Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le premier-ministre François Legault
Le premier-ministre François Legault

La mission de «capitaine Canada»

CHRONIQUE / Pascal Bérubé se fait un malin plaisir d’asticoter François Legault chaque fois qu’il le peut. Par exemple, en qualifiant son ancien collègue péquiste de «capitaine Canada».

M. Legault n’a aucun attachement sentimental envers l’ensemble canadien. Le péquiste Bérubé le sait parfaitement.

Chaque fois que le premier ministre caquiste parle du Canada, il laisse d’ailleurs entendre qu’il ne s’agit à ses yeux que d’une relative bonne affaire financière pour le Québec. «Actuellement, on reçoit 13 milliards par année du gouvernement fédéral en péréquation.» C’est ce qu’il a rétorqué mardi au député de Matane, qui venait de le surnommer «capitaine Canada».

La semaine précédente, entre deux phrases, M. Legault avait dit à peu près la même chose à la solidaire Manon Massé : «Aujourd’hui, on peut dire que le gouvernement du Québec reçoit à peu près une dizaine de milliards de plus que ce qu’il envoie [à Ottawa]. Donc, je voudrais que la cheffe de Québec solidaire nous explique un peu où elle trouverait ces 10 milliards dans un Québec souverain.»

François Legault demeure mû par une conviction forte sur toute cette question du Québec et du Canada. Cette conviction porte sur l’échec à venir de la «stratégie du Parti québécois» de tenir un référendum dans un premier mandat. C’est ce qu’il a redit cette semaine.

Nouvel argument

Cette passe d’armes entre François Legault et Pascal Bérubé s’est insérée au milieu d’échanges portant sur l’énoncé économique présenté lundi à Ottawa par Chrystia Freeland. La ministre des Finances du Canada a annoncé que le déficit budgétaire fédéral pour l’année en cours devrait s’élever à 382 milliards $.

Ce qu’il faut savoir, c’est que le gouvernement Legault pense avoir trouvé dans l’énoncé de Mme Freeland un nouvel argument pour tenter de convaincre Ottawa de hausser ses transferts en santé. Il a relevé qu’on y indique que le déficit structurel du fédéral «ne serait que» de l’ordre de 25 milliards $ dans cinq ans.

Selon Québec, le gouvernement fédéral posséderait donc une meilleure capacité fiscale que les provinces, des marges de manœuvre plus grandes qu’elles.

François Legault et ses homologues provinciaux feront valoir cet argument à Justin Trudeau ce jeudi 10 décembre lors d’une conférence téléphonique extraordinaire. Ce sera le coup d’envoi d’une longue négociation sur les transferts en santé.

«Déséquilibre fiscal» façon 2020? Précisons tout de même que les cibles de déficit au palier fédéral ne tiennent pas compte du projet triennal de relance de 70 à 100 milliards que le gouvernement Trudeau entend présenter au printemps.

Chaque fois que 10 dollars ont été dépensés par les gouvernements au Canada depuis mars pour faire face à la pandémie, huit l’ont été par Ottawa. Et une bonne part l’a été pour le domaine de la santé. Mais il ne s’agit pas de dépenses récurrentes.

Or, les dépenses dans les CHSLD et les hôpitaux augmentent sans cesse et plus vite que tout le reste en raison, entre autres, du vieillissement de la population. Et elles reviendront chaque année. Et les transferts fédéraux en santé ne croissent pas à la hauteur des besoins.

La casquette Québec

La casquette de «capitaine Canada» n’intéresse pas François Legault. Celle de «capitaine Québec», oui.

Sur le front des relations Québec-­Ottawa, il se félicite de quelques gains réalisés sous sa gouverne : 250 millions de compensation pour les demandeurs d’asile, participation du Québec à la nomination des juges à la Cour suprême, entente sur la formation de la main-d’oeuvre, plus d’un milliard pour les infrastructures et 172 millions pour la lutte à l’itinérance.

Le couvre-chef de capitaine Québec qu’il veut porter tiendra cependant mieux lorsqu’il aura convaincu Ottawa de collaborer au projet d’élargir la loi 101 aux entreprises à charte fédérale. Et que lui et ses homologues provinciaux et territoriaux auront convaincu le gouvernement fédéral de faire croître les transferts en santé de façon importante.

«De façon importante», car les 6 milliards $ de plus par année que Québec dit espérer d’Ottawa pour son propre budget en santé constituent surtout une position de négociation. À Québec, ceux qui portent ce dossier ne doivent pas eux-mêmes croire décrocher un tel gain un jour.

Ce n’est pas à l’atteinte de cette somme qu’il faudra mesurer le succès de M. Legault sur ce front, mais au fait que les aiguilles bougent significativement.

L’éventuelle hausse des transferts en santé devra toutefois se régler sans «normes nationales» canadiennes. On continue d’ailleurs de se demander où va le gouvernement Trudeau avec cette exigence de normes précises. Elle est idéologique. Pas du tout pragmatique.

Au final, il sera bien suffisant que les uns et les autres s’entendent simplement pour dire que les nouvelles sommes devront être dépensées dans les soins de santé en général. Rien de plus.