Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Une fois la bière passée, les premiers ministres François Legault et Doug Ford ont livré cette semaine un solide plaidoyer sur la nécessité d’une hausse des transferts fédéraux en santé.
Une fois la bière passée, les premiers ministres François Legault et Doug Ford ont livré cette semaine un solide plaidoyer sur la nécessité d’une hausse des transferts fédéraux en santé.

Une bière pour mettre à l’endroit un pays à l’envers?

CHRONIQUE / Le verre est l’objet de la semaine en politique nationale. Les grands verres de bière avec lesquels François Legault et Doug Ford ont trinqué ont mené à une alliance pour réclamer davantage de transferts fédéraux en santé. Leur pacte n’a rien d’historique, certes, mais il est significatif dans le contexte actuel. Une bière pour mettre à l’endroit un pays à l’envers?

Les verres de Doug Ford et de François Legault se sont frôlés sans se toucher. Les deux hommes étaient toutefois assis bien près l’un de l’autre en cette période de COVID-19. M. Legault a tenté de se faire pardonner par une pirouette : il y a toujours moyen de s’améliorer, a-t-il dit. Et il a mis les rieurs de son côté : «Nos bouches sont restées à plus de deux mètres», a-t-il ajouté pour clore là-dessus.

Une parenthèse tout de même : oui, les responsables politiques doivent donner l’exemple. Mais il ne faut pas mettre de tels instants de relâchement sur un même pied d’égalité que l’insouciance régulière de certains ou la volonté farouche de ceux qui refusent de respecter les gestes barrières, qui ne croient pas qu’il faut se protéger pour protéger les autres. Oui, de façon générale, on peut tous s’améliorer. Passons.

Car, la bière blonde passée, Doug Ford et François Legault ont livré un solide plaidoyer sur la nécessité d’une hausse des transferts fédéraux en santé. Ils étaient d’autant plus convaincants que, sur cette question récurrente et fondamentale, Justin Trudeau ne fournit jamais aucun argumentaire en appui à sa façon de voir. Il fuit le débat. Ou le détourne.

Si l’alliance entre Québec et Toronto sur cette question rappelle d’autres ententes du même genre, faut-il en conclure que celle-ci restera, comme des précédentes, plus ou moins sans effet? Pas nécessairement.

La politique est une affaire de contexte et de rapports de force. Or, ils sont de plus en plus fondés sur le poids de l’opinion publique. Et sur cet aspect précis, les libéraux fédéraux ont depuis longtemps perdu la bataille de la communication politique. Ils ne défendent même pas leur point de vue.

Cette semaine, ils ont fait mine de confondre un soutien important et conséquent, mais ponctuel, lié à la pandémie, et un rééquilibrage permanent en matière de financement des soins de santé. Une très grande partie du financement des mesures de soutien à la population en ces temps de COVID-19 provient du gouvernement fédéral, mais là n’est pas la question. On parle ici du futur, de la pérennité des choses.

La messe est-elle déjà dite? Non. Par rapport à d’autres périodes, il faut maintenant tenir compte de la présence de la vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland. Là où Justin Trudeau est naturellement conduit par une vision centralisatrice de la fédération canadienne, elle est davantage mue par l’idée de l’autonomie des provinces. Du moins plus naturellement à l’écoute.

Le gouvernement de Justin Trudeau pourrait être d’autant plus attentif à la requête de Doug Ford et de François Legault qu’il est minoritaire. Il sait qu’il y a là un espace dont les conservateurs voudront s’emparer.

À l’issue de sa rencontre prévue ce lundi 14 avec M. Legault, le nouveau chef conservateur, Erin O’Toole, pourrait d’ailleurs déjà se déclarer favorable à la logique prônée par les premiers ministres des deux plus importantes provinces canadiennes, même s’ils n’ont encore mis aucun chiffre sur la table. Ils attendent d’en discuter avec leurs autres homologues des provinces avant de fixer la hauteur de leur demande.

Il serait logique qu’ils réclament que la hausse des transferts fédéraux passe d’environ 3 à 6 % par année, car les dépenses en santé augmentent de ce niveau en raison du vieillissement de la population et des avancées scientifiques et technologiques.

Les gouvernements québécois et ontarien ont calculé qu’Ottawa paie entre 21 et 22 % des dépenses en santé, alors que les provinces assument le reste. Rappel : en 2016, les provinces réclamaient que 25 % des dépenses en santé soient couvertes par le fédéral. Le front commun qu’elles avaient formé avait fini par s’effriter.

Cette nouvelle alliance stratégique entre le Québec et l’Ontario se produit dans un nouveau contexte politique. Elle fait un peu plus penser que les précédentes au rôle d’entraînement que jouent l’Allemagne et la France dans l’Union européenne.

Question métaphysique bien canadienne : un Canada dont le pouvoir émanerait davantage des provinces serait-il à l’envers ou à l’endroit? Réponse bien terre à terre : il serait à l’envers par rapport à ce qu’il est. Mais plus à l’endroit par rapport à ce qu’il devrait être.

Aucune structure ne peut ou ne doit rester figée, engoncée. Toutes les structures et toutes les organisations doivent s’adapter à la situation et aux nécessités. Nécessité fait loi, dit-on. La voix des provinces doit compter.