Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Mercredi, le ministre québécois de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, a vanté les mérites de la loi 21 avant d’inviter le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, à faire connaître ses intentions dans la plus grande transparence.
Mercredi, le ministre québécois de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, a vanté les mérites de la loi 21 avant d’inviter le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, à faire connaître ses intentions dans la plus grande transparence.

Le choc des visions au Canada

CHRONIQUE / Le gouvernement de Justin Trudeau n’a rien à voir avec la décision prise par les administrateurs du Programme de contestation judiciaire de financer à hauteur de 125 000 $ la commission scolaire English-Montréal pour l’aider à contester la loi québécoise sur la laïcité. Pas directement en tout cas.

Au lancement de la dernière campagne électorale fédérale, Justin Trudeau avait laissé entendre qu’il pourrait intervenir dans une contestation de la loi sur la laïcité du gouvernement Legault. Il avait indiqué qu’il ne voulait pas intervenir directement «pour l’instant», parce que cela serait «contre-productif». Surtout dans le contexte de la campagne... Quelques heures après cette déclaration, le premier ministre québécois, François Legault, avait estimé que M. Trudeau était allé beaucoup trop loin en disant cela. C’était Justin Trudeau contre François Legault et vice versa.

N’empêche. À moins de juger que les administrateurs du Programme de contestation judiciaire répondent à des ordres secrets, personne ne peut prétendre que le gouvernement Trudeau est intervenu dans leur décision de soutenir la commission scolaire English-Montréal. Le programme est administré en toute indépendance par l’Université d’Ottawa.

La demande de la commission scolaire répond aux critères du programme, tout simplement. Tout simplement et sans vraiment de surprise, puisqu’il existe justement pour soutenir les minorités.

Ce que l’on peut dire, toutefois, c’est que ces critères collent à la vision du gouvernement de Justin Trudeau. C’est lui qui, dans son précédent mandat, a fait renaître ce programme dans le but de faire vivre un «Canada diversifié, juste et inclusif». «Renaître», car les conservateurs l’ont mis à la poubelle chaque fois qu’ils sont revenus au pouvoir.

Les conservateurs fédéraux en ont contre la propension des libéraux à s’en remettre aux tribunaux. Le différend entre libéraux et conservateurs porte ici sur leur vision de la place des juges dans la société. C’est un premier niveau du choc des visions.

Ce programme a déjà permis aux minorités francophones hors Québec de remporter des victoires. Il n’est pas mauvais par nature. Il correspond, cela étant, parfaitement à l’ADN politique de la famille Trudeau.

Réconciliables?

Derrière cette nouvelle affaire concernant la loi québécoise sur le port de signes religieux s’affrontent aussi deux manières de voir la société et le vivre-ensemble; deux visions du Canada également; deux façons de dessiner la voilure de la société distincte qu’est le Québec.

À travers ce programme, le gouvernement Trudeau défend une vision honorable à maints égards. Elle heurte cependant de plein fouet celle d’une grande majorité de Québécois francophones, laquelle est légitime et est portée par le gouvernement Legault. Elle fait par ailleurs bon marché du concept de «deux nations».

C’est le deuxième niveau du choc des visions. C’est celui en raison duquel Justin Trudeau marche dans un champ de mines.

Ces deux visions du vivre-ensemble sont-elles réconciliables? C’est, au fond, le pari qu’a pris le gouvernement de François Legault devant les électeurs québécois. Il a fait le pari d’accroître l’autonomie du Québec tout en voulant demeurer dans l’ensemble canadien. Pour l’heure, cela ne va pas nécessairement de soi. 

Dans quelques années, il faudra peut-être que les citoyens exaspérés par cette situation en tirent des conclusions politiques. Ou alors qu’ils l’acceptent. Ou qu’ils votent pour les conservateurs à Ottawa.