Mike Ward (l'humoriste) est en cour d'appel pour la requete contre la Commission des droits de la personne, qui l'a condamne a payer des dommages a Jeremy Gabriel.

La frilosité guette les humoristes?

CHRONIQUE / Aucun sujet ne devrait être intouchable tant que c’est de l’humour, a soutenu cette semaine l’avocat de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour au Québec, Walid Hijazi.

Donc, sur une scène ou dans des capsules vidéo, un humoriste devrait pouvoir rire de tout et de tout le monde. Même d’un jeune handicapé, qu’importe le tort qu’il peut lui causer, les idées suicidaires qu’il peut susciter en le nommant et en se moquant de lui soir après soir devant des milliers de personnes.

Ce n’est pas drôle du tout si l’industrie du rire compte sur ce type d’humour toxique.

La cause opposant Mike Ward et Jérémy Gabriel n’annonce pas la fin de l’humour noir, de l’humour trash. 

Elle rappelle simplement qu’il y a des limites à ne pas franchir. 

Si la Cour d’appel confirme la décision rendue par le Tribunal des droits de la personne imposant à Ward de verser 42 000 $ à Jérémy Gabriel et à sa mère, les humoristes auront encore la liberté de se moquer des personnalités publiques et de faire des blagues sur les personnes handicapées, pourvu qu’ils ne tombent pas dans le discours haineux. 

Le précieux droit à la liberté d’expression et à la liberté artistique ne justifie pas tout.

La jurisprudence est claire au Canada et aux États-Unis, indique Louis-Philippe Lampron, professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval, qui trouve d’ailleurs assez surprenante la prétention des humoristes voulant qu’aucun sujet ne soit intouchable si c’est de l’humour.

La Cour suprême a établi à plus d’une reprise que la liberté d’expression pouvait être limitée par d’autres droits dans une société libre et démocratique. Le droit à la liberté d’expression doit cohabiter avec la protection de la réputation, le respect de l’honneur, le droit à l’égalité, la sauvegarde de la dignité. 

Des auteurs, des artistes, des journalistes, des caricaturistes, des animateurs, des citoyens réussissent à observer ces droits sans devenir beiges et conformistes, sans que leur créativité en souffre, sans se mouler au politiquement ou au comiquement correct, sans crier à la censure et sans renoncer à critiquer et à rire d’autrui.

Pourquoi en serait-il autrement pour les humoristes? 

Ils sont nombreux à remplir des salles sans sentir le besoin de pousser leur «art» à écorcher un adolescent à cause de son handicap et parce qu’il a chanté avec Céline Dion et pour le pape. 

Les affaires des humoristes continueront de rouler rondement même si la Cour d’appel confirme la décision rendue en 2016 par le Tribunal.

Selon l’avocat de Mike Ward, Julius Grey, il n’y a pas dans une blague de dommages concrets autres qu’une blessure d’ego. Il n’y a donc pas de discrimination. Il soutient aussi que le but de la blague de son client était de montrer qu’il n’y a pas d’intouchables, que l’humoriste s’insurgeait à sa façon contre la pensée unique.

Se moquer à répétition d’un adolescent capable de surmonter son handicap et d’entrer dans la sphère publique semble, selon lui, sur le même pied que de railler un premier ministre ou 

un chef syndical qui a la maturité et les moyens d’encaisser les coups et les caricatures qu’une présence sur la scène publique peut entraîner.

Devant le Tribunal des droits de la personne, Mike Ward a fait valoir que «le fait de ne pas rire de quelqu’un, c’est l’exclure, le considérer trop faible et le prendre en pitié. Rire de quelqu’un c’est l’inclure». 

Un peu plus et Jérémy Gabriel et sa mère devraient dédommager Ward et le remercier d’avoir si bien contribué au respect et à la protection des personnes vulnérables.

Les trois juges de la cour d’appel ont pris la cause en délibéré. Auront-ils été convaincus par les arguments des avocats des humoristes ou jugeront-ils que le juge Scott Hugues, du Tribunal des droits de la personne, n’a pas erré en concluant que dans le litige opposant Ward et Gabriel, le droit d’être protégé contre des propos discriminatoires devait prévaloir. 

L’humour n’est pas un crime, a écrit cette semaine Mike Ward, sur Facebook. C’est vrai. Mais il semble que ce n’est pas non plus un crime ni très compromettant de reconnaître qu’une blague qui pouvait lui paraître anodine ne l’était pas pour le jeune Gabriel.