Jean-Marc Salvet
Enseignante au primaire, Martine Bouliane reproche à son syndicat de manquer de solidarité envers les parents «qui ont perdu leur emploi et les autres travailleurs qui seront déconfinés».
Enseignante au primaire, Martine Bouliane reproche à son syndicat de manquer de solidarité envers les parents «qui ont perdu leur emploi et les autres travailleurs qui seront déconfinés».

Ce n’est pas de l’antisyndicalisme, au contraire!

CHRONIQUE / C’est une lettre coup-de-poing qu’a écrite une enseignante montréalaise contre l’attitude de son syndicat en ces temps de pandémie.

Il est clair que l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, ainsi que la Fédération autonome de l’enseignement, ont paru porter des oeillères ces derniers temps. Ces syndicats ont souvent fait entendre un réflexe strictement corporatiste.

Ils n’ont pas été les seuls syndicats à sembler vivre dans un monde à part.

Cette impression de «monde à part» laissée à bien des citoyens est évidemment bien antérieure à cette pandémie, même si c’est surtout sur elle que s’appuie cette enseignante dans la lettre qu’elle a fait parvenir à La Presse+ et qui a été publiée mardi.

Le titre est déjà un pamphlet en soi : «Nous ne sommes pas solidaires.»

Enseignante au primaire, Martine Bouliane reproche à son syndicat de manquer de solidarité envers les parents «qui ont perdu leur emploi et les autres travailleurs qui seront déconfinés». Ainsi qu’envers les élèves «qui vivent dans des familles où la vie n’est pas facile ou ceux qui n’ont pas le confinement bourgeois».

Elle estime que son syndicat a été «aussi intransigeant que d’habitude» en cette période de pandémie. «Cette intransigeance ne nous a pas amenés à faire du vrai enseignement à distance comme en Ontario. Si nous l’avions fait, je suis certaine que le gouvernement n’aurait pas eu le même empressement à ouvrir les écoles. Là-dessus, le syndicat devrait se regarder dans le miroir.»

Pour les détracteurs patentés des syndicats, cette lettre constitue un boulevard. Elle permet à tous ceux qui en ont ras le bol des syndicats de faire une fois de plus leurs choux gras.

Mais les syndicats ne seraient pas là qu’il faudrait les recréer aussitôt! Pas seulement parce qu’on leur doit nombre d’avancées sociales. Pas en raison du passé. Mais pour le présent et pour tout ce qui restera toujours à faire.

La lettre de Mme Bouliane n’est pas antisyndicale. Elle est une invitation à un syndicalisme différent; à un syndicalisme qui pense à ses membres, mais aussi aux autres. C’est ainsi que je la vois.

Le problème n’est pas et ne sera jamais dans le fait qu’un syndicat ait réclamé pendant cette pandémie des mesures de protection pour les enseignants — à moins que cette demande n’ait masqué une volonté de ne pas collaborer du tout, ce dont je doute. Il fallait tenir compte des craintes légitimes de nombreux enseignants.

Le problème, c’est le manque de vision globale. C’est l’impression de déconnexion aux yeux de beaucoup de citoyens en général.

On me dira que les syndicats ne sont pas là pour tout le monde. Ils sont là pour protéger leurs membres. Vrai.

Mais il existe des façons de faire. Il existe des manières de dire. Il existe des moments où un esprit de collaboration doit prévaloir.

Le drame est que certains syndicats sont prisonniers d’un discours formaté. Ils sont pris dans une culture qui leur est propre. Ils sont enchaînés à un rôle.

Tous les syndicats ne sont pas à mettre dans le même sac. Lorsqu’ils font front commun pour négocier le renouvellement des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic — ce qui n’est pas le cas cette année —, il faut entendre certains leaders confier à micro fermé ce qu’ils pensent de certaines «stratégies» ou de certaines menaces de leurs partenaires... C’est dire!

Malheureusement, en se campant comme certains d’entre eux le font trop souvent, ils sont parvenus depuis longtemps à être rejetés par nombre de citoyens. C’est un non-sens total!

À force, ils se sont mis mille balles dans les pieds. Pour bien des citoyens, ils sont souvent très forts pour aider des forts (même si tout est relatif) et absents là où des plus faibles auraient besoin d’eux. La faute aux lois du travail, rétorquent toujours les directions des grands syndicats!

Au fil du temps, par la faute de quelques-uns, et parce que les autres se sentent entraînés dans des surenchères de toutes sortes, ils ont perdu leur autorité morale. Ce n’est pas moi qui l’affirme. Et cette perte d’autorité ne date pas d’hier.

Dans une entrevue qu’il m’avait accordée en 1993, feu Marcel Pepin, qui était déjà à l’époque un ex-dirigeant de la CSN, se demandait si le mouvement syndical parviendrait à reconquérir «l’autorité morale» qu’il avait perdue... C’était il y a 27 ans.

Ce n’est pas pour rien que des textes semblables à celui-ci s’écrivent de temps à autre depuis si longtemps.

Si Martine Bouliane a fait vaciller des colonnes du temple pendant quelques heures, c’est que certaines sont fissurées depuis belle lurette.

Le premier ministre François Legault a semblé faire écho à la sortie de cette enseignante en concluant sa présentation du jour, mardi, par ces mots : «Je voudrais que tous les Québécois, les enseignants, les parents, que tout le monde se mette en mode solution, pas en mode : je cherche des problèmes, mais en mode : je cherche des solutions.»

Si les leaders syndicaux les plus forts en gueule et en menaces pouvaient au moins ne pas masquer tout le travail trop souvent indispensable et nécessaire des syndicats, ce serait déjà pas mal. Et cela rendrait davantage justice à la réalité des choses. 

Certains leaders syndicaux devraient repenser à des manières de reconquérir davantage de coeurs et d’esprits au sein de la population en général.

Ils ne devraient pas s’adresser seulement à leurs membres les plus jusqu’au-boutistes. Lorsqu’ils prennent la parole publiquement, ils devraient avoir le réflexe de s’adresser à une majorité de citoyens, et ce, pas uniquement lorsqu’ils croient qu’il s’agit d’une bonne stratégie pour mousser leurs revendications. Par exemple, lors de périodes de négociations importantes. 

Ils n’ont pas le droit de tuer le syndicalisme.

Il est trop précieux.

Je ne parle pas de celui trop souvent pratiqué par les «instances» syndicales sur la place publique. Je parle de son essence, de l’essence du syndicalisme.