Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Arrestation effectuée par des agents de la Sûreté du Québec durant la crise d’Octobre.
Arrestation effectuée par des agents de la Sûreté du Québec durant la crise d’Octobre.

De quoi on aurait l’air…?

CHRONIQUE / C’est inouï quand on y pense: récemment, on ne s’est pas entendu à l’Assemblée nationale du Québec sur l’observation d’une minute de silence à la mémoire de Pierre Laporte, enlevé par le FLQ et retrouvé mort il y a 50 ans jour pour jour aujourd’hui. Quand les jeux partisans font perdre de vue des évidences... 

Une non-minute de silence. C’est ce qui s’est produit lorsque le gouvernement de François Legault a refusé le «dépôt» d’une résolution parlementaire de la cheffe libérale Dominique Anglade réclamant que l’Assemblée nationale observe une minute de silence à la mémoire de l’ancien ministre québécois.

Ce n’était évidemment pas cet aspect des choses qui chicotait le gouvernement. C’était le paragraphe de la motion libérale qui demandait «à la Ville de Montréal, au gouvernement du Québec et au gouvernement du Canada de présenter des excuses aux personnes innocentes arrêtées ou perquisitionnées en octobre 1970». Aux yeux du premier ministre et de son entourage, c’était minimiser le rôle d’Ottawa et rien d’autre.

La semaine précédente, une résolution parlementaire présentée par le Parti québécois avait été rejetée, cette fois en raison de l’opposition des libéraux. Le texte lu par Pascal Bérubé exhortait l’Assemblée nationale à exiger «des excuses officielles de la part du premier ministre du Canada».

Résumons: une première résolution parlementaire a été refusée; quelques jours plus tard, une seconde l’a aussi été.

Pourtant, l’une et l’autre auraient dû être acceptées. L’une et l’autre étaient compatibles. Elles mettaient en exergue des éléments différents, mais elles ne s’opposaient pas sur le fond.

Pour quelle raison celle du Parti québécois aurait-elle dû être acceptée? Parce qu’un accent aurait ainsi été mis sur les moyens volontairement disproportionnés et infâmes décidés à l’époque par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau. C’était essentiel de le réaffirmer.

Pour quelle raison la motion des libéraux de Mme Anglade aurait-elle dû aussi être acceptée? Parce qu’elle rappelait la responsabilité avérée d’autres parties. Il était nécessaire de le souligner.

Malheureusement, les rivalités partisanes ont eu le dessus.

Sans compter le fameux «de quoi on aurait l’air [auprès de ses partisans ou d’une partie de la population] si on appuyait cette résolution?»... On sous-estime grandement la force de ce «de quoi on aurait l’air» dans le sort réservé aux différentes motions présentées à l’Assemblée nationale.

Le problème est que cette interrogation prend trop souvent en compte le noyau le plus dur des partisans de chaque parti au détriment des sympathisants ou des citoyens moins idéologisés, mais plus nombreux.

Je suis persuadé que des députés de tous les partis représentés à l’Assemblée nationale auraient pu voter à la fois en faveur de la résolution présentée par Pascal Bérubé et pour celle de Dominique Anglade.

Pour cela, il aurait d’abord fallu que les libéraux ne bloquent pas celle du Parti québécois, qui a été la première à être présentée. Ils auraient dû la considérer comme un point de départ.

Et pour cela, il aurait fallu que les partis se concertent davantage en amont.

La motion du Parti québécois se lisait ainsi : «Que l’Assemblée nationale souligne qu’il y a 50 ans, en octobre 1970, pas moins de 497 Québécoises et Québécois ont été injustement arrêtés et emprisonnés, et 36 000 personnes ont fait l’objet d’une perquisition abusive en raison de leur allégeance politique indépendantiste; qu’elle demande des excuses officielles de la part du premier ministre du Canada, ainsi que l’ouverture complète des archives de toutes les institutions fédérales impliquées dans ces tristes événements.»

Après avoir fermement condamné les attentats perpétrés par le Front de libération du Québec de 1963 à 1970, la résolution libérale demandait, elle, que l’Assemblée nationale «se souvienne avec une tristesse indélébile que Pierre Laporte a été assassiné et retrouvé dans un coffre de voiture le 17 octobre 1970 […]; qu’elle reconnaisse également que, dans le cadre des opérations militaires et policières mises en branle au cours de la crise d’Octobre 1970, des centaines de personnes innocentes ont été arrêtées et détenues injustement, ou ont été visées par des perquisitions abusives; qu’elle affirme sans équivoque que, dans une société de droit, fondée notamment sur le respect des libertés individuelles, personne ne devrait craindre pour sa sécurité en raison de ses allégeances politiques […]; qu’elle demande à la Ville de Montréal, au gouvernement du Québec et au gouvernement du Canada de présenter des excuses aux personnes innocentes arrêtées ou perquisitionnées en octobre 1970; qu’enfin, elle offre ses plus sincères condoléances à la famille de Pierre Laporte et observe une minute de silence à sa mémoire.»

J’ai beau relire l’une et l’autre de ces motions, je n’y vois pas de contradiction de fond. L’une complète même l’autre.

Ce match parlementaire s’est terminé à zéro partout. Il aurait dû se terminer par un point partout. Ç’aurait été un bon point pour le bon sens démocratique.