicales sont comme ses oeuvres, à la fois douces, flamboyantes et contrastantes.

Il lui arrive aussi de chanter et de danser en pleine création.

«Je bouge tout le temps. Je suis dans mon élément avec la peinture. Je suis heureux. C’est pour cela que j’ai trouvé tellement difficiles les six mois de ma convalescence.»

Le 13 janvier 2019, Normand était dans son atelier pour y faire apparaître un paysage de Charlevoix sur une toile grand format. Il venait de terminer le ciel lorsqu’il l’a soulevée pour la déposer sur le chevalet.

«J’ai failli l’échapper...»

En la rattrapant de justesse, le peintre a fait un mouvement qu’il n’a pas l’habitude de faire puis s’est remis au travail. Rapidement, sa main droite est devenue bleue. Son bras aussi. Et enflé. «Je suis en train de faire une crise du cœur!»

Normand a senti la panique monter en lui. Il a appelé son ami Yvon qui habite à quelques rues de chez lui. Ils ont pris la direction de l’urgence où on lui a laissé entendre qu’il pouvait s’agir d’une thrombose jusqu’à ce qu’une échographie infirme cette hypothèse.

«Ça doit être une entorse. Mettez de la glace et prenez des Tylenol.»

Deux semaines plus tard, l’artiste n’en pouvait plus. «J’avais mal. J’étais incapable de travailler. Je n’avais plus de force.»

Son bras avait également toujours cette coloration bleutée et franchement inquiétante.

Le Trifluvien a contacté son médecin qui l’a retourné à l’hôpital pour, cette fois, passer un examen d’imagerie médicale.

Vingt minutes plus tard, une infirmière est venue à sa rencontre, dans la salle d’attente. «Monsieur Boisvert, vous allez vous coucher sur cette civière et vous ne bougez plus.»

Fait rare, un gros caillot sanguin s’était formé dans son épaule. Il fallait l’opérer sur-le-champ. Le docteur ne lui a pas donné le choix.

«Tu as 50 % de risques de mourir durant l’opération, mais si je ne t’opère pas, tu vas mourir pareil.»

La possibilité que le caillot remonte au cerveau ou au cœur était immensément élevée. N’ayons pas peur des mots, Normand Boisvert avait été extrêmement chanceux que ce ne soit pas encore arrivé.

Ébranlé, le peintre a aussitôt pensé à ses deux enfants et quatre petits-enfants. «Je pouvais mourir dans une demi-heure sans les avoir vus.»

L’opération s’est faite en deux temps et en l’espace de 24 heures.

«Ça s’est bien passé. Tout fonctionne. Tu es sauvé», lui a annoncé le chirurgien vasculaire.

Conséquemment, son patient devait préserver les forces de son bras droit afin d’éviter une nouvelle thrombose.

Normand Boisvert se présente comme un éternel positif. Pas le genre à se laisser aller facilement au découragement.

«Check ben ça Nicolas, dans six mois, je vais peindre de la main gauche!», a-t-il dit à son fils venu lui rendre visite à l’hôpital au lendemain de la délicate intervention chirurgicale.

Chose promise, chose faite.

Quelques semaines plus tard, ça a été plus fort que lui. Malgré la baisse d’énergie ressentie depuis l’opération, l’artiste fatiguait davantage à tourner en rond dans son atelier. Incapable de rester à ne rien faire, il a sorti sa boîte de pastels, question de vérifier la dextérité de sa main gauche.

«Je voulais voir si j’étais encore bon.»

L’homme me montre ses premiers dessins. Il en a fait une cinquantaine. Des personnages surtout.

«Je suis content. Je suis fier. Un jour, je vais les encadrer et faire une exposition.»

Excellente idée.

C’était au mois de novembre dernier. Normand Boisvert s’est présenté comme à son habitude au café où il se rend plusieurs fois par semaine depuis des années. Il y va seul ou avec des amis. Toujours à la même heure.

Normand y apporte systématiquement quelques revues d’art et un cahier dans lequel il dessine une fois ses chums repartis. L’homme s’inspire d’images des magazines et, plus discrètement, des scènes que lui insufflent sans le savoir des gens en train de siroter leur café.

L’artiste écrit également des poèmes dans ce carnet rouge d’une grande valeur sentimentale. La majorité des dessins qu’il renferme ont été faits de la main gauche, durant sa convalescence.

Un jour de novembre donc, son cahier a disparu.

Normand est retourné au café où personne ne l’avait vu, a lancé un appel à tous sur Facebook sans succès et a même contacté des encadreurs pour leur demander d’ouvrir l’oeil, au cas où un voleur se présenterait avec son bien précieux.

Il l’a récemment retrouvé, par hasard. Le livret s’était faufilé entre des revues rangées machinalement au sous-sol.

Le cahier rouge ne le quitte plus depuis. Même chose pour ses pinceaux.

Normand Boisvert peint à nouveau de la main droite tout en utilisant la gauche pour exécuter les plus grands mouvements et ceux en hauteur.

«Je ne lève plus mon bras droit en haut de l’épaule.»

Il n’y a aucun risque à prendre avec la clavicule. Un caillot est vite arrivé.

Faire un tableau lui prend deux fois plus de temps qu’avant, mais le peintre est deux fois plus satisfait du résultat sur lequel il appose, triomphant, sa signature.

Main droite ou main gauche, c’est du Normand Boisvert dans toute sa splendeur et son authenticité.