Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Par son témoignage, Vanessa St-Arneault souhaite lancer ce message: «Il faut se mobiliser pour la santé mentale».
Par son témoignage, Vanessa St-Arneault souhaite lancer ce message: «Il faut se mobiliser pour la santé mentale».

Jusqu’en haut de la montagne

CHRONIQUE / Vanessa St-Arneault avait 7 ans lorsqu’elle a regardé sa mère droit dans les yeux pour lui dire ceci: «Je ne vais pas bien dans ma tête. Il y a quelque chose qui se passe. J’ai peur de moi.»

Quand la fillette se mettait en colère, elle pouvait lancer des ustensiles et des assiettes, se frapper la tête contre le mur, se fermer les tiroirs sur les bras ou les jambes...

«J’étais très impulsive.»

À en perdre le contrôle.

Au primaire, Vanessa était connue pour ses troubles de comportement. Un jour, elle a détruit les maquettes que des élèves avaient fabriquées dans le cadre d’une activité scientifique.

«J’avais aussi fait des graffitis dans les toilettes de l’école.»

Sa mère l’a réprimandée. C’est cette fois-là que Vanessa lui a confié que ça n’allait plus du tout.

«Je m’en souviens comme si c’était hier. Ça a pris tout mon courage.»

Pour demander de l’aide.

Originaire de Trois-Rivières, Vanessa St-Arneault, 20 ans, vient de s’installer à Québec avec son copain.

«J’aimerais me faire entendre», a-t-elle écrit dans un message envoyé au Nouvelliste. C’était au lendemain de l’attaque survenue le soir de l’Halloween, dans sa ville d’adoption.

C’est une jeune femme souriante et déterminée, s’exprimant avec aisance et clarté, qui a tenu à nous raconter son histoire pour mieux faire entendre son cri du cœur.

«Il faut se mobiliser pour la santé mentale!»

Ça a été dit et répété toute la semaine. Le temps d’attente pour consulter un spécialiste doit être revu, corrigé, amélioré et raccourci. Maintenant plus que jamais.

L’isolement social observé depuis le confinement du printemps risque de fragiliser davantage des personnes aux prises avec un problème de santé mentale, surtout celles qui sont laissées à elles-mêmes, sans suivi médical et psychologique.

Vanessa a déjà ressenti ce sentiment d’abandon, en elle et autour d’elle.

À 7 ans toujours, Vanessa disait ne pas vouloir vivre sa vie. Le soir, la petite fille priait dans son lit pour mourir «très très jeune», idéalement à 10 ou 11 ans...

«Ce serait un bon âge», se disait l’enfant.

«Je me sentais toujours de trop partout où j’allais. J’avais l’impression d’être un fardeau pour tout le monde, que personne ne m’aimait. Je pensais que j’étais née pour réussir à m’enlever la vie, que c’était ma mission.»

Envahie par ces pensées, la fillette avait de la difficulté à préserver ses relations d’amitié. «Je pouvais tenir des paroles blessantes.»

Alors qu’en réalité, c’est elle qui souffrait et présentait un danger pour elle-même.

Depuis ce jour où Vanessa a dit à sa mère que «quelque chose» n’allait pas dans sa tête, son enfance et son adolescence ont été une suite de consultations hebdomadaires. D’abord avec une travailleuse sociale, ensuite avec une psychologue, puis avec un pédopsychiatre.

À 10 ans, elle a reçu le diagnostic du trouble du déficit de l’attention et à 12 ans, celui du trouble de l’anxiété généralisé.

«Quand, à 14 ans, j’ai eu l’âge de prendre mes médicaments toute seule, je pouvais gober le pot au complet.»

À cela s’ajoutait l’automutilation, surtout à l’approche de son anniversaire de naissance.

«J’en voulais à ma mère de m’avoir mise au monde.»

Vanessa St-Arneault, 20 ans, estime que le temps d’attente pour consulter un spécialiste est beaucoup trop long pour les personnes aux prises avec un problème de santé mentale. - PHOTO: SYLVAIN MAYER

Celle-là même que Vanessa remerciera plus tard durant notre entretien, et ce, pour le rôle combien important que la femme monoparentale a joué auprès de sa fille en détresse.

«J’en ai fait des conneries... Elle aurait pu me lâcher bien des fois, mais elle ne l’a jamais fait.»

Vanessa a pu bénéficier de soins en pédopsychiatrie jusqu’à l’âge de 17 ans. Après, elle devait se tourner vers les ressources pour adultes en santé mentale.

Se doutant que l’attente allait être longue avant d’obtenir un rendez-vous, Vanessa s’est présentée à une clinique de services en psychologie pour éviter de se retrouver, durant ce délai de plusieurs mois, sans suivi.

Elle était accompagnée de sa mère qui a pris soin de préciser que selon le dernier spécialiste rencontré, sa fille avait possiblement un trouble de la personnalité limite.

«On ne peut rien faire pour l’aider. Un cas trop grave pour nous», se sont fait répondre les deux femmes.

«Ça m’a complètement démoralisée. Déjà que je n’avais pas envie de vivre.»

Sa mère a fait une dépression.

«Ça faisait dix ans qu’elle faisait tout pour m’aider, mais au bout du compte, il fallait attendre encore un an ou deux...»

En disant cela, Vanessa a une pensée pour ceux et celles qui broient du noir en ce mois de novembre sur fond de pandémie.

«Le confinement, c’est dur pour tout le monde, mais imaginez pour les gens qui ont une santé vulnérable. Ils sont pris 24 heures sur 24, seuls, avec leurs démons.»

Son médecin de famille a été d’un grand secours durant cette année et demie où Vanessa a dû patienter sur une liste d’attente.

La docteure s’assurait que chaque semaine, sa patiente en proie à des idées suicidaires se présente dans son bureau pour discuter de ce qui n’allait pas, ajuster la médication et lui faire promettre qu’elle serait présente au prochain rendez-vous.

Vanessa avait 19 ans au moment de recevoir l’appel de la clinique externe de psychiatrie et, parallèlement, un diagnostic du trouble de la personnalité limite. «Mon TPL», le surnomme la jeune femme qui a amorcé une nouvelle thérapie où, peu à peu, elle a appris à ne plus laisser ses pensées lui «jouer des tours», image celle dont les comportements autodestructeurs ont diminué et disparu.

Contre toute attente, la jeune femme a pris goût à la vie... qu’elle a failli perdre.

C’est arrivé le 21 novembre 2019, en fin de soirée. Préposée aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées, Vanessa venait de terminer sa journée de travail lorsqu’un camion semi-remorque est entré en collision avec sa voiture.

Vanessa ne sait pas comment elle a réussi à s’en extirper, mais elle se revoit, sautant sur place, criant et pleurant.

«C’est là que j’ai compris que j’étais en train de guérir. Je ne voulais pas mourir, ma vie n’était pas finie.»

Elle s’en est tirée avec des contusions et des foulures, mais quelques semaines après l’accident, Vanessa a été frappée par le choc émotionnel lié à l’événement.

Ses démons sont revenus.

La jeune femme ne voulait pas mettre fin à ses jours; elle croyait plutôt que les véhicules croisés sur sa route essayaient de provoquer un accident.

«Tout le monde voulait que je meure.»

Cette pensée l’a habitée pendant six mois, y compris durant le confinement du printemps, alors que sa thérapie devait se poursuivre au téléphone, avec des séances coupées de moitié.

Aujourd’hui, Vanessa va bien, beaucoup grâce à elle. Depuis l’enfance, elle consulte des spécialistes, plonge au fin fond d’elle-même pour apprendre à maîtriser ses émotions et à reprendre le contrôle de sa vie.

«Si j’ai réussi, tout le monde le peut. Ça prend du temps, du travail et de l’acharnement, mais on y arrive. Il faut cependant les ressources nécessaires. Et en santé mentale, la demande est beaucoup plus grande que l’offre.»

Son histoire, Vanessa St-Arneault la connaît par coeur, dans ses moindres détails et depuis le premier jour où, à 7 ans, elle a courageusement demandé de l’aide.

«Mon passé est gravé en moi et j’en suis fière. Je suis partie de vraiment loin pour arriver là où je suis présentement. Du fond du trou jusqu’en haut de la montagne.»