Est-ce à dire que les jours des paradis fiscaux sont comptés? Ou que les adeptes de «l’évitement» fiscal doivent prendre le premier avion pour les îles Caïmans? Pas tout à fait.

La pêche à la baleine avec une ficelle de laine

CHRONIQUE / Ces jours-ci, le gouvernement Couillard annonce triomphalement la création d’une escouade de 75 «experts» pour lutter contre la fraude fiscale, notamment dans les paradis fiscaux. Sur le communiqué officiel, le slogan de Revenu Québec claque comme un coup de fouet : «Juste. Pour tous». Il promet aussi «une vision, des actions».

Snif. Il ne manque que des violons, un drapeau qui flotte au ralenti et le crépitement d’un feu de camp pour que snif, on se mette à pleurer, tellement c’est beau.

Hum. Ressaisissons-nous. Est-ce à dire que les jours des paradis fiscaux sont comptés? Ou que les adeptes de «l’évitement» fiscal doivent prendre le premier avion pour les îles Caïmans? 

Pas tout à fait. Au Québec, pour chaque fonctionnaire du Revenu qui travaillera à récupérer l’argent planqué dans les paradis fiscaux, il y en aura TROIS de l’Emploi, du Travail et de la Solidarité sociale qui feront la chasse aux fraudeurs de l’aide sociale. Trois pour un! Bref, la chasse au fraudeur du B.S. triomphera encore par un score de 220 à 75. Tout ça, même si la fraude internationale représente un somme beaucoup plus élevée que celle de l’aide sociale.

D’accord, je vous le concède. Il ne faut pas mélanger des problèmes très différents. Sans compter qu’en matière d’aide sociale, la mission du gouvernement apparaît bien différente. Chaque fois que le bénéficiaire aperçoit une lueur au bout du tunnel, il faut se dépêcher de rallonger le tunnel.

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Blague à part, il faut se pincer pour y croire. Après des années d’inaction, voilà que le gouvernement du Québec joue les grands défenseurs de l’équité fiscale entre les riches et les pauvres.

Tant mieux. Mais les apparences sont contre lui. Depuis des années, l’administration publique n’a cessé de valoriser la traque du menu fretin. Au point où plusieurs ministres semblaient fiers de mener la chasse au fraudeur de l’aide sociale, devenu une sorte de symbole, de trophée. 

Au diable les scrupules. Encore aujourd’hui, le Portail officiel du Québec propose un outil pour «dénoncer un prestataire d’aide financière de dernier recours». Rapide. Facile. En moyenne, selon des chiffres obtenus par La Presse canadienne, le ministère reçoit un déluge de 11 000 dénonciations par année. À peine une sur six serait fondée.

Et que dire des nombreux chambardements de l’aide sociale, qui consistent souvent à enlever d’une main ce qu’on donne avec l’autre? Il y a quelques jours, Le Devoir révélait que les personnes handicapées vivant dans un lieu classé comme «ressources intermédiaires» (RI) ont vu leur chèque d’aide sociale augmenter de 73 $ par mois. Mais comme par hasard, la Régie de l’assurance maladie vient d’augmenter leur contribution mensuelle d’un peu plus de 73 $ par mois. 

C’était quoi, le slogan de Revenu Québec, déjà? Ah oui : «Juste. Pour tous.»

Évidemment, on dira que l’indécence reste une question de point de vue. Après tout, comme disait l’écrivain Robert Sheckley : «Du point de vue de la carotte, le lapin constitue la parfaite incarnation du mal».

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Il n’empêche. En matière de lutte contre la fraude fiscale internationale, le gouvernement du Québec s’est longtemps fié au «grand frère» d’Ottawa. Une idée étrange, puisque l’efficacité du gouvernement fédéral ne dépassait pas celle du gars qui pêche la baleine avec une ficelle de laine. 

De 2006 à 2012, selon un document déposé à la Chambre des communes, l’Agence du revenu du Canada a épinglé un grand total de 44 fraudeurs en rapport avec de l’argent ou à des biens détenus à l’étranger. Environ sept par année, sur un grand total de 28 millions de contribuables. Tout bien calculé, les probabilités de se faire pincer ne dépassaient pas une sur 4,4 millions. Autrement dit, il était six fois plus probable d’être frappé par une météorite.

Plus récemment, le gouvernement fédéral a multiplié les échanges d’informations avec des paradis fiscaux. Sans que le public obtienne des réponses à certaines questions troublantes. Par exemple, pourquoi les compagnies canadiennes emploient-elles en moyenne 2700 personnes pour chaque milliard de dollars investi en Allemagne, alors qu’elles n’emploient qu’une seule personne pour chaque milliard investi aux Bermudes? 

Pas étonnant que la dernière blague à la mode s’amuse des hésitations de l’administration fédérale. «Devant les sommes énormes qui sont détournées vers les paradis fiscaux, le premier ministre Justin Trudeau annonce qu’il ne rigole plus avec la fraude fiscale. Il évoque de lourdes peines de prison. Il insiste pour dire que les fraudeurs seront détenus dans des établissements très inhospitaliers.

— Promis, juré, a-t-il dit. On n’y retrouvera que neuf trous de golf, au lieu d’un parcours complet.»