Mardi soir, à Londres, le premier ministre canadien Justin Trudeau était reçu à un souper par son homologue britannique, Boris Johnson, au 10 Downing Street.

Trudeau serait fou de passer à côté

CHRONIQUE / Le Canada se dirige vers une réunion interne cruciale. Elle réunira en début d’année prochaine le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, et tous ses vis-à-vis des provinces et des territoires. Elle accroîtra ou apaisera les tensions canadiennes.

Pour s’y préparer, le deuxième gouvernement de Trudeau-fils aurait intérêt à se pencher avec le plus d’ouverture possible sur les éléments sur lesquels les premiers ministres des provinces et des territoires viennent de s’entendre.

D’abord, parce que, désormais minoritaire, son gouvernement n’a pas les moyens de se payer une guérilla politique sur tous les fronts avec ses homologues des provinces et des territoires. Ensuite, parce qu’il doit très certainement vouloir contenir les forces centrifuges qui se sont réveillées.

Justin Trudeau commettra une faute s’il ne s’appuie pas sur les éléments faisant réellement consensus entre les provinces. Il passera à côté d’une main tendue si l’ordre du jour qui accompagne l’invitation qu’il lancera sous peu à ses homologues en fait fi.

Ce serait politiquement fou de sa part.

Surtout que c’est un front fixé au plus petit dénominateur commun que les premiers ministres des provinces et des territoires ont établi entre eux à l’issue de leur rencontre en banlieue de Toronto, lundi. Ils n’ont pas dressé une liste de revendications à n’en plus finir. Et pour cause : les sujets qui les divisent sont plus nombreux que ceux qui les rassemblent. Ils ont bien sûr naturellement et diplomatiquement passé les premiers sous silence dans leur communiqué final.

Après les querelles ayant opposé François Legault et plusieurs autres premiers ministres sur la loi sur la laïcité et sur le programme de péréquation — pour ne prendre que ces deux exemples —, le communiqué qu’ils ont signé témoigne de la délicate diplomatie à laquelle ils ont dû se livrer.

Expression éculée, mais...

Une des priorités communes qu’ils ont établies n’ira cependant pas bien loin. Il est d’ailleurs difficile de comprendre que le gouvernement du Québec ait accepté qu’elle figure dans le communiqué final, puisqu’elle appelle non seulement à la poursuite de l’exploitation des ressources naturelles, mais à des décisions permettant d’«assurer un accès aux marchés pour les produits canadiens».

Si le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, et d’autres y voient presque la promesse qu’un oléoduc pourrait un jour traverser le Québec, ce n’est pas ce que voit François Legault... Cet élément étant pour le moins sujet à interprétation, on ne peut pas dire qu’il fait partie des consensus solides établis lundi.

Les premiers ministres des provinces et des territoires s’entendent toutefois plus sincèrement sur les autres éléments figurant dans leur déclaration finale. Et c’est sur ceux-ci que le gouvernement Trudeau devrait sérieusement se pencher et s’appuyer.

C’est le cas de l’application «du principe ‘un projet, une évaluation’», soit  l’élimination de la «nécessité de procéder à une évaluation environnementale fédérale obligatoire pour les projets qui relèvent de la compétence des provinces et des territoires».

Les premiers ministres des provinces et des territoires veulent aussi que le futur régime canadien d’assurance médicaments soit élaboré «en partenariat» avec eux; qu’Ottawa respecte scrupuleusement leurs compétences et leurs pouvoirs, et que le financement fédéral des infrastructures soit plus flexible, plus rapide et réalisé selon leurs priorités.

Ils s’entendent aussi sur la modernisation du Programme de stabilisation fiscale, une proposition visant à donner un coup de pouce financier à l’Alberta. Ainsi que sur l’augmentation du financement du Transfert canadien en santé «selon un facteur de progression annuel de 5,2%». Ce dernier élément est un classique. Il représente beaucoup d’argent. Mais Ottawa doit faire plus que ce qu’il a promis à cet égard.

C’est très clairement un front commun fixé au plus petit dénominateur commun. Voilà pourquoi le deuxième gouvernement de Justin Trudeau devrait sérieusement tenir compte des éléments solides qu’il contient (tout en sachant que chacun des signataires n’abandonne pas pour autant les revendications et demandes qui lui sont propres). L’expression est éculée, mais la balle est dans son camp.