François Bourque
Jean-Yves Duclos, président du Conseil du trésor. 
Jean-Yves Duclos, président du Conseil du trésor. 

Jean-Yves Duclos: faire atterrir l'avion dans la tempête 

CHRONIQUE / Le gouvernement fédéral ne s’est imposé aucune limite de dépenses dans la lutte aux effets de la pandémie.

Il va au plus urgent, fait ce qu’il croit devoir faire pour protéger les citoyens, travailleurs et petites entreprises. 

Pour permettre à l’avion de se poser dans la tempête et être capable de redécoller le moment venu. 

Je reprends ici l’image de Jean-Yves Duclos, président du Conseil du trésor, avec qui je me suis entretenu un long moment au téléphone, au soir d’une autre longue journée pour lui. 

Il n’y a «pas de plafond», confirme M. Duclos.

Le gouvernement canadien a déjà consenti entre 110 et 120 milliards de dollars en aide directe, évalue-t-il. Et il ne se passe plus une journée sans que le fédéral ajuste ses programmes pour colmater des brèches. 

«On va émerger plus facilement de la crise si on prend soin du contrat social et de notre tissu économique des PME», croit-il. «On a besoin de se tenir ensemble comme société». 

Le gouvernement canadien a fait le pari que la crise sera intense, mais courte, dit-il. «Il n’y a pas de plafond [de dépenses] parce qu’on est vraiment dans une situation de court terme.»

Des économistes croient qu’on a «un mode de voyage en V», rapporte-t-il. «On pique rapidement, on reste pas tellement longtemps sur la piste et on redécolle rapidement». 

On veut bien le croire, mais au moment où je transcris ces lignes, je vois la télé du coin de l’œil. 

Le premier ministre Trudeau prévient qu’un retour à la normale ne sera pas possible avant 12 à 18 mois. Pas avant qu’on ait trouvé un vaccin.

L’avion risque d’être cloué au sol encore un moment.

Député de Québec depuis 2015, Jean-Yves Duclos est le vice-président de la cellule de crise du gouvernement fédéral présidée par sa collègue Chrystia Freeland. 

Elle s’occupe des enjeux intergouvernementaux et des relations (pas faciles) avec les États-Unis. Lui, des enjeux économiques et sociaux. 

J’ai toujours perçu que le mandat au Conseil du trésor était de dire non aux excès de dépenses pouvant mettre les finances publiques en danger.

M. Duclos confirme. 

«Comme président du Conseil du trésor, j’ai un rôle de contrôleur aérien. Je suis en haut dans ma tour et je me m’assure que les avions vont dans la bonne direction et ne font pas d’accidents.»

«Mais quand on est dans un avion et qu’on a une grosse tempête, l’important est de le faire atterrir en protégeant les passagers, l’équipage et le moteur des PME.» 

Il veille à ce que ses collègues du conseil des ministres consacrent toutes leurs énergies à cette «urgence».

Il importe peu alors que notre siège soit en avant ou en arrière de l’avion. «On doit prendre conscience qu’on va tous s’en sortir ensemble.» 

M. Duclos reviendra tout au long de l’entretien sur cette image de l’avion dans la tempête. Il a en mémoire la «grosse erreur» notée par les «historiens économiques» qui se sont intéressés à la grande crise de 1929 et du début des années 30. 

«À l’époque, les gouvernements avaient comme philosophie de ne pas intervenir.» Ils se disaient que l’économie allait reprendre, que le marché ferait son travail et que le chômage allait finir par disparaître.

La crise a duré trois ans.

«On n’a pas les moyens de ne pas prendre les moyens pour agir, croit-il. Lorsqu’un gouvernement ne réagit pas assez rapidement, le risque, c’est de passer d’une récession à une dépression.»

Le pays encaissera ce printemps la plus grande perte d’emplois depuis la crise de 1930, se risque-t-il à prédire.

«Il faut s’assurer que tout le monde a du pain à mettre sur la table.» 

Il n’ose pas imaginer la «crise sociale qu’il y aurait eu si des millions de Canadiens s’étaient retrouvés avec zéro dollar pour passer à travers les prochaines semaines». 

Le gouvernement a fait le pari d’une crise courte, mais un moment viendra où il faudra rendre des comptes. «Ce sera une discussion importante à avoir. S’asseoir et voir comment on redécolle, à quelle vitesse et à quelle altitude on a besoin d’aller.» 

Dans le meilleur scénario, le pays pourrait «retourner assez rapidement à la vitesse de croisière et là, les revenus de l’État vont revenir». 

Il ne serait pas nécessaire alors de «changer beaucoup les programmes et les projections d’investissement», dit-il. 

Et dans le cas contraire? 

«Ce qui serait pas mal pire, ce serait de perdre notre avion et de rester au sol longtemps et de tomber en détresse.» 

«La bonne nouvelle, c’est que le gouvernement fédéral avait au départ une situation fiscale très enviable, dit-il. 

«Le rapport de la dette par rapport à l’économie est le plus faible de tous les pays du G7 et de loin. Trois fois plus faible que celui des Américains. On a encore une capacité fiscale considérable», analyse-t-il.

Peut-être, mais c’est justement ça qui en inquiète plusieurs. On ne doute pas de la capacité fiscale et d’emprunt du pays. C’est la capacité de payer des citoyens qui préoccupe. 

«On a sous-estimé la menace que posait un virus à l’échelle planétaire», confesse M. Duclos. 

«C’est quelque chose qui nous a échappé comme citoyens et comme gouvernement. Des experts nous l’avaient dit. On n’a peut-être pas été suffisamment à l’écoute». 

C’est vrai de tous les gouvernements, mais M. Duclos insiste. «Le gouvernement fédéral en particulier n’était pas prêt autant qu’il aurait dû.»

Équipements de protection individuelle, infrastructure de recherche et de développement de vaccins, etc. Le fédéral «n’a pas suffisamment investi là-dedans en utilisant les super grappes médicales et technologiques» au pays. 

«C’est une leçon fondamentale qui va nous animer pour la période post-crise.» L’autre leçon est celle du «filet social». 

«On savait que le filet de l’assurance emploi était un peu trop percé, ne couvrait pas assez grand, mais on n’a pas procédé assez rapidement à sa réforme.»

Créé à la fin de la dernière Guerre mondiale, le programme «n’était pas adapté» à la crise actuelle, constate-t-il. «On peut et on doit faire encore mieux.»

Cela dit, le filet social canadien fait l’envie de beaucoup d’autres pays, rappelle-t-il, comme pour s’excuser d’avoir été critique envers l’assurance emploi. 

«Il y a une réflexion sociale très importante à avoir» sur les conditions salariales des employés des secteurs essentiels. «Préposés, infirmières, ceux qui prennent soin des aînés. Il y a eu un éveil social autour des conditions de ces gens.»

Des normes nationales, des transferts accrus aux provinces, une aide directe aux employeurs? Le moyen reste à préciser. 

«On va toujours devoir être respectueux des compétences des provinces, mais le gouvernement a aussi la responsabilité de faire valoir ce qu’il pense être bon pour une bonne société. Je pense que cette discussion va avoir lieu.»

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LE MINISTRE DUCLOS EN RAFALE

Q Aurait-il fallu fermer les frontières plus vite? 

R Un jour on aura l’occasion de regarder l’étalement temporel des mesures. […] Un jugement plus précis pourrait être porté à la lumière de l’expérience totale. […] On est allé aussi vite qu’on pouvait le faire.

Q Et le chemin Roxham (porte d’entrée de migrants en situation irrégulière)?

R La fermeture de la frontière USA a été négociée en quelques jours à peine. C’est quand même assez remarquable. […] Le partenaire américain n’est pas toujours facile à prédire et accompagner […] La négociation d’un nouvel ALENA a pris presque quatre ans.

Q Un Québec plus autonome, comme le suggère François Legault?

R Le gouvernement fédéral a aussi à poser cette même question. Il y a un avantage, mais aussi un risque à vouloir être davantage autonome […] On a trop dépendu de la Chine en particulier et un peu des États-Unis pour nous fournir. […] C’est souhaitable d’être plus autonomes pour les biens médicaux. […] Le risque, c’est pour les petites économies comme celles du Québec et du Canada qui ont crû en raison de leur capacité de commercer avec le restant du monde […] On va continuer à avoir besoin de commercer avec les autres pays.

Q Le rôle de Québec dans la crise? 

R Tout le monde au gouvernement canadien parle de Medicago, une compagnie solide et en plein développement. Ça risque d’être une des compagnies, sinon la compagnie au Canada qui va être la clé pour développer et produire le vaccin contre le coronavirus. C’est un exemple d’une compagnie dont on a absolument besoin pour protéger non seulement la région de Québec, mais aussi tout le pays.Il y a aussi des gens solides à l’Université Laval, en particulier Gary Kobinger, en lien avec d’autres chercheurs au Canada sont en train de concevoir le vaccin.

Q Est-ce que ça change quelque chose pour le troisième lien?

R Trop tôt pour parler de ces choses spécifiques, mais de façon générale, non seulement ça remet [des choses] en question, mais ça va aussi amener de nouvelles questions. [Il faut] comprendre ce qui nous arrive pour ne pas prendre pour acquis ce qui se passait avant […] Les crises nous amènent à remettre en cause certaines choses qu’on avait prises malheureusement pour acquises. Il y aura donc un nouveau monde après la crise».