Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Yves Michaud en 2008
Yves Michaud en 2008

Affaire Michaud: réparer une injustice

CHRONIQUE / Il y aura 20 ans dans quelques jours, l’Assemblée nationale condamnait un citoyen. Ce citoyen, c’est Yves Michaud.

Un tel blâme infligé par des députés constitue quelque chose d’à peu près unique et demeure, surtout après tant d’années, totalement inique.

Un parlementaire présentera-t-il ces jours-ci une résolution visant à rétablir l’honneur de M. Michaud et ainsi donner droit à la vérité? Question subsidiaire : cette motion serait-elle adoptée par l’Assemblée nationale?

Pour certains, l’adoption d’une telle motion constituerait une victoire pour un indépendantiste de la première heure et, par-delà, pour bien des nationalistes québécois. Et c’est ainsi que bon nombre de gens s’accommodent somme toute de la situation actuelle; pour ne pas offrir un tel gain à un ou à des adversaires politiques.

Mais ce n’est absolument pas le sujet! L’opinion politique de M. Michaud n’a rien à voir et n’a rien à faire là-dedans. Chacun doit dépasser ses perceptions.

Donner droit à la vérité et aux faits ne constituerait une défaite pour aucun fédéraliste, non plus qu’une victoire pour aucun souverainiste. Il est ici question de réparer une injustice que l’Assemblée nationale a infligée à un citoyen pour des propos qu’il n’a même pas tenus; une pure injustice, donc, puisqu’il a été faussement accusé.

Le 14 décembre 2000, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la motion suivante : «Que l’Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l’égard des communautés ethniques et, en particulier, à l’égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l’occasion des audiences des états généraux sur le français à Montréal le 13 décembre 2000.»

Les propos prononcés la veille par M. Michaud n’avaient pas été présentés aux parlementaires avant qu’ils ne votent. Ils ignoraient sur quoi ils votaient. Tout avait été très vite. Ils ont suivi le mouvement. Comme des moutons de Panurge.

Ils ont pris pour argent comptant le libellé de la motion. Pas le moindre débat n’a eu lieu ce jour-là. Le principal intéressé n’a jamais eu l’occasion de s’expliquer devant eux.

C’était sous le gouvernement de Lucien Bouchard. La motion parlementaire avait été présentée conjointement par le libéral Lawrence Bergman et le péquiste André Boulerice.

Yves Michaud n’a jamais tenu les propos pour lesquels les parlementaires l’ont blâmé lors de ces fameux états généraux sur la langue française. Même ses détracteurs historiques en conviennent tous depuis des années.

Mais certains soutiennent qu’il avait tenu des propos condamnables non pas lors de ces états généraux, certes, mais dans une entrevue accordée à une radio quelques jours plus tôt. À leurs yeux, il y a minimisé la souffrance du peuple juif.

Personnellement, je ressens toujours un vrai malaise lorsque l’on compare de près ou de loin la souffrance d’un peuple à celle d’un autre. Mais ce n’est pas condamnable en soi. Pas dans ce cas, en tout cas. Ce qui est condamnable, c'est le négationnisme. Et le révisionnisme. Or, Yves Michaud n’a jamais minimisé le génocide des Juifs par les nazis lors de cette entrevue radiophonique ou cherché à revisiter l’histoire.

Surtout, il n’a jamais tenu de propos qui pourraient même être considérés comme discutables lors des états généraux sur la langue française, ce qu'affirme la fameuse motion de blâme. Comme le rappelle l’historien Gaston Deschênes, à ces états généraux, il n’a même «jamais parlé de l’Holocauste (...), comme en témoigne la transcription officielle de son intervention qui ne contient pas de propos inacceptables contre le peuple juif, qu’il a présenté comme modèle aux Québécois qui souhaitent affirmer leur propre identité nationale».

Plusieurs tentatives

Les remous créés par cette affaire dans le camp souverainiste ont précipité la démission de Lucien Bouchard en janvier 2001. C’est d’abord l’impasse dans laquelle se trouvait l’option souverainiste qui l’a incité à démissionner. Mais M. Bouchard avait aussi évoqué l’affaire Michaud le jour de l'annonce de sa démission.

Ceci explique-t-il un peu cela? Quelque temps avant d’être blâmé, Yves Michaud avait fait part de son intention de briguer l’investiture du Parti québécois dans la circonscription de Mercier, ce qui ne plaisait guère à M. Bouchard. M. Michaud n’était pas de tout repos. Il trouvait Lucien Bouchard trop mou et ne se gênait pas pour le faire savoir.

Quoi qu’il en soit, depuis cette époque, toutes les tentatives de rétablir la vérité ont échoué.

En 2010, par la voix du député Amir Khadir, Québec solidaire avait tenté de faire adopter une motion invitant l’Assemblée nationale à reconnaître qu’elle avait «commis une erreur» en décembre 2000. En vain. À ce moment-là, 10 ans après les faits, cet épisode était encore une épine au pied du Parti québécois, alors dirigé par Pauline Marois.

En 2018, le péquiste Maka Kotto avait parrainé une pétition réclamant que l’Assemblée nationale transmette le dossier d’Yves Michaud à une commission parlementaire «pour étude» et pour éventuellement faire en sorte que le blâme soit révisé. Encore en vain.

À ce moment-là, une cinquantaine d'anciens députés péquistes avaient cependant déjà présenté leurs excuses au fervent indépendantiste, mais à titre personnel.

En 2018, aucun opposant de M. Michaud n’a soutenu que l’Assemblée nationale avait eu raison le 14 décembre 2000. Le gouvernement dirigé par Philippe Couillard faisait plutôt valoir qu’il ne voyait pas comment des élus dont la très grande majorité ne siégeait pas en 2000 pouvaient déclarer que leurs prédécesseurs avaient erré.

Il n’est jamais trop tard pour réparer une injustice, dit-on. C’est vrai. Mais cette assertion mérite nuance. Le temps passe. M. Michaud, qui a été député libéral de 1966 à 1969, aura 91 ans en début d’année prochaine.