Mike Pence

La loyauté de Mike Pence mise en doute

CHRONIQUE / Derrière le scandale de l’affaire ukrainienne se dissimule un stratagème audacieux et risqué du président américain. Donald Trump cherchait à écarter la candidature de Joe Biden, considéré comme son adversaire le plus dangereux à cause de son approche modérée, en l’associant faussement à une affaire de corruption. Et par ricochet, il voulait mousser la candidature d’Elizabeth Warren qu’il pourrait plus facilement décrire comme une socialiste radicale.

Toutefois, l’affaire ukrainienne s’est retournée contre lui. La chambre des représentants, dominée par les démocrates, a enclenché le processus d’enquête menant éventuellement à une mise en accusation du président. La chambre va tout probablement voter la destitution de Trump. Le sénat, transformé en cour de justice, devra alors ratifier ou non sa destitution. En cas d’un vote positif, c’est le vice-président Mike Pence qui accéderait à la présidence.

Suivant l’exemple d’Adolf Hitler, Donald Trump demande systématiquement à ses proches collaborateurs de lui prêter un serment de loyauté inconditionnelle. Jusqu’ici, Mike Pence a défendu vaillamment son patron en toutes circonstances, même dans le dossier Mueller. Néanmoins, il représente dans l’affaire ukrainienne une menace croissante pour Trump.

Le Washington Post révélait  récemment qu’à mesure que l’enquête sur l’affaire ukrainienne prend de l’ampleur, plusieurs proches collaborateurs de Pence lui suggèrent de se tenir éloigné le plus possible de cette controverse. Si Pence chercha dans un premier temps à dégonfler cette histoire, ce scandale dévoile néanmoins la fragilité du partenariat le liant à Trump. Et ce d’autant plus que Trump devient de plus en plus paranoïaque à mesure que la bataille de destitution s’amplifie.

Pence est conscient que ce scandale peut devenir pour ainsi dire radioactif. Or pour un vice-président ambitieux, dont le rêve est de devenir un jour président, la situation est délicate. Les manœuvres de Pence pour rester à l’écart du dossier rendent les relations entre les deux hommes plus tendues. 

Campagne de 2016

La méfiance de Trump à l’égard de Pence n’est pas nouvelle. Dans les dernières semaines de la campagne de 2016, Pence avait refusé de défendre Trump à propos de ses frasques sexuelles. Il s’est même retiré de la campagne et a publié une déclaration désapprobatrice contre Trump. 

Pence aurait alors informé le Comité national républicain de sa disponibilité à prendre la place de Trump en haut de la liste. Certains stratèges républicains examinèrent alors sérieusement la possibilité de nommer Condoleezza Rice comme colistière de Pence. Certains collaborateurs de Trump lui ont même conseillé de se retirer et de céder la place au duo Pence-Rice pour éviter au parti républicain une défaite écrasante.

Depuis cet incident, Trump demande régulièrement à ses collaborateurs et alliés politiques s’ils pensent que Pence est toujours loyal envers lui. Trump a même fait circuler la rumeur qu’il pourrait remplacer Pence comme colistier en 2020 par l’ancienne ambassadrice américaine aux Nations Unies Nikki Haley.

Depuis six mois, Trump a cherché à plusieurs reprises à impliquer directement Pence dans l’affaire ukrainienne. Il lui demanda en mai de ne pas assister à l’inauguration de Zelensky comme moyen de faire pression sur ce dernier afin qu’il déclenche une enquête sur son rival démocrate. Pence fut ensuite chargé d’annoncer la suspension de l’aide militaire américaine au président ukrainien. Finalement, il rencontra Zelensky en septembre en Pologne.

En cas de destitution, une hypothèse encore peu probable, Trump est déterminé à faire sombrer Pence avec lui. Ainsi, il a lié directement Pence au scandale ukrainien en suggérant aux journalistes d’examiner les appels de Pence au président Zelensky.

Serrez les rangs

Cela est un secret de polichinelle que la fidélité des républicains au Congrès ne repose pas sur un sentiment d’affection particulier ni sur une loyauté personnelle indéfectible à l’égard du président. Pour assurer le soutien des représentants et sénateurs républicains, Trump a recours systématiquement à son arme favorite, soit l’intimidation. Néanmoins, ce soutien pourrait facilement vaciller.

Avec sa sortie intempestive récente et ses insultes personnelles contre Romney pour avoir osé critiquer sa gestion de l’affaire ukrainienne, Trump lança un message clair aux hauts dirigeants républicains: serrez les rangs derrière moi, sinon vous allez sentir les effets de mon ire personnelle.

Trump est conscient de la haute estime que les représentants et sénateurs républicains ont à l’égard de Pence. Si les membres républicains au Congrès étaient libres d’exprimer leurs sentiments, presque tous se rallieraient au vice-président.

D’ailleurs, plusieurs animateurs radiophoniques, dirigeants évangélistes et commentateurs politiques conservateurs font écho au sentiment que la situation serait beaucoup plus facile pour le parti républicain si Pence accédait à la Maison-Blanche. Ces derniers, de plus en plus fatigués de devoir constamment se battre et défendre le président, rêvent d’une présidence Pence. Mais leur plus grand problème découle du fait que la base républicaine aime et soutient Trump.

Présentement, au moins 10 sénateurs républicains vacillent dans leur soutien à Trump. Cela n’est pas suffisant pour destituer le président. Il faudrait qu’au moins 20 sénateurs républicains se joignent aux 47 sénateurs démocrates pour obtenir le vote des deux tiers du sénat nécessaire à une destitution.

Ultimement, le sort de Trump va dépendre de Mitch McConnell, le leader républicain au sénat. Ce dernier va établir les règles pour le procès en destitution. Si jamais McConnell acceptait la tenue d’un vote secret, le sort de Trump serait scellé. Beaucoup de sénateurs se sentiraient alors très à l’aise de voter sa destitution pour le remplacer par Pence.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.