Le rappeur Samian sert de guide dans «Fentanyl: la menace» avec sincérité et absence totale de préjugé. L’expérience a été d’autant plus éprouvante qu’il a lui-même eu un père toxicomane et itinérant, décédé il y a cinq ans.

La drogue qui tue

CHRONIQUE / Le fentanyl arrache des vies. De plus en plus. Les cas relatés dans les médias sont souvent brutaux. Même «District 31» s’est mise de la partie ces jours-ci, avec une vague de morts tragiques reliées à la consommation de cet opioïde sans merci.

Mais d’où sort le fentanyl? Qui en consomme et pourquoi fait-il tant de victimes? Fentanyl: la menace, la série documentaire qui commence mercredi soir à 20h30 sur Moi et cie, risque de vous ébranler, et pas juste un peu. C’est sale, c’est coup de poing, et c’est sûrement ce que ça prend pour nous éveiller sur une réalité qu’on croit loin de nous.

Parfait dans ce rôle, le rappeur Samian nous sert de guide, avec une sincérité, une absence totale de préjugé. Lorsqu’il discute avec les accros au fentanyl, il échange, il entend, il partage avec eux, et surtout, il ne les juge pas. Les toxicomanes doivent le sentir puisqu’ils se confient sur des faits très intimes de leur vie. Vous verrez la misère humaine dans sa plus profonde désolation. Ça fait mal à voir, mais ça nous ouvre les yeux.

J’ai été incapable de retenir mes larmes en voyant Tina raconter son histoire. Crack, morphine, coke, toutes les heures de sa vie. Elle a été séquestrée par un individu qui la forçait à consommer du fentanyl. Elle vit dans un taudis avec son amoureux. Et le plus grave: elle est enceinte. Personne ne choisit une telle existence, souligne Samian. Le cas de Cate, qui se prostitue pour amasser les 400$ que lui coûte chaque jour sa drogue, est tout aussi poignant. Ils ont tous l’air plus vieux que leur âge, on les sent démolis, hors de toute réalité. On nous promet quelques images d’espoir plus tard dans la série de six demi-heures, et j’avoue qu’on en aura besoin.

La rencontre avec un revendeur de drogues est dérangeante. Impassible au début, même s’il sait que le stock qu’il vend peut tuer ses clients, il prend peu à peu conscience de la gravité de son geste, se met à avouer ne pas être fier de lui. Et surtout, qu’il ne consommerait jamais ce qu’il vend. Ça dit tout.

Moi et cie souhaite intéresser tout le monde à cette réalité, qui ne touche pas seulement la métropole et les démunis. L’équipe se déplace à Gatineau et sur la rive sud de Montréal, et rencontre une ancienne première de classe, snowboarder de talent, happée par le fentanyl après un accident et de fortes doses d’anti-douleurs. Le fentanyl est censé soulager, mais ceux qui en consomment ne le savent pas toujours, puisqu’on s’en sert pour couper certaines drogues, plus coûteuses.

L’appât du gain est à la base du succès du fentanyl. Une pharmacienne de Saint-Bernard-de-Lacolle a vu son commerce dévalisé et dépouillé de son fentanyl. Elle en avait pour 500 $, qui sera revendu sur le marché noir, tenez-vous bien, pour 50000$. Calculez le profit.

Le réalisateur Félix Trépanier s’était déjà aventuré dans les coins les plus dangereux pour la série À vos risques et périls avec Hugo Girard. Avec son équipe de Trio Orange, il accomplit un travail respectueux, sensible, impliqué. La caméra ne se sert jamais du sujet pour «faire de la bonne TV», mais sert plutôt son sujet, démuni et en détresse. On le sent dans le traitement.

On sort forcément bouleversé de Fentanyl: la menace. Pour Samian, l’expérience a été d’autant plus éprouvante, qu’il a lui-même eu un père toxicomane et itinérant, décédé il y a cinq ans. Vous ne le verrez pas à l’écran, mais l’artiste sortait parfois en larmes de ses rencontres. Et on le comprend. Des œuvres comme Fentanyl: la menace sont essentielles et s’ajoutent à la longue liste de docuréalités utiles et éclairants qu’on nous propose cet automne.

Moi et cie est certainement la chaîne spécialisée qui a le plus attiré mon attention cet automne. Son virage histoires vraies a été parfaitement réussi, lui fournissant des chiffres record depuis sa création, et même une augmentation de 35% de son auditoire de 25 à 54 ans. Il y a aussi 15% plus d’hommes qui la regardent, ce qui réjouit la direction. La chaîne du Groupe TVA a eu le flair de choisir des projets de qualité, qui lèvent le voile sur des réalités qu’on ne connaissait pas. Chapeau.

D’ailleurs, l’excellente série Infractions, qui compte parmi les plus regardées de la chaîne avec Pot Inc. et le documentaire Dave Morissette: arrêter le temps, a été renouvelée pour une deuxième saison. Par contre, il n’y aura pas de suite à Liens rompus, la série de retrouvailles d’Étienne Boulay, plutôt décevante. Moi et cie annonce également Face à la rue: Que sont-ils devenus?, une mise à jour des deux saisons de l’émission de Jean-Marie Lapointe sur l’itinérance. Cette spéciale d’une heure sera diffusée le mercredi 5 décembre.