Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Bruno Tremblay et sa femme ont vécu une véritable course contre la montre pour quitter l'Égypte.
Bruno Tremblay et sa femme ont vécu une véritable course contre la montre pour quitter l'Égypte.

Kafka ne prend pas de vacances

CHRONIQUE / Quand Bruno Tremblay et sa femme se sont envolés pour leur voyage en Égypte, le 6 mars, la une du Soleil parlait de la «fin d’une longue impasse» à Listuguj et de la mise en tutelle de la DPJ de l’Estrie.

Ça nous paraît si loin.

La première allusion au coronavirus était publiée en page 15, on y faisait état de trois personnes infectées au Québec. À ce moment-là, les cas de COVID-19 se comptaient sur les doigts de la main un peu partout au pays, bien que certaines compagnies d’assurances commençaient à mettre en garde les voyageurs.

«On avait acheté nos billets en décembre, me raconte Bruno au bout du fil. Quand on est partis, ça se parlait, mais on ne pouvait pas imaginer à ce moment-là ce qui allait se passer. Nous n’avions pas de raison de ne pas partir.» Quand le gouvernement fédéral a recommandé aux Canadiens d’annuler les voyages non essentiels, le 13 mars, Bruno et sa femme avaient déjà fait la moitié du leur.

Ils avaient fait leurs devoirs avant de partir en s’inscrivant au registre des Canadiens à l’étranger, comme ils font chaque fois qu’ils partent en voyage. Sur le site web, on informe que «l’inscription des Canadiens à l’étranger est un service gratuit qui permet au gouvernement du Canada de vous aviser en cas d’urgence à l’étranger ou à la maison. Ce service vous permet également de recevoir des renseignements importants avant ou pendant une catastrophe naturelle ou des troubles civils.»

Ils allaient être informés si la situation se corsait.

«Quand on a vu que la situation se compliquait, on leur a écrit, on leur a dit qu’on voulait être informés s’il y avait quelque chose.»

Ils ont plutôt reçu l’appel d’une amie, le 16 mars, quatre jours avant la date prévue de leur départ. «On était à Louxor. Notre amie nous a dit que les frontières de l’Égypte allaient fermer le 18. On a compris qu’on n’avait plus beaucoup de temps, on devait quitter le pays au plus vite.» 

Ils devaient d’abord se rendre au Caire, le point de sortie du pays. «Il n’y avait aucun billet pour Le Caire. Heureusement qu’on avait un guide, Ayman, il est venu avec nous à l’aéroport pour qu’on puisse acheter un billet là, mais on ne pouvait pas entrer à l’aéroport sans billet…»

Ayman parlemente, réussit à faire venir un représentant d’Egypt Air à la porte qui accepte que le couple entre à l’aéroport dans l’espoir que deux places se libèrent à la dernière minute. Pendant ce temps, Bruno pitonne sur son téléphone, il réussit à trouver un vol du Caire vers Munich, à plus de 2500$. 

Ils quittent Louxor in extremis, «on a réussi à avoir deux places no show 30 minutes avant le départ».

Arrivés au Caire, c’est la course contre la montre, ils passent tous les contrôles pour monter dans l’avion qui les emmènera à Munich. Ils y sont presque, ils sont rendus au poste d’embarquement… et on leur refuse l’accès. «Ils ne veulent pas parce qu’avec le vol qui était prévu sur notre itinéraire d’origine, notre escale à Munich est de plus de 24 heures. J’ai beau leur dire que j’avais l’intention, rendus là, de trouver un vol qui part plus tôt, mais il n’y a rien à faire.» 

Qu’à cela ne tienne, il ressort son téléphone pour dénicher un nouveau vol Munich-Montréal. «Pour avoir le wifi, ça prend un numéro de téléphone égyptien! Je demande à un monsieur si je peux prendre le sien, il accepte, je peux me brancher! Je trouve un vol qui part plus tôt, il passe par Charles-de-Gaulle, je le réserve. C’est encore 2500$ sur ma carte de crédit…»

Il se dit «c’est bon, l’escale est de moins de 24 heures.»

Bruno et sa femme sont près du but, ils s’apprêtent finalement à s’envoler vers Munich. «On était rendus dans le couloir qui mène à l’avion… et ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas partir finalement, parce que notre arrivée et notre départ à Charles-de-Gaulle n’étaient pas dans le même terminal!»

On a sorti leurs bagages de l’avion.

Il est parti sans eux.

Le temps presse. «Il est 23h, on doit partir avant minuit. Les bureaux pour acheter des billets sont dans un autre terminal, mais on nous dit qu’on ne peut pas y aller parce qu’ils ont étampé nos visas et pour eux, on est sortis de l’Égypte!» 

Ils parlementent, encore, et arrivent à s’y rendre. 

Rendus au comptoir, ils apprennent qu’il n’y a plus aucune place pour quitter l’Égypte «pour aller n’importe où!», mais Bruno pitonne sur son téléphone, passe son tour pour un vol à 14 000$ (!), réussit à trouver deux places vers Montréal avec une escale de 15 heures à Francfort. Allez hop, 2500$ de plus sur la carte de crédit, en espérant que cette fois soit la bonne. 

Ils repassent les contrôles de sécurité, enregistrent les bagages, procèdent à l’embarquement et… décollent.

Enfin.

Ils arrivent à Francfort soulagés, ne leur reste qu’à roupiller sur les chaises droites à l’aéroport en attendant le vol qui, finalement, les ramènera au Québec, où ils sont en isolement complet depuis leur retour. Partis in extremis, les frontières de l’Égypte se sont refermées derrière eux.

Et vous savez ce qu’ils ont reçu pendant qu’ils attendaient à Francfort? Un courriel de l’Ambassade du Canada au Caire, on leur demandait d’envoyer des copies de leur passeport et de leur billet d’avion. «Mais il était déjà trop tard, la date limite de départ était déjà dépassée! Nous, on a été chanceux, on est privilégiés d’avoir une marge de crédit et d’être capables d’absorber ça.»

La morale de cette histoire, même en ces temps de pandémie, Kafka ne prend pas de vacances.