Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Après les cafouillages d’une soirée rocambolesque, le Parti conservateur du Canada a finalement déclaré Erin O’Toole vainqueur.
Après les cafouillages d’une soirée rocambolesque, le Parti conservateur du Canada a finalement déclaré Erin O’Toole vainqueur.

Bon débarras! Un bleu plus contemporain, maintenant?

CHRONIQUE / Avec son discours d’adieu, Andrew Scheer a démontré qu’il était temps qu’il cède sa place à quelqu’un d’autre à la tête des conservateurs. À l’écouter, c’est la faute des autres si son parti n’a pas repris le pouvoir en octobre 2019. C’est la faute de cette gauche bien-pensante, celle qui ne cesse d’étendre ses tentacules. Bien sûr…

On ne devait pas s’attendre à ce que M. Scheer prenne sur lui la responsabilité de cette défaite au moment de tirer sa révérence, mais de là à accuser les autres! L’ancien chef n’a rien compris. Ou a fait mine de ne pas avoir compris.

À l’écouter, nous avons compris qu’il ne voyait pas qu’il était lui-même le problème. Ou qu’il faisait semblant de ne pas comprendre qu’il était un obstacle à la progression des conservateurs en raison de ses positions passéistes sur des questions de vie personnelle comme le mariage gai et l’avortement. Il est maintenant officiellement parti! Bon débarras!

Après les cafouillages d’une soirée rocambolesque, le Parti conservateur du Canada a finalement déclaré Erin O’Toole vainqueur. Le parti demeurera bien à droite, mais se rapprochera un peu plus du centre. Sans surprise, car ceux qui étaient les deux prétendants les plus sérieux à la succession de M. Scheer ne sont pas de cette droite moisie opposée idéologiquement au droit à l’avortement et au mariage gai.

Parce qu’il a courtisé les membres de la droite religieuse, Erin O’Toole aura tout de même plus de gages à donner publiquement à ce sujet que le progressiste-conservateur Peter MacKay n’aurait eu à le faire s’il l’avait emporté.

M. O’Toole aura à donner des gages sur cette question également parce que cette mouvance conservatrice demeure très présente au sein du parti. Et parce qu’il a bénéficié de ses appuis après le premier tour de vote.

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Pour tirer sa propre épingle du jeu, Erin O’Toole devra s’imposer face aux «conservateurs sociaux» — tout comme il devra, bien que dans une moindre mesure, s’émanciper du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, dont l’appui lui a ouvert la porte de la direction.

Sa personnalité pourrait l’aider à ne pas se laisser enfermer politiquement par la chapelle de la droite religieuse. C’est tout le bien qu’on peut lui souhaiter à ce stade-ci.

Cette mouvance tente depuis des années de phagocyter ce parti, de s’en emparer. Or, elle l’entrave.

Des places à ravir

Pour les conservateurs, il existe un créneau phare à prendre sur l’échiquier canadien. C’est celui des finances publiques. Mais espérons pour eux qu’ils n’auront pas la naïveté de croire que ce n’est qu’en réclamant un plan de retour à l’équilibre budgétaire qu’ils se distingueront avantageusement des libéraux. Ceux-ci pourraient en effet très bien présenter un plan du genre lors de leur prochain budget.

Une parenthèse ici pour dire qu’un plan de retour à l’équilibre budgétaire a beau être réclamé par bien des gens de bien des milieux, il faut garder à l’esprit que cet exercice comporte et comportera bien des limites dans une situation aussi volatile que celle que nous vivons désormais. Sur papier, il ne sera jamais difficile d’établir un beau plan où tous les chiffres se tiennent.

Voilà pourquoi il ne faudrait pas croire que les libéraux feront nécessairement l’impasse là-dessus avant la prochaine échéance électorale. S’ils sentent qu’il en va de leur intérêt, ils en présenteront un. Ils ne sont pas plus fous que les autres.

Reprenons notre fil. Cette place à prendre pour les conservateurs dans le dossier des finances publiques devra surtout s’appuyer sur une vision articulée du rôle de l’État fédéral au Canada.

L’autre place à prendre pour les conservateurs canadiens est liée à celle-ci. C’est celle de relations non pas conjoncturellement différentes avec les provinces, mais procédant sincèrement d’une autre logique, d’une autre vision. 

Leur conception du Canada est plus proche de la volonté autonomiste de certaines d’entre elles — et singulièrement d’un Québec ayant à sa tête les caquistes de François Legault — que l’est celle des libéraux fédéraux.

Par nature, les conservateurs s’accommodent mieux d’un Canada à géométrie variable que les libéraux. Ils l’ont démontré sous Stephen Harper. Erin O’Toole est lui-même mû par l’idée des «deux peuples fondateurs». C’est un début.

Les conservateurs resteront des conservateurs comme les libéraux fédéraux demeureront ce qu’ils sont. N’empêche qu’ils auraient intérêt à faire leur aggiornamento au moins aussi sur les questions environnementales — tout comme les caquistes l’ont fait au Québec.

Libre à chacun par la suite d’estimer que les propositions qu’ils avanceront sont pragmatiques ou insuffisantes. Mais une formation aspirant au pouvoir qui ne se préoccuperait pas significativement de ce qui doit figurer au coeur de tout n’ira jamais loin. Elle ne le devrait pas, en tout cas. Elle ne le mériterait pas.

Les libéraux ne seront pas les seuls adversaires du nouveau chef conservateur et de ses députés québécois. Aux prises avec des bloquistes en bonne santé, ils n’auront de cesse de dénoncer la «division du vote». Ils martèleront que cette division joue et jouera en faveur des libéraux de Justin Trudeau tant qu’elle existera.

De leur côté, les adversaires des conservateurs voudront entre autres faire valoir que M. O'Toole doit également une partie de sa victoire aux lobbys d'armes à feu.

Au-delà des arguments des uns et des autres, retenons qu'avec du leadership, le nouveau chef conservateur pourrait emmener ses troupes plus loin que son prédécesseur. Son premier discours a été porteur.