Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
«Les scientifiques savent que les coronavirus ont la fâcheuse manie de muter. Pourquoi alors dépense-t-on autant de temps, d’énergie et d’argent pour un vaccin dont le taux d’efficacité serait variable et plus ou moins fiable, et si peu pour la découverte de médicaments anti-COVID-19?», demande Céline Poulin, de Québec.
«Les scientifiques savent que les coronavirus ont la fâcheuse manie de muter. Pourquoi alors dépense-t-on autant de temps, d’énergie et d’argent pour un vaccin dont le taux d’efficacité serait variable et plus ou moins fiable, et si peu pour la découverte de médicaments anti-COVID-19?», demande Céline Poulin, de Québec.

La COVID-19 mute-t-elle trop vite pour le vaccin?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Les scientifiques savent que les coronavirus ont la fâcheuse manie de muter. Pourquoi alors dépense-t-on autant de temps, d’énergie et d’argent pour un vaccin dont le taux d’efficacité serait variable et plus ou moins fiable, et si peu pour la découverte de médicaments anti-COVID-19?», demande Céline Poulin, de Québec.

En fait, il y a beaucoup de recherche qui se fait pour trouver des traitements contre la COVID-19. Par exemple, il y a eu plusieurs essais cliniques sur le remdesivir, un antiviral dont l’efficacité avait auparavant été démontrée sur plusieurs autres virus. Ça n’est pas miraculeux, mais les premiers résultats ont tout de même incité les autorités sanitaires de plusieurs pays à en permettre l’usage contre le nouveau coronavirus dès cet été — Santé Canada a donné son aval le 28 juillet pour les patients montrant de graves symptômes. L’un de ces essais a d’ailleurs publié son «rapport final» pas plus tard que vendredi dernier dans le New England Journal of Medicine, concluant que le remdesivir accélère la guérison.

Et bien d’autres travaux ont été lancés et même terminés depuis le printemps dernier au sujet d’autres médicaments. Les résultats n’ont pas toujours été concluants, il faut le dire. La fameuse hydroxychloroquine défendue par l’infectiologue français Didier Raoult, par exemple, s’est avérée inefficace et pourrait même augmenter la mortalité des patients. Mais d’autres essais semblent plus prometteurs, notamment ceux qui testent des «anticorps artificiels». (Rappelons que la firme de Québec Medicago travaille justement à mettre au point ce genre d’anticorps.)

Alors il s’en fait beaucoup, de la recherche pour trouver des traitements. Les médias et les autorités parlent sans doute plus du vaccin parce que l’idéal est toujours d’éviter une maladie plutôt que de devoir la soigner, mais on cherche aussi des traitements. Ces efforts sont juste moins visibles que les autres sur la place publique.

Cela dit, s’il est vrai que le nouveau coronavirus mute — comme tous les autres virus du monde, d’ailleurs —, il n’est pas encore clair que ce sera un problème pour le vaccin. S’il change assez rapidement pour que le système immunitaire ne le reconnaisse plus au bout de quelques mois, alors oui, le vaccin risque de ne pas être très utile. Mais cela reste à voir.

Certains travaux ont regardé comment le système immunitaire réagit aux autres coronavirus qui circulent chez l’être humain, dans l’espoir d’y trouver des indices pertinents pour la COVID-19. Ces «coronavirus saisonniers», comme on les appelle, sont au nombre de quatre (les poétiquement nommés 229E, NL63, OC43, et HKU1) et ils ne causent généralement que des symptômes bénins — rien de plus qu’un rhume. Dans les années 80, des «études de provocation» ont sciemment infecté des volontaires avec un de ces virus, puis ont répété l’opération un an plus tard. Résultat : une bonne partie des participants n’étaient plus immunisés et ont réattrapé le même virus. Une étude plus récente a suivi 10 patients tous les 3 à 6 mois à partir de 1985, et ce pendant des périodes variant de 11 à 29 ans. Et elle a trouvé, elle aussi, qu’il était fréquent de réattraper le même coronavirus humain un an après une première infection, et parfois même seulement six mois après. Notons cependant que cette dernière étude n’a pas encore passé le test de la révision par les pairs, et qu’il faut considérer ses résultats avec prudence.

Bref, si la COVID-19 se comporte comme les quatre coronavirus saisonniers, il semble que les futurs vaccins ne protégeront pas longtemps. Mais voilà, on ne le sait pas encore. On connaît une douzaine de cas prouvés de réinfection, soit des gens qui ont passé un test positif à la COVID-19 et qui ont réattrapé le virus quelques mois plus tard (avec des analyses génétiques qui démontrent qu’il ne s’agissait pas du même virus qui serait rester plus ou moins «dormant» avant de se réveiller). On ne peut pas tirer de conclusions générales sur la durée de l’immunité à la COVID-19 avec si peu de cas. Il se peut que le fait qu’on n’ait trouvé qu’une poignée de réinfections sur 35 millions de cas confirmés jusqu’à maintenant dans le monde indique que l’immunité dure plus longtemps que pour les coronavirus saisonniers, ce qui serait une bonne nouvelle pour le vaccin. Mais il est encore trop tôt pour le dire, puisqu’il n’y a probablement même pas un an que le virus a fait le saut chez l’humain.

Il y a cependant une chose qui semble pas mal certaine à propos de la COVID-19 : c’est que ce n’est pas un virus qui mute très rapidement. Certes, il appartient à une grande «famille» de virus, les «virus à ARN», qui sont connus pour évoluer plus vite que les virus «à ADN» (l’ARN est une forme de matériel génétique moins stable que l’ADN), mais toutes les analyses faites jusqu’à maintenant concluent que le nouveau coronavirus ne change pas vite. Comme l’écrivait le bioinformaticien de l’Université de Californie à San Diego Niema Moshiri au printemps dernier, la COVID-19 accumule environ 25 mutations par année dans un génome qui est assez long pour un virus — on peut le comparer à une sorte de «chaîne» qui serait longue de près de 30 000 maillons. Par comparaison, l’influenza mute une cinquantaine de fois par année pour un génome qui ne comporte qu’environ 13 500 «maillons». C’est donc environ 4 fois plus rapide que la COVID-19, ce qui est un bon signe pour le vaccin. D'autres travaux plus récents ont confirmé que le nouveau coronavirus ne mute pas particulièrement vite.

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