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Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Lucie Lecours, ministre déléguée à l’Économie, le premier ministre François Legault et Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques et responsable de la Lutte contre le racisme.
Lucie Lecours, ministre déléguée à l’Économie, le premier ministre François Legault et Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques et responsable de la Lutte contre le racisme.

Lutte antidémocratique vs luttes essentielles

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CHRONIQUE / François Legault ne prend pas pour argent comptant l’épouvantable contenu d’un câble diplomatique envoyé à Washington par un ambassadeur américain en poste à Ottawa de 1976 à 1979. Il juge néanmoins l’information «très préoccupante». À juste titre. C’est d’ailleurs sans doute le moins que l’on puisse dire.

Selon la CBC, ce diplomate a, en 1976, écrit que le magnat Paul Desmarais lui a confié que Pierre Elliott Trudeau l’avait pressé de punir économiquement le Québec dans la foulée de l’élection du Parti québécois de René Lévesque.

En conférence de presse, mercredi, M. Legault a dit qu’il «faudrait vérifier» certains éléments de cette information. Sans doute parce que l’ambassadeur Thomas Enders, qui parlait régulièrement à plusieurs hommes d’affaires, n’a pu s’appuyer, selon ce que l’on en sait, que sur les dires du patron d’alors de Power Corporation pour rapporter cette information à Washington.

«C’est très préoccupant, a dit le premier ministre du Québec. Ça n’a pas de bon sens. C’est très grave si c’est vrai.»

Il s’est aussi dit «content» d’entendre la famille Desmarais assurer qu’elle n’a transféré aucun emploi du Québec en Ontario «pour répondre à cet appel de M. Trudeau».

Il est possible que M. Legault n’exclue pas que M. Trudeau ait dit cela sur le coup de l’émotion.

L’échange rapporté par l’ambassadeur américain se serait déroulé peu après la première élection du Parti québécois.

Il y a ce détail qui tue dans le télégramme qu’il a envoyé à Washington et que souligne la CBC : l’idée de Pierre Elliott Trudeau aurait été de faire passer le taux de chômage au Québec de 10 % à 15 % ou même à 20 %. Autrement dit, de déstabiliser le gouvernement Lévesque et de l’empêcher de tenir un référendum sur la souveraineté du Québec.

Ce n’est pas parce qu’il est son fils, mais il serait utile que l’actuel premier ministre du Canada, Justin Trudeau, affirme très clairement que les choix démocratiques du Québec quant à son avenir seront respectés et que la fin ne doit jamais justifier les moyens dans une démocratie — qu’on ne lutte pas de façon antidémocratique.

Les mots ne font pas foi de tout, mais il y en a qu’il vaut la peine d’énoncer clairement.

Charette, le ministre des luttes

François Legault y est allé de son commentaire sur cette affaire lors de l’annonce du remaniement ministériel qui voit entre autres le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques prendre une autre responsabilité, celle de la Lutte contre le racisme.

Après l’absurde lutte antidémocratique, voilà bien deux luttes essentielles.

Mais M. Charette est-il la bonne personne pour les mener? En aura-t-il trop dans sa besace?

M. Legault a noté qu’il connaît bien Benoit Charette. En effet. M. Charette a quitté le Parti québécois en 2011. Il voulait que Pauline Marois «s’engage à ne pas tenir de référendum». Il a rejoint quelque temps plus tard le parti nouvellement créé par François Legault.

Depuis, M. Legault lui a confié plusieurs mandats ad hoc, y compris lorsque la CAQ était dans l’opposition. Celui d’élaborer une série de propositions pour dépoussiérer la politique, par exemple.

En janvier 2019, Benoit Charette a remplacé à l’Environnement MarieChantal Chassé, sacrifiée parce que l’on craignait que ses difficultés à bien communiquer publiquement fassent de plus en plus mal à l’ensemble du gouvernement. Elle avait pâti de ses sorties erratiques, mais aussi de la conversion très récente à ce moment-là de la Coalition avenir Québec aux questions environnementales.

Depuis qu’il est à ce poste, M. Charette a déposé plusieurs pièces majeures sur la table. Notamment le Plan pour une économie verte 2030. Ce plan n’a pas été conçu pour bouleverser les choses, certes. Mais il a été pensé pour guider une évolution. (Et il gagnera en envergure si chaque mise à jour à venir constitue une occasion d’ajouter aux 42 % des mesures déjà identifiées pour réduire les GES de 37,5 % par rapport à 1990.)

Bien au-delà de la sensibilité personnelle et de l’intérêt du ministre pour la question du racisme, c’est à un homme sérieux que François Legault a confié la responsabilité de superviser les mesures à mettre en œuvre pour lutter contre ce fléau.

M. Charette n’est pas dans les effets de toge. Tant mieux. Il finit toujours par maîtriser les dossiers qui lui sont confiés. Il parvient à faire avancer les choses.

Il sera d’ailleurs assez facile pour tout le monde de suivre ses prochaines actions à la trace, puisque les recommandations du comité interministériel de lutte contre le racisme sont aussi diverses que précises. Présentées en décembre par les ministres Lionel Carmant et Nadine Girault, elles concernent des domaines aussi divers que la sécurité publique, le logement, le système de justice et l’emploi.

D’ici les prochaines élections générales, en octobre 2022, M. Charette devra avoir fait bouger les aiguilles. Il le sait très bien. Les progrès pourront être mesurés.

La bonne personne? Oui, si l’on parle de compétence et de capacité. Il demeure toutefois dommage que toute son attention ne soit plus consacrée à la lutte contre les changements climatiques. Il y a tant à faire en ce domaine.

Bien organisé, on peut beaucoup. Mais il n’empêche que M. Legault envoie un drôle de message sur la place qu’il accorde aux questions environnementales en faisant porter deux chapeaux aussi importants à un seul ministre.

Une toute dernière remarque : Qu’aurait-on entendu si Philippe Couillard avait fait de la lutte contre le racisme une responsabilité ministérielle en bonne et due forme? Qu’il cherche à instruire le procès de la «majorité»? Si M. Legault n’est pas soumis à ce genre d’attaque, c’est — sans doute paradoxalement aux yeux de plusieurs — parce qu’il refuse de reconnaître le «racisme systémique». Il est, de ce fait, moins suspecté de chercher à culpabiliser la «majorité».