Gilles Vandal
Selon Andersen, les Américains ont toujours eu une propension à rêver depuis le début de leur histoire nationale et à forger des rêves impossibles.
Selon Andersen, les Américains ont toujours eu une propension à rêver depuis le début de leur histoire nationale et à forger des rêves impossibles.

La dérive de l’Amérique vers un monde fantaisiste

Pendant la plus grande partie de leur histoire, les Américains se sont démarqués par une vision claire de leur mission et un sens de la vérité qui donnait à l’Amérique son caractère exceptionnel. Toutefois, cette exceptionnalité semble être arrivée dans un cul-de-sac avec le climat politique de polarisation qui prévaut aujourd’hui, dominé par les fausses nouvelles et les théories de complot.

Si Donald Trump est devenu l’archétype et l’ultime expression du climat post-vérité actuel, il n’est pas à l’origine de ce phénomène. Ce changement de mentalités dans la psyché et l’inconscient collectif américain débuta durant les années 1960. C’est du moins la thèse défendue par Kurt Andersen dans son ouvrage de 2017 intitulé Fantasyland : How America Went Haywire: A 500-Year History.

Selon Andersen, les Américains ont toujours eu une propension à rêver depuis le début de leur histoire nationale et à forger des rêves impossibles. Des premiers puritains à leurs descendants agnostiques, les Américains partageaient des vertus fondamentales privilégiant la « stabilité, le travail ardu, la frugalité, la sobriété et le sens commun ». Cette mentalité, joignant le pragmatisme aux rêves, leur a permis de se hisser non seulement au rang de superpuissance, mais aussi de proposer des valeurs uniques au monde. 

L’émergence des États-Unis comme essentiellement un Fantasyland (monde de fantaisie) résulte de trois changements majeurs survenus depuis 1960. Le premier découle de l’émergence d’une nouvelle conception de l’individualisme américain et de la montée d’une nouvelle règle morale : « Faites ce que vous voulez, trouvez votre propre réalité, tout est relatif ». L’équilibre délicat entre fantasme et réalité, crédulité et scepticisme, s’est ainsi rompu.

Le deuxième changement survint avec l’abandon de la doctrine d’impartialité dans la diffusion des informations. En 1949, le Congrès forçait les radiodiffuseurs à consacrer une partie de leur temps d’antenne aux questions d’intérêt général et à diffuser des points de vue différents. Sans exiger un temps égal, cette doctrine d’impartialité permettait la tenue de débats publics et de discussions sur des questions controversées. Cette obligation d’impartialité était confirmée par la Cour suprême en 1969.

Toutefois, l’obligation de fournir aux téléspectateurs un accès à une pluralité de points de vue fut remise en question durant les années 1980 avec la prolifération des chaînes câblées. L’administration de Bush père supprima cette obligation en 1991, sous prétexte que la multiplication des chaînes permettait au citoyen ordinaire d’avoir accès à différents points de vue.

Une nouvelle doctrine vit alors le jour, faisant en sorte que les stations de radios et les chaînes de télévision peuvent dorénavant avoir des contenus unilatéralement idéologiques. N’étant plus obligés de se plier à une approximation de la vérité, toute station ou réseau peut donc promouvoir des visions plus fausses ou absurdes les unes que les autres. Dans ce nouveau laisser-aller médiatique, les commentateurs démagogiques peuvent exciter en toute quiétude leur auditoire. C’est le prix de la nouvelle liberté.

À partir de 1992, Rush Limbaugh, déjà connu pour ses positions très conservatrices, commença à animer quotidiennement une émission populaire de trois heures où il présentait sa vision sociopolitique alternative à un auditoire national. Maintenant Limbaugh disposait de sa propre station de radio pour propager quotidiennement sa vision lugubre du monde.

Le producteur Roger Ailes lançait aussi en 1992 une émission télévisée d’affaires publiques conservatrice au réseau NBC. Et quatre plus tard, il démissionnait de NBC pour accepter une offre de Rupert Murdoch de diriger Fox News, une nouvelle chaîne d’information continue. Ailes put ainsi diffuser son discours très partisan et sa propre vision archiconservatrice du monde sur un réseau de propagande sans fin.

Un troisième changement tout aussi important est lié à l’émergence d’une nouvelle ère de l’information. Partant de trois grands réseaux télévisés, les États-Unis ont connu successivement l’arrivée d’Internet puis des médias sociaux. La révolution médiatique générée par l’émergence de la technologie numérique permit de donner libre cours « aux fictions d’apparence réelle de types idéologique, religieux et scientifique ».

Or, avec l’émergence du web, les adeptes aux croyances les plus loufoques trouvent des milliers d’autres croyants pour partager leurs fantasmes. Les canulars ou les fausses nouvelles peuvent devenir ainsi facilement des faits véridiques. Au lieu de demeurer isolées, ces personnes peuvent dorénavant exprimer leurs perceptions sur des réalités alternatives sur les ondes comme si leurs fantasmes reposaient sur des faits réels.

Sur le web, la préférence de millions, voire de milliards de personnes, sert de balise pour la circulation de l’information à partir des algorithmes de recherche. Toute affirmation, théorie ou croyance se propage de plus en plus vite selon son taux de popularité. Ainsi les mensonges passionnants ou les fausses nouvelles s’autovalident et se légitiment à mesure qu’un plus grand nombre de gens y souscrivent.

En ce sens, la montée de Donald Trump, marquée par une pléiade de mensonges, de sorties intempestives et de tweets absurdes, n’a pas créé le présent Fantasyland américain. Le Trumpisme, composé d’un mélange de réalité et de fiction, n’est que le résultat d’un changement culturel américain plus profond.  

Selon Andersen, Trump tire profit de la nouvelle mentalité générée par le Fantasyland dans lequel un grand nombre d’Américains aiment croire que les fictions sont des faits. Ils sont ainsi d’autant plus disposés à voir des conspirations partout. Son succès politique réside dans sa capacité à remplacer les vérités par des faits alternatifs et à exploiter les mythes de la victimisation raciale blanche.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.