Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
L'intimidation radicale allant jusqu’aux menaces a toujours existé. Mais elle est cette fois revenue petit en petit en force par le vecteur du Web.
L'intimidation radicale allant jusqu’aux menaces a toujours existé. Mais elle est cette fois revenue petit en petit en force par le vecteur du Web.

Les agressifs se lâchent

CHRONIQUE / Il est rassurant de voir depuis un certain temps les menaces de mort proférées sur Internet par des individus enragés être condamnées par la société en général. Et de constater que ceux qui en sont victimes, dont de très nombreux représentants politiques, les dénoncent maintenant à la police. Mais nous sommes malheureusement restés très longtemps collectivement indolents devant la montée de ce grave phénomène.

L’irruption de la COVID-19 dans nos vies a exacerbé les tensions. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette intimidation radicale allant jusqu’aux menaces avait commencé à croître — et à s’exprimer — bien avant elle. Des années avant, même.

Il n’est jamais trop tard pour réagir, mais c’est un peu tardivement que la société dans son ensemble a pris conscience de ce phénomène, qu’elle a pris le temps de s’y arrêter.

En 2009, une juge, Danielle Richer, avait déjà rappelé que tout le monde devait comprendre qu’on ne pouvait pas dire n’importe quoi sur Internet — pas plus qu’à la télé, à la radio ou dans un imprimé. Son jugement avait fait du bruit. Il y a 11 ans, ce n’est pas tout à fait hier matin.

Mais pour plusieurs, on s’en prenait alors à la liberté d’expression…

Commentant ce jugement, j’avais (déjà sans surprise à ce moment-là) reçu des tombereaux d’injures parce que j’avais écrit qu’on peut et qu’on doit débattre de toutes les idées et émettre toutes les opinions, quelles qu’elles soient, et avec vigueur, qui plus est. Mais j’avais ajouté que la liberté d’expression n’est pas un passeport pour calomnier, dénigrer, injurier, intimider, vouer à la haine ou à la vindicte populaire.

Le problème, à la longue, est l’effet d’entraînement des insultes et des injures; la banalisation de propos du genre. Le problème est que la véhémence conduit à toujours plus de véhémence.

Avec le temps, les menaces se sont tout naturellement mêlées de plus en plus aux insultes.

François Legault et Justin Trudeau le savent. Pascal Bérubé aussi. Le chef intérimaire du Parti québécois s’est très bien exprimé sur le sujet lundi. L’ex-premier ministre Philippe Couillard pourrait également en raconter. Et tant d’autres, malheureusement.

Il y a longtemps que notre capacité à débattre avec un minimum de nuances et de modération est mise à mal.

Longtemps entretenue par des leaders de toutes sortes, l’idée que des propos outranciers exprimaient finalement une «opinion forte» a percolé dans cette forme de radicalisme chez certains individus — heureusement minoritaires. Ceux-ci se sont enhardis en se croisant, en se lisant les uns les autres sur Internet.

Sur le fond, ce phénomène est cyclique. Il a toujours existé. Mais il est cette fois revenu petit à petit en force par le vecteur du Web.

Oui, cette résurgence est bien antérieure à la COVID-19. Nous avons malheureusement collectivement longtemps préféré regarder ailleurs, l’ignorer.

Il y a tout juste un an, bien avant l’irruption du satané mais bien réel virus dans nos vies, on pouvait déjà inviter les responsables politiques à dénoncer l’intimidation dont étaient victimes des adversaires d’autres partis. La ministre canadienne de l’Environnement d’alors, Catherine McKenna, venait de recevoir une pluie d’insultes... et de menaces. Sur les réseaux sociaux, mais pas seulement : alors qu’elle se trouvait devant un cinéma avec ses enfants aussi.

Quelque temps auparavant, celle qui était à ce moment-là Secrétaire d’État responsable de l’Égalité entre les femmes et les hommes en France, Marlène Schiappa, avait dévoilé une série d’insultes misogynes et de menaces de mort qu’elle avait reçues. C’était à vomir.

Si Catherine McKenna était une «Barbie climatique» et une «ordure», Marlène Schiappa était une «pute à juifs», «la putain de l’Élysée», «la chienne à Macron».

Quelques semaines plus tard, à l’Assemblée nationale du Québec, la caquiste Chantal Soucy, la libérale Paule Robitaille, la solidaire Christine Labrie et la péquiste Méganne Perry Mélançon avaient soulevé le couvercle sur les saloperies et les menaces qu’elles recevaient via Internet.

Lignes rouges

Des citoyens se sentent bousculés dans leur vie.

Des sentiments de colère et de dépossession peuvent envahir n’importe qui d’entre nous à toutes sortes de moments.

Mais nous ne vivons pas sous une dictature.

Nous avons tous le droit de nous exprimer dans des sociétés comme la nôtre. Nous avons tous le droit de dire ce que nous pensons, même si c’est stupide. Nous avons tous le droit de manifester contre toute mesure qui nous déplaît ou que nous jugeons inique à tort ou à raison. Nous avons tous le droit de fustiger toute idée avec laquelle nous sommes en désaccord. Nous avons tous le droit de tenter de convaincre autrui de la justesse de notre point de vue.

Nous avons tous le droit de voter contre une formation politique et pour une autre.

C’est la beauté de notre si précieuse démocratie.

Nous ne vivons pas sous le bruit des bottes. Personne ne demande à qui que ce soit de se taire.

Il y a simplement des lignes rouges très élémentaires à ne pas franchir. Rien de plus.

Malheureusement, certains, emportés et aveuglés par leur rage, ne le comprennent pas. Tellement pas qu’ils menacent nos représentants élus démocratiquement.