Winston Churchill, 86 ans, surpris à distance par un photographe indiscret, alors qu’il se trouve sur un yatch, au large de la Floride, le 7 avril 1961. À l’époque, les apparitions en public du vieux lion sont devenues plus rares. De nombreuses rumeurs circulent sur son état de santé. Quelques années plus tôt, il a subi un grave accident vasculaire cérébral, dont on dit qu’il ne s’est jamais complètement remis.

Churchill: fabrication d’un mythe

Il inspire le cinéma et la télé. Il passionne les historiens. Il fait rêver les politiciens. Mais qui était vraiment Winston Churchill? Un héros? Un salopard? Un dinosaure? Une tête de pioche? Un alcoolique? Un grand leader? Tout cela en même temps? Retour sur la fabrication d’une légende politique.

Cinquante-trois ans après sa mort, le culte de Winston Churchill bat son plein. Les groupies s’arrachent tout ce qui lui appartenait. Cet automne, un cigare à moitié fumé, précieusement conservé depuis 1947, s’est envolé pour 15 000 $CAN. L’un de ses dentiers a été vendu 28 000 $. En décembre 2014, une toile peinte par Churchill lui-même, intitulée Le bassin de poissons rouges à Chartwell, a été adjugée pour 3,3 millions $. [1]

Pas si mal pour un «artiste» que les critiques décrivaient comme «un peintre du dimanche possédant un certain talent». [2]

Churchill règne aussi sur le monde des livres. Récemment, un historien britannique a dénombré 1010 biographies qui lui sont consacrées. [3] La plus complète totalise 25 000 pages. Chaque détail de la vie du grand homme a été disséqué. On trouve des livres sur ses hôtels de prédilection, ses vins préférés et sa technique de peinture. L’an dernier, un article de la revue scientifique Nature se posait une question existentielle : «Que pensait Winston Churchill des extraterrestres?» [4]

Churchill! Tous les politiciens rêvent de lui ressembler. En 2002, il a été élu le plus grand Britannique de tous les temps. Devant William Shakespeare. L’an dernier, l’un des premiers gestes de Donald Trump à la Maison-Blanche consistait à ramener un buste à l’effigie du vieux lion dans le salon ovale. [5] Signe des temps, une application mobile est intitulée Think Like Churchill [Pense comme Churchill]. Grâce à elle, tout le monde peut s’exercer à réagir comme l’idole. [6]

Penser comme Churchill? Vaste projet. Churchill, c’est le leader qui a refusé de négocier avec Hitler, aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est aussi le polisson qui se moquait du chef de la France en exil, Charles de Gaulle, en le comparant «à un lama femelle qui sort de son bain».

«Un fakir à moitié nu»

En général, les films et les portraits de Churchill se concentrent sur le personnage héroïque de la Seconde Guerre mondiale. Et pour cause. Jusqu’en 1940, la carrière politique de Winston Churchill se résume à une série d’échecs et d’erreurs de jugement. Un brin résigné, l’ami Winston s’en amuse. «Le succès consiste à aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme», se justifie-t-il.

En 1915, à titre de premier Lord de l’Amirauté, il ordonne une expédition catastrophique en Turquie. Plus de 45 000 soldats alliés se font massacrer. [7] En 1925, alors qu’il est chancelier de l’échiquier (ministre des Finances), il porte un coup terrible à l’économie en rétablissant la parité entre l’or et la livre britannique. «La plus grande erreur de ma vie», admet-il, dans un rare moment de modestie. [8] À l’époque, la réputation de Churchill est si mauvaise qu’on disait que s’il devenait ministre du Sahara, le désert souffrirait bientôt de manque de sable.

Un grand visionnaire, le Churchill des années 20 et 30? Autant rêver qu’un poisson remporte un championnat de cyclisme. Faut-il évoquer son opposition farouche au droit de vote des femmes, en 1928? Ou son racisme indécrottable? Monsieur n’aimait pas les Noirs. Ni les Juifs. Il détestait tout particulièrement les Indiens, des gens «bestiaux» indignes d’être libres. En 1931, il décrit Gandhi comme un avocat séditieux de faible envergure qui joue au «fakir» et qui ose se tenir «à moitié nu» sur les marches du palais du vice-roi des Indes. [9] 

Avant la Seconde Guerre mondiale, le futur héros collectionne les déclarations racistes comme d’autres collectionnent les papillons. En 1937, il se demande «quel mal a pu être infligé aux Indiens d’Amérique et aux aborigènes d’Australie […] puisqu’une race supérieure a pris leur place». Quelques années plus tôt, en 1920, il se désole que ses collègues ministres n’osent pas employer les armes chimiques pour réprimer un soulèvement arabe, en Irak. «Je ne comprends pas la répugnance à utiliser les gaz toxiques, écrit-il. Pour ma part, je soutiens fermement leur utilisation contre des tribus non civilisées.» [10]

En 1936, le premier ministre britannique Stanley Baldwin avait résumé la méfiance quasi généralisée à l’endroit de Winston Churchill. «[Quand Winston est né], de nombreuses fées se sont penchées sur son berceau pour lui attribuer des dons : l’imagination, l’éloquence, l’énergie, l’adresse, etc. Mais une fée dissidente s’est interposée. “Personne ne mérite autant de qualités!” s’est-elle exclamée. Alors elle a imposé une pénalité au prodige. Pour compenser ses dons exceptionnels, Winston sera dépourvu de jugement et de sagesse.» [11]

La fin du commencement

Aujourd’hui, le monde s’enthousiasme pour le Churchill qui devient premier ministre en mai 1940, aux heures les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. On admire le leader qui donne l’heure juste en révélant qu’il n’a rien d’autre à offrir que «du sang, du labeur, des larmes et de la sueur». On salue le tribun qui s’exclame, en 1942, après la victoire d’El Alamein : «Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le commencement de la fin. Mais c’est peut-être la fin du commencement.» 

Reste que les qualités de Churchill s’accompagnent de manies que notre époque jugerait incompatibles avec les fonctions de premier ministre. «Winston Churchill a l’habitude de déjeuner au lit et de rester allongé — parfois jusqu’à 13h — avec une secrétaire et une machine à écrire à ses côtés», écrit un historien. [12] De plus, sa consommation effrénée d’alcool causerait le scandale. Il a été calculé qu’entre 1908 et 1914, Monsieur dépensait en moyenne 180 000 $ [en dollars canadiens d’aujourd’hui] par année pour acheter du vin. L’équivalent de trois fois le salaire moyen en Angleterre. [13]

À la blague, on disait qu’Hitler n’avait pas vaincu Churchill, mais que le champagne avait bien failli réussir. [14] Récemment, on a découvert que plusieurs de ses fameux discours de la guerre avaient été lus à la radio par... un acteur! Officiellement, le premier ministre n’avait pas le temps de se déplacer en studio. Officieusement, les mauvaises langues suggèrent que la mystification était rendue nécessaire par la consommation ­d’alcool du premier ministre. Monsieur aurait eu l’élocution trop pâteuse pour jouer un héros crédible du monde libre. 

Allez savoir. «J’ai beaucoup plus abusé de l’alcool que l’alcool n’a abusé de moi», plaisantait Churchill. Même qu’à la fin de sa vie, avec son humour habituel, il en rajoutait : «J’avais le choix de finir mon existence comme alcoolique ou comme député. Dieu merci, je ne suis plus député!»

Un homme du peuple?

Pour l’instant, l’ère du temps donne raison à Churchill lorsqu’il répétait : «L’histoire sera clémente à mon endroit parce que c’est moi qui l’écrirai.» En Grande-Bretagne, on se dispute sa mémoire. En juin 2016, lors du référendum sur la sortie du pays de l’Union européenne (Brexit), les deux camps se présentaient comme ses héritiers. Le cinéma s’en mêle. Depuis un an, pas moins de trois films majeurs évoquent ses heures de gloire.* Sans oublier la série télévisée The Crown, dans laquelle le vieux Churchill joue les tuteurs de la jeune reine Élisabeth.

Parfois, le culte tourne à la farce. Dans le film L’heure la plus sombre, Churchill devient véritablement Churchill en prenant le… métro. Il trouve sa force en allant à la rencontre du peuple britannique. De la fiction à l’état pur, puisque l’aristocrate n’a probablement jamais pris le métro. Surtout, il ne débordait pas d’affection pour la «populace». Au point de confier : «Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen.» 

Un homme du peuple, Winston Churchill? Le qualificatif l’aurait sans doute beaucoup amusé. Dans son domaine de Chartwell, au sud-est de Londres, il maintenait un personnel comprenant trois jardiniers, quelques secrétaires, un valet, une bonne et un chauffeur. [15] L’endroit était équipé d’une piscine extérieure, maintenue à une température de 24 °C, toute l’année, grâce à une fournaise au charbon aussi grande que celle de la Chambre des communes. [16]

Toute sa vie, Churchill a éprouvé de sérieux problèmes financiers. Sauf que sa conception de la simplicité volontaire consistait à limiter sa consommation de cigares «à quatre par jour». Une mission totalement impossible pour ce fumeur invétéré. Même après avoir fait un petit infarctus à la Maison-Blanche, en 1941. [17] Dès le lendemain matin, Monsieur réapparaît au déjeuner, le cigare au bec. L’année suivante, il se rend à Téhéran dans un avion non pressurisé, à bord duquel tous les passagers doivent porter un masque à oxygène. Imperturbable, le chenapan a fait modifier le sien pour continuer à fumer. [18]

De nos jours, parions que cela lui vaudrait des accusations de terrorisme.

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CHURCHILL EN 15 DATES

  • 30 novembre 1874 : Naissance au palais de Bleinheim, dans le comté d’Oxfordshire, dans le sud-est de l’Angleterre.
  • 15 novembre 1899 : En pleine guerre des Boers, le correspondant Churchill est fait prisonnier dans la province de Natal, en Afrique du Sud. Il s’évade quelques jours plus tard et il rédige un livre à succès sur ses aventures.
  • 1er octobre 1900 : Devenu une célébrité, il est élu député conservateur. Il le quitte bientôt pour rallier les rangs du Parti libéral.
  • 12 septembre 1908 : Il épouse Clémentine Hozier, qui sera sa compagne durant 56 ans.
  • 13 février 1910 : Il devient ministre pour la première fois. 
  • 10 mai 1940 : Nommé premier ministre de la Grande-Bretagne à la tête d’une grande coalition, alors que l’Allemagne nazie semble en voie de gagner la guerre.
  • 13 mai 1940 : Devant la Chambre des communes, à Londres, il s’engage à combattre l’Allemagne nazie jusqu’à la victoire finale. Peu importe le prix.
  • 4 février 1945 : Conférence de Yalta sur le futur de l’Europe, qui réunit Churchill, le président américain Franklin D. Roosevelt et le chef soviétique, Joseph Staline.
  • 26 juillet 1945 : Aux élections générales, le Parti conservateur subit une cinglante défaite. Churchill devient chef de l’opposition.
  • 5 mars 1946 : Dans un discours prononcé aux États-Unis, il dénonce l’occupation soviétique de l’Europe de l’Est, en expliquant qu’un «rideau de fer» descend sur l’Europe.
  • 26 octobre 1951 : Aux élections générales, le Parti conservateur remporte la victoire. Churchill redevient premier ministre. 
  • 23 juin 1953 : Il subit une attaque cérébrale. Très diminué, il démissionne de son poste de premier ministre en 1955.
  • 10 décembre 1953 : Il reçoit le prix Nobel de littérature pour son œuvre considérable, dont on dit «qu’elle contient plus de mots que les écrits combinés de William Shakespeare et Charles Dickens».
  • 27 juillet 1964 : Il quitte la vie politique.
  • 24 janvier 1965 : Il meurt à Londres, des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il aura droit à des obsèques nationales, les premières pour une personne n’appartenant pas à la famille royale depuis celles du Duc de Wellington, le vainqueur de Napoléon, en 1852.

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«NOUS LANCERONS DES BOUTEILLES VIDES»

Avant même la fin de la guerre, la légende de Churchill est en marche. Des rumeurs exagèrent déjà son caractère indomptable. On raconte que dans un discours célèbre, il a fallu censurer une phrase qui manquait de dignité. Une grossièreté, que Monsieur voulait ajouter. Du genre : «À la fin, si c’est tout ce qui reste, nous lancerons des bouteilles vides à ces enculés [d’Allemands]». Une autre rumeur assure qu’il a expédié aux Soviétiques une boîte de condoms sur laquelle il a fait ajouter l’inscription : «extra petit». [19]

Et la légende continue aujourd’hui. En Angleterre, l’ancien premier ministre est devenu une destination touristique à lui tout seul. À Londres, les touristes se bousculent pour visiter le bunker qui abritait le commandement britannique, durant la Seconde Guerre mondiale. Tout y est resté intact depuis 1945. L’objet le plus populaire reste la chaise de Churchill, dans la salle du conseil des ministres. Un accoudoir porte encore les égratignures que lui infligeait le grand homme, en tapant dessus avec son poing, qui portait une grosse bague. [20]

Depuis un certain temps, un petit questionnaire humoristique relativise les défauts du grand homme. 

Il se lit comme suit : «Supposons que vous ayez le choix entre trois candidats pour gouverner le monde. 

— Le candidat A fréquente depuis des années des politiciens corrompus, en plus de consulter régulièrement des astrologues. Il a deux maîtresses, il fume comme une cheminée et il boit de 8 à 10 martinis par jour. 

— Le candidat B a été congédié de ses fonctions de ministre à deux reprises. Il dort généralement jusqu’à midi. Il a pris de l’opium au collège et il fume encore une quinzaine de cigares par jour. Pour couronner le tout, il boit une quantité prodigieuse de whisky. 

— Le candidat C a été décoré à titre de héros de guerre. Il est végétarien, il ne fume pas et il ne boit pas, sauf peut-être une bière à l’occasion. Il n’a jamais eu d’aventures extraconjugales. 

Qui choisiriez-vous? 

Le candidat A s’appelle Franklin D. Roosevelt. 

Le candidat B se nomme Winston Churchill. 

Le candidat C n’est nul autre qu’Adolf Hitler.»

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Notes

* Il s’agit des films Churchill, Dunkerque et L’heure la plus sombre. Dans Dunkerque, Churchill n’apparaît jamais, tout en étant omniprésent. 

  1. Treasures of Churchill Familly Put Up for Sale, The Daily Telegraph, 15 octobre 2014.
  2. 2 millions pour une toile de Churchill, Le Figaro, 17 décembre 2014.
  3. Churchill in the Year of Trump, The Guardian, 26 novembre 2017.
  4. Winston Churchill Wrote of Alien Life in a Lost Essay, The New York Times, janvier 2017.
  5. Trump Brings Churchill But Back to Oval Office, CNN, 20 janvier 2017.
  6. Our Finest Hour : How to Think Like Churchill, The Daily Telegraph, 1er novembre 2014.
  7. The Churchill Myth, The New Statesman, 9 janvier 2015.
  8. Churchill, or no Churchill, Mediapart, 3 janvier 2018.
  9. The Churchill You didn’t Know, The Guardian, 28 novembre 2002.
  10. Our Last Occupation, The Guardian, 19 avril 2003.
  11. Churchill, Heroic Relic or Relevant Now? The New York Times, 29 mars 2003.
  12. Winston Churchill’s Eccentric Working Habits Revealed in Rare Papers, The Guardian, 11 janvier 2018.
  13. Winston Churchill’s Other Lives : Mr High-Roller, The Economist, 21 novembre 2015.
  14. Hitler Couldn’t Defeat Churchill, But Champagne Nearly Did, NPR, 1er avril 2016.
  15. Cigars Must Be Reduce to Four a Day, The Daily Telegraph, 18 novembre 2015.
  16. He Wrote to Keep the Black Dog of Depression at Bay, The Daily Telegraph, 11 octobre 2014.
  17. In the Darkest Day of World War II, Winston Churchill’s Visit to the White House Brought Hope to Washington, smithsonian.com, 13 janvier 2017.
  18. A Gallant Defence of Churchill’s Health Habits, The Daily Telegraph, 21 octobre 2013.
  19. Churchill : The Enigma of a British Hero, Independent on Sunday, 25 janvier 2015.
  20. Why the Churchill War Rooms are Still Relevant, CNN, 21 novembre 2017.