Jean-Marc Salvet
Le Soleil
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PCU: voir avec les deux yeux et pas avec un seul

Chronique

PCU: voir avec les deux yeux et pas avec un seul

CHRONIQUE / Au fil du temps, la Prestation canadienne d’urgence et sa presque jumelle pour les étudiants ont eu de plus en plus mauvaise presse. Et pour cause : elles auraient découragé — elles ont découragé — nombre de citoyens de se chercher un emploi. Elles ont fait les choux gras de fraudeurs. Elles ont contribué à faire exploser le déficit fédéral.

Toutes ces critiques, justifiées, ont largement imprégné la plupart des esprits. Mais elles ne doivent pas nous rendre borgnes pour autant. Gardons-les en tête. Mais elles ne disent pas tout.

Il faut voir avec les deux yeux. Et pour cela, il faut se demander quelle était l’alternative à cette aide massive. Il faut imaginer à quoi ressembleraient les choses si un tel dispositif spécial et temporaire n’avait pas été instauré.

Car, il faut bien voir, avec les deux yeux, que ces aides ont évité une crise sociale bien pire que celle que l’on a connue jusqu’ici.

Bon, tout le monde s’entendra pour dire que le mieux aurait été des aides plus ciblées encore; des aides qui n’auraient pas eu d’effets pervers. Mais le meilleur des mondes n’existe pas toujours (et encore moins au moment où on le voudrait). Et demander une telle précision à la machine fédérale, qui plus est dans l’urgence, relevait en quelque sorte de l’impossible.

La fin imminente du programme de Prestation canadienne d’urgence et de son pendant pour étudiants annonce autre chose. Un système d’assurance-emploi plus souple que celui que l’on connaît prendra le relais. Ses interventions seront plus fines, plus ciblées. Moins «gros filets de pêche» que les prestations d’urgence.

Le système d’assurance-emploi sera plus souple, mais on entendra probablement, à terme, des personnes déplorer qu’il ne les accueille pas à la hauteur de leurs besoins — si la crise sanitaire se poursuit et si elle devait malheureusement aller jusqu’à paralyser à nouveau une bonne partie de l’économie.

Deux éléments impératifs

La PCU et la PCUE auront eu des effets pervers. Mais elles auront évité une bien plus profonde crise sociale et humaine que celle qui a happé bien des citoyens. Car les premières victimes d’une crise d’une telle ampleur, ce sont les familles moins nanties, ainsi que les travailleurs ayant des emplois précaires, comme l’a déjà souligné le ministre fédéral Jean-Yves Duclos.

Oui, pour être de bon compte, pour ne pas être binaire, il faut rappeler que sans ces aides directes, la situation économique aurait été pire encore. La demande pour les biens et services se serait écroulée bien plus profondément et bien plus largement que ça n’a été le cas.

Maintenant, à ce stade-ci, il faut ajouter deux choses. D’abord, que les auteurs de fraudes avérées, qu’elles soient le fait de groupes organisés ou d’individus peu scrupuleux, devront être débusqués et sanctionnés sans qu’une limite de temps empêche toute action contre eux. Ensuite, qu’il serait aussi incompréhensible qu’inadmissible que le prochain budget fédéral que présentera Chrystia Freeland ne prévoit pas un plan à long terme de retour à l’équilibre budgétaire.

Jean-Marc Salvet
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Les agressifs se lâchent

Chronique

Les agressifs se lâchent

CHRONIQUE / Il est rassurant de voir depuis un certain temps les menaces de mort proférées sur Internet par des individus enragés être condamnées par la société en général. Et de constater que ceux qui en sont victimes, dont de très nombreux représentants politiques, les dénoncent maintenant à la police. Mais nous sommes malheureusement restés très longtemps collectivement indolents devant la montée de ce grave phénomène.

L’irruption de la COVID-19 dans nos vies a exacerbé les tensions. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette intimidation radicale allant jusqu’aux menaces avait commencé à croître — et à s’exprimer — bien avant elle. Des années avant, même.

Il n’est jamais trop tard pour réagir, mais c’est un peu tardivement que la société dans son ensemble a pris conscience de ce phénomène, qu’elle a pris le temps de s’y arrêter.

En 2009, une juge, Danielle Richer, avait déjà rappelé que tout le monde devait comprendre qu’on ne pouvait pas dire n’importe quoi sur Internet — pas plus qu’à la télé, à la radio ou dans un imprimé. Son jugement avait fait du bruit. Il y a 11 ans, ce n’est pas tout à fait hier matin.

Mais pour plusieurs, on s’en prenait alors à la liberté d’expression…

Commentant ce jugement, j’avais (déjà sans surprise à ce moment-là) reçu des tombereaux d’injures parce que j’avais écrit qu’on peut et qu’on doit débattre de toutes les idées et émettre toutes les opinions, quelles qu’elles soient, et avec vigueur, qui plus est. Mais j’avais ajouté que la liberté d’expression n’est pas un passeport pour calomnier, dénigrer, injurier, intimider, vouer à la haine ou à la vindicte populaire.

Le problème, à la longue, est l’effet d’entraînement des insultes et des injures; la banalisation de propos du genre. Le problème est que la véhémence conduit à toujours plus de véhémence.

Avec le temps, les menaces se sont tout naturellement mêlées de plus en plus aux insultes.

François Legault et Justin Trudeau le savent. Pascal Bérubé aussi. Le chef intérimaire du Parti québécois s’est très bien exprimé sur le sujet lundi. L’ex-premier ministre Philippe Couillard pourrait également en raconter. Et tant d’autres, malheureusement.

Il y a longtemps que notre capacité à débattre avec un minimum de nuances et de modération est mise à mal.

Longtemps entretenue par des leaders de toutes sortes, l’idée que des propos outranciers exprimaient finalement une «opinion forte» a percolé dans cette forme de radicalisme chez certains individus — heureusement minoritaires. Ceux-ci se sont enhardis en se croisant, en se lisant les uns les autres sur Internet.

Sur le fond, ce phénomène est cyclique. Il a toujours existé. Mais il est cette fois revenu petit à petit en force par le vecteur du Web.

Oui, cette résurgence est bien antérieure à la COVID-19. Nous avons malheureusement collectivement longtemps préféré regarder ailleurs, l’ignorer.

Il y a tout juste un an, bien avant l’irruption du satané mais bien réel virus dans nos vies, on pouvait déjà inviter les responsables politiques à dénoncer l’intimidation dont étaient victimes des adversaires d’autres partis. La ministre canadienne de l’Environnement d’alors, Catherine McKenna, venait de recevoir une pluie d’insultes... et de menaces. Sur les réseaux sociaux, mais pas seulement : alors qu’elle se trouvait devant un cinéma avec ses enfants aussi.

Quelque temps auparavant, celle qui était à ce moment-là Secrétaire d’État responsable de l’Égalité entre les femmes et les hommes en France, Marlène Schiappa, avait dévoilé une série d’insultes misogynes et de menaces de mort qu’elle avait reçues. C’était à vomir.

Si Catherine McKenna était une «Barbie climatique» et une «ordure», Marlène Schiappa était une «pute à juifs», «la putain de l’Élysée», «la chienne à Macron».

Quelques semaines plus tard, à l’Assemblée nationale du Québec, la caquiste Chantal Soucy, la libérale Paule Robitaille, la solidaire Christine Labrie et la péquiste Méganne Perry Mélançon avaient soulevé le couvercle sur les saloperies et les menaces qu’elles recevaient via Internet.

Lignes rouges

Des citoyens se sentent bousculés dans leur vie.

Des sentiments de colère et de dépossession peuvent envahir n’importe qui d’entre nous à toutes sortes de moments.

Mais nous ne vivons pas sous une dictature.

Nous avons tous le droit de nous exprimer dans des sociétés comme la nôtre. Nous avons tous le droit de dire ce que nous pensons, même si c’est stupide. Nous avons tous le droit de manifester contre toute mesure qui nous déplaît ou que nous jugeons inique à tort ou à raison. Nous avons tous le droit de fustiger toute idée avec laquelle nous sommes en désaccord. Nous avons tous le droit de tenter de convaincre autrui de la justesse de notre point de vue.

Nous avons tous le droit de voter contre une formation politique et pour une autre.

C’est la beauté de notre si précieuse démocratie.

Nous ne vivons pas sous le bruit des bottes. Personne ne demande à qui que ce soit de se taire.

Il y a simplement des lignes rouges très élémentaires à ne pas franchir. Rien de plus.

Malheureusement, certains, emportés et aveuglés par leur rage, ne le comprennent pas. Tellement pas qu’ils menacent nos représentants élus démocratiquement.

Jean-Marc Salvet
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Une bière pour mettre à l’endroit un pays à l’envers?

Jean-Marc Salvet

Une bière pour mettre à l’endroit un pays à l’envers?

CHRONIQUE / Le verre est l’objet de la semaine en politique nationale. Les grands verres de bière avec lesquels François Legault et Doug Ford ont trinqué ont mené à une alliance pour réclamer davantage de transferts fédéraux en santé. Leur pacte n’a rien d’historique, certes, mais il est significatif dans le contexte actuel. Une bière pour mettre à l’endroit un pays à l’envers?

Les verres de Doug Ford et de François Legault se sont frôlés sans se toucher. Les deux hommes étaient toutefois assis bien près l’un de l’autre en cette période de COVID-19. M. Legault a tenté de se faire pardonner par une pirouette : il y a toujours moyen de s’améliorer, a-t-il dit. Et il a mis les rieurs de son côté : «Nos bouches sont restées à plus de deux mètres», a-t-il ajouté pour clore là-dessus.

Une parenthèse tout de même : oui, les responsables politiques doivent donner l’exemple. Mais il ne faut pas mettre de tels instants de relâchement sur un même pied d’égalité que l’insouciance régulière de certains ou la volonté farouche de ceux qui refusent de respecter les gestes barrières, qui ne croient pas qu’il faut se protéger pour protéger les autres. Oui, de façon générale, on peut tous s’améliorer. Passons.

Car, la bière blonde passée, Doug Ford et François Legault ont livré un solide plaidoyer sur la nécessité d’une hausse des transferts fédéraux en santé. Ils étaient d’autant plus convaincants que, sur cette question récurrente et fondamentale, Justin Trudeau ne fournit jamais aucun argumentaire en appui à sa façon de voir. Il fuit le débat. Ou le détourne.

Si l’alliance entre Québec et Toronto sur cette question rappelle d’autres ententes du même genre, faut-il en conclure que celle-ci restera, comme des précédentes, plus ou moins sans effet? Pas nécessairement.

La politique est une affaire de contexte et de rapports de force. Or, ils sont de plus en plus fondés sur le poids de l’opinion publique. Et sur cet aspect précis, les libéraux fédéraux ont depuis longtemps perdu la bataille de la communication politique. Ils ne défendent même pas leur point de vue.

Cette semaine, ils ont fait mine de confondre un soutien important et conséquent, mais ponctuel, lié à la pandémie, et un rééquilibrage permanent en matière de financement des soins de santé. Une très grande partie du financement des mesures de soutien à la population en ces temps de COVID-19 provient du gouvernement fédéral, mais là n’est pas la question. On parle ici du futur, de la pérennité des choses.

La messe est-elle déjà dite? Non. Par rapport à d’autres périodes, il faut maintenant tenir compte de la présence de la vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland. Là où Justin Trudeau est naturellement conduit par une vision centralisatrice de la fédération canadienne, elle est davantage mue par l’idée de l’autonomie des provinces. Du moins plus naturellement à l’écoute.

Le gouvernement de Justin Trudeau pourrait être d’autant plus attentif à la requête de Doug Ford et de François Legault qu’il est minoritaire. Il sait qu’il y a là un espace dont les conservateurs voudront s’emparer.

À l’issue de sa rencontre prévue ce lundi 14 avec M. Legault, le nouveau chef conservateur, Erin O’Toole, pourrait d’ailleurs déjà se déclarer favorable à la logique prônée par les premiers ministres des deux plus importantes provinces canadiennes, même s’ils n’ont encore mis aucun chiffre sur la table. Ils attendent d’en discuter avec leurs autres homologues des provinces avant de fixer la hauteur de leur demande.

Il serait logique qu’ils réclament que la hausse des transferts fédéraux passe d’environ 3 à 6 % par année, car les dépenses en santé augmentent de ce niveau en raison du vieillissement de la population et des avancées scientifiques et technologiques.

Les gouvernements québécois et ontarien ont calculé qu’Ottawa paie entre 21 et 22 % des dépenses en santé, alors que les provinces assument le reste. Rappel : en 2016, les provinces réclamaient que 25 % des dépenses en santé soient couvertes par le fédéral. Le front commun qu’elles avaient formé avait fini par s’effriter.

Cette nouvelle alliance stratégique entre le Québec et l’Ontario se produit dans un nouveau contexte politique. Elle fait un peu plus penser que les précédentes au rôle d’entraînement que jouent l’Allemagne et la France dans l’Union européenne.

Question métaphysique bien canadienne : un Canada dont le pouvoir émanerait davantage des provinces serait-il à l’envers ou à l’endroit? Réponse bien terre à terre : il serait à l’envers par rapport à ce qu’il est. Mais plus à l’endroit par rapport à ce qu’il devrait être.

Aucune structure ne peut ou ne doit rester figée, engoncée. Toutes les structures et toutes les organisations doivent s’adapter à la situation et aux nécessités. Nécessité fait loi, dit-on. La voix des provinces doit compter.

Jean-Marc Salvet
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Ce parti qui refuse de mourir...

Chronique

Ce parti qui refuse de mourir...

CHRONIQUE / Les candidats à la direction du Parti québécois tenaient leur deuxième débat mardi soir. De façon générale, ce rendez-vous a été moins enflammé que le premier — même s’il a été marqué par deux ou trois moments de tension. A-t-il paru moins «déconnecté» que le précédent, pour reprendre un qualificatif que plusieurs ont employé au sujet de celui du 26 août?

Mettons les choses au clair. Dans le contexte actuel, il sera toujours difficile pour le Parti québécois de ne pas paraître déconnecté aux yeux de nombreux Québécois lorsque tous les sujets abordés sont censés converger vers un seul objectif, celui de l’indépendance, et que celle-ci ne figure pas ou ne semble pas figurer à l’ordre du jour.

Au PQ, les débats peuvent porter sur deux plans. Le premier est celui que l’on entend presque exclusivement depuis une vingtaine d’années. C’est le suivant : le Québec s’en sortirait mieux dans tel et tel domaine, voire dans tous, s’il était seul maître de son destin.

Chacun y va de sa démonstration ou de son affirmation. C’est super pour les déjà-convaincus.

L’autre axe, sur lequel le PQ débat et discute plus rarement, porte sur le type d’indépendance qui serait proposé aux Québécois advenant que ce parti reprenne un jour le pouvoir et mène la société jusqu’à un autre référendum sur la question. Cette indépendance comprendrait-elle une monnaie commune, une armée en partage, etc.?

Je préfère personnellement que les candidats à la direction du Parti québécois nous disent à quelle indépendance ils songent plutôt que de se contenter de répéter que tout serait tellement plus extraordinaire dans un Québec indépendant. Sinon, la proposition péquiste ne sera jamais complète.

Lors du premier débat, au moins deux candidats, Paul St-Pierre Plamondon et Sylvain Gaudreault, se sont clairement engagés à répondre à des questions du genre avant tout éventuel prochain référendum; autrement dit, à définir les contours du projet souverainiste. Voilà pourquoi, j’ai trouvé le premier débat fort instructif. Plus que le second.

Le premier débat a été instructif à plus d’un titre. Y entendre Guy Nantel parler de «faire monter les tensions» avec Ottawa en a dit long sur la stratégie qui serait la sienne.

Idem quand on a entendu Frédéric Bastien, toujours lors du premier débat, parler des «ennemis» pour qualifier les «fédéraux». Je me souviens de Bernard Landry, qui disait, lorsqu’il entendait ce mot, qu’il fallait dire «adversaires».

Beaucoup de consensus

Le deuxième débat a été riche en contenu. Plus concret que le premier, dans un certain sens, mais plus consensuel aussi. Sans surprise, tous les candidats ont fait valoir qu’ils étaient pour davantage d’équité et de justice. Qui ne le serait pas?

On sentait que les uns et les autres auraient souvent aimé dire ce que l’interlocuteur précédent venait de déclarer. C'est dire.

En matière de justice et d’équité, ce sont davantage des stratégies de communication qui les ont distingués, ainsi que leur capacité à écorcher de temps en temps Ottawa au passage, que le fond.

Paul St-Pierre Plamondon a souvent fait mouche mardi soir, mais il doit regretter d’avoir acquiescé à l’affirmation selon laquelle Frédéric Bastien est le mieux placé pour s’opposer frontalement au gouvernement canadien. Moment de communication : M. Bastien s’est plu à se présenter en amateur de la série culte Star Wars.

Le moment de tension de la soirée a été initié par M. St-Pierre Plamondon, qui a estimé que Guy Nantel serait mal placé pour légiférer sur les agressions sexuelles compte tenu des blagues qu’il a pu faire sur ce sujet dans ses spectacles d’humour et du fait qu’il complétera sa tournée en salle. M. Nantel ne l’a pas dit ainsi, mais il a trouvé que c’était un coup bas.

De façon générale, ce deuxième débat passé, et en prenant un grand angle, on peut encore une fois dire que ce parti, malgré ses graves difficultés (y compris financières), est constitué d’un noyau dur qui ne veut pas le laisser mourir. Et ça, en démocratie, c’est on ne peut plus sain.

Jean-Marc Salvet
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Le plan en immigration doit être suivi

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Le plan en immigration doit être suivi

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault présentera le mois prochain sa cible d’immigration pour 2021. Or, s’il existe un sujet qui a été au coeur de toutes sortes de débats et de polémiques politiciennes ces dernières années, c’est bien celui-là — presque sur un pied d’égalité avec celui sur les signes religieux.

La présentation de cette cible en immigration est une obligation parlementaire. Le gouvernement ne peut y échapper.

Pour lui, toutefois, le temps de la politique paraît bel et bien révolu là-dessus. François Legault veut d’ailleurs que son marqueur politique pour la seconde partie de son mandat soit l’économie. Tant mieux.

Au gouvernement, on semble même avoir surmonté les interrogations qu’a fait surgir le virus quant aux niveaux d’immigration. Malgré une déclaration ambiguë de M. Legault au printemps, tout indique qu’il maintiendra son plan de hausses graduelles en immigration.

C’est en avril que le premier ministre a dit que les objectifs d’immigration pourraient être revus à la baisse en dépit de ce plan. La crise due à la pandémie s’abattait alors pour la première fois de tout son poids. «C’est quelque chose qu’on va regarder», avait-il dit.

Or, lors d’une longue commission parlementaire de quatre heures, il y a deux semaines, la ministre de l’Immigration, Nadine Girault, a déclaré à un moment qu’«il n’y aura pas de baisse des seuils d’immigration» au cours des prochaines années.

Mme Girault a même précisé que la «projection» pour l’année en cours se situe dans une fourchette allant de 43 000 à 44 500 nouveaux immigrants au Québec — des chiffres en hausse par rapport à l’an dernier.

À son ministère, la semaine dernière, on a toutefois expliqué au Soleil que, compte tenu du contexte pandémique et de la «perturbation des mouvements transfrontaliers, il se peut que certaines arrivées accusent un retard».

Des retards dans les arrivées comme telles, mais, jusqu’à preuve du contraire, le plan de hausses graduelles est et sera suivi, donc.

Pour mémoire

Ce plan d’augmentation a été annoncé il y a plus d’un an. C’était au beau milieu de l’année lors de laquelle le nombre de personnes immigrantes admises au Québec a subitement dégringolé à 40 565, alors qu’il se situait à plus de 50 000 depuis de nombreuses années.

Avec cette chute, le gouvernement Legault concrétisait un engagement électoral sur lequel la Coalition avenir Québec avait beaucoup misé — avec tout le dossier de la laïcité. L’un et l’autre ont constitué des cartes maîtresses dans son jeu politique.

Une fois cette réduction dans la boîte, le gouvernement s’est empressé de présenter un plan devant ramener d’ici 2022 l’immigration à ce qu’elle était sous les libéraux.

Sans risque

Le programme de hausses graduelles que le gouvernement devrait bientôt confirmer est raisonnable en dépit du contexte d’incertitude. Il est sans risque, de surcroît.

Un mot sur l’incertitude : d’un côté, c’est vrai, le nombre de sans-emploi est actuellement plus important qu’il l’était ces dernières années. Il pourrait l’être encore l’an prochain. Parallèlement, il existe encore une forte pénurie de main-d’oeuvre dans maints secteurs — et cette situation n’est pas qu’attribuable à la Prestation canadienne d’urgence puisqu’elle lui est bien antérieure. 

Le Québec demeure et demeurera aux prises avec un besoin structurel de main-d’oeuvre, notamment en raison des nombreux départs à la retraite.

Un mot sur l’idée du «sans risque» : maintenir les hausses prévues, à commencer par celle de l’an prochain, est par ailleurs sans risque, car on parle d’objectifs d’immigration. Or, fixer des objectifs, ce n’est pas s’obliger à les atteindre. Les autorités pourraient toujours resserrer le goulot d’ici 2022 si la situation économique l’exigeait vraiment.

Voilà pourquoi le plan devrait être suivi, même si certains au gouvernement devaient de nouveau avoir des doutes d’ici le mois prochain et voulaient réduire les entrées dès l’an prochain.

Le luxe

L’une des assises du plan de hausses graduelles repose sur davantage d’«immigration économique», cette part devant passer de 59 % à 65 % du total de l’accueil québécois.

Le Québec a «l’embarras du choix», si on peut le dire ainsi. C’est un luxe inouï. S’en rend-on vraiment compte? 

Sans compter toutes celles qui passent par le Programme de l’expérience québécoise, pas moins de 150 000 personnes se sont inscrites jusqu’ici dans le nouveau système Arrima. C’est énorme.

Le gouvernement Legault a élargi l’offre de cours de francisation et leur accès. Il a doté l’État de meilleurs outils pour franciser des immigrants ne parlant pas français à leur arrivée. Mais le défi reste encore évidemment très grand sur ce front où d’autres mesures sont attendues.

Malgré des efforts consentis dans cette direction, la «régionalisation» de l’immigration demeure également un défi très important. Mais les aiguilles bougent un peu. Avec le temps, le programme Arrima devrait les faire bouger davantage.

Jean-Marc Salvet
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Les 12 travaux de Legault

Jean-Marc Salvet

Les 12 travaux de Legault

CHRONIQUE / Hercule et Astérix avaient leurs 12 travaux, le gouvernement Legault a ses 12 «chantiers» liés à la «fabrication au Québec».

En matière de développement économique, tout serait maintenant pas mal en place pour que les choses commencent vraiment. Entendre : pour qu’elles aillent au-delà des discours.

Le dossier des signes religieux et celui des niveaux d’immigration (sans compter le «test des valeurs» dont il ne reste pas grand-chose) ont été des marqueurs politiques et électoraux de la Coalition avenir Québec. Pour François Legault, ces questions ont en quelque sorte constitué un passage obligé pour être élu.

Il ne le dit pas ainsi, mais il s’arrange tout de même régulièrement pour faire comprendre qu’il devait passer par là. Et pour rappeler que c’est l’économie qui le motive.

Dans une entrevue accordée à La Presse+ en début de semaine, le premier ministre a déclaré qu’il voulait accroître la part des produits fabriqués au Québec. Il a expliqué vouloir mettre l’accent, pour la deuxième moitié de son mandat, sur ce qui l’a toujours véritablement animé: l’économie.

C’est vrai que c’est ce qui le motive. Il n’a pas sorti cette volonté de son chapeau ces jours-ci. C’est le vocable qui se précise, qui s’adapte à l’air du temps. Le fond demeure le même.

À preuve, ces citations tirées d’une entrevue accordée au Soleil en septembre 2017, avant la dernière campagne électorale : «On a un énorme rattrapage économique à faire», avait insisté François Legault. Dans cette même entrevue, il avait martelé qu’il voulait être «le premier ministre de l’économie».

Et de telles déclarations ressemblent elles-mêmes à des centaines d’autres qu’il a prononcées depuis des années.

François Legault s’affiche depuis longtemps en entrepreneur.

La faiblesse des investissements privés au Québec le désespère depuis des années. On se souvient de toutes ses sorties sur l’écart de richesse entre le Québec et le reste de l’Amérique du Nord.

En 2012, le chef caquiste avait même voulu convaincre le gouvernement Marois de rouvrir son budget 2013-2014 pour y inclure une série de propositions de son cru visant la «relance économique» du Québec.

En janvier 2019, de passage à Paris, le premier ministre Legault avait affirmé être un «dealmaker».

Cette semaine, il a déposé d’autres mots sur la table pour dire à peu près la même chose. Il entend par exemple donner du souffle aux secteurs manufacturier et agricole par un accroissement de la «fabrication au Québec». L’expression correspond mieux au temps présent.

À cette heure-ci, on ne peut que féliciter les ambitions du «premier ministre de l’économie». Lui et ses ministres économiques forment une équipe solide. Structurée, qui plus est. Mais, de son propre aveu, elle a surtout jusqu’ici préparé le terrain.

Ces temps-ci, tous les gouvernements de pays semblables au nôtre veulent et disent à peu près la même chose, bien que tous dans leurs propres mots, avec leurs sensibilités particulières et leurs méthodes. Ce n’est pas réduire la volonté du gouvernement Legault de le noter ni minimiser la portée de ses ambitions. C’est rappeler que celles-ci sont largement partagées. C’est rappeler qu’elles sont, oui, dans l’air du temps.

Chez les gouvernements «libre-échangistes» comme l’est celui de M. Legault, cet air du temps est au rééquilibrage de la mondialisation — à un certain rééquilibrage, devrait-on plutôt dire. Et celui-ci passe partout par une volonté d’accroître la part de fabrication locale ou nationale.

Les choses se disent aujourd’hui plus clairement. Pendant des années, on parlait plus pudiquement et plus largement d’une «balance commerciale» à améliorer. Au Québec, elle est déficitaire de 23 milliards $ par année.

Gare au «à quoi bon?»

Un mot sur la pandémie pour conclure sur ce sujet. Car, c’est depuis son irruption dans nos vies que l’idée de plus de fabrication locale et nationale s’est davantage imposée.

Le grand défi des gouvernements engagés dans la lutte contre la COVID-19 est de ne pas perdre l’adhésion encore pour l’instant assez généralisée de leurs citoyens. Plus les outils de mesure, d’identification, de suivi et de traçabilité seront fins, plus les actions des autorités compétentes pourront être fines. Déjà en vigueur ailleurs, un code-couleur y participera.

Des réponses toujours mieux ciblées constitueront le meilleur moyen d’éviter de perdre l’adhésion de trop de citoyens qui, lassés, finiraient par se dire : «À quoi bon tout ça?»

Leur abandon serait notre échec collectif. Plus il ferait tache d’huile, plus il entraverait tout le plan de relance économique.

Jean-Marc Salvet
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Jean-Marc Salvet
Si les statues pouvaient parler…

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Si les statues pouvaient parler…

CHRONIQUE / Si les statues pouvaient causer, elles ne nous parleraient pas que des pigeons. Elles en voient passer des choses!

Personnage controversé, c’est le moins qu’on puisse dire, John A. Macdonald est tombé de son piédestal ce week-end, à Montréal. La statue le personnifiant a été renversée par des militants antiracistes.

Cet acte de vandalisme a été largement condamné, même par ceux qui n’apprécient pas la figure du déboulonné. Cet acte a été dénoncé soit parce qu’il s’agit de pur vandalisme, soit au nom de l’idée qu’on n’efface pas les traces du passé.

Non, on n’efface pas les traces du passé. Pas ainsi, en tout cas. Pas dans nos démocraties.

Ces traces disent quelque chose d’époques passées, tant sur celle d’un personnage statufié que sur les années lors desquelles on a décidé de le couler dans le bronze. Elles disent quelque chose sur les façons de voir qui ont prévalu et sur les personnes qui ont été au pouvoir.

Le patrimoine mémoriel est précieux, mais attention! Il n’est pas sacré pour autant. Il n’a d’ailleurs pas vocation à durer tel quel toujours — et ses différentes représentations, à demeurer ad vitam æternam au même endroit. On peut réfléchir sur la place des unes et des autres. On le doit, même.

Les regards changent, évoluent.

Ça n’est pas et ça ne sera jamais un sacrilège de réfléchir. Ne statufions pas la société! Ne la figeons pas! Elle doit bouger.

Les autorités publiques ont des devoirs à cet égard. Pour les accomplir, pour réfléchir, elles devraient s’adjoindre les services d’historiens. Car il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de mieux la lire. Des comités ad hoc peuvent facilement être mis sur pied.

Ce sera toujours du cas par cas et ce sera toujours évolutif.

Cela dit, il ne faut pas croire que des panneaux contextualisant les actions d’un personnage controversé et offrant des renseignements sur des faces plus sombres de son passage au pouvoir feraient cesser tout acte de vandalisme. Mais on ne devrait pas faire l’économie de ce travail d’information, au moins. Il est essentiel en soi.

Cela ferait en sorte que l’époque, la nôtre, n’ait pas l’air de tout cautionner. C'est important.

Mais en aucun cas, on ne peut laisser un groupe décider pour tous. Et c’est ici que la ligne rouge doit être tracée dans une démocratie comme la nôtre.

Répétons-le: les autorités publiques doivent se poser des questions. Elles ont des devoirs.

François Legault dit que la statue détruite sera restaurée et réinstallée. D'un certain point de vue, c’est la chose à faire afin de ne pas donner raison aux déboulonneurs; afin de ne pas encourager d’autres actes du genre. 

Mais mon petit doigt me dit qu’on finira par statuer qu’elle est en trop mauvais état pour retrouver son piédestal... Et que personne ne s'en plaindra dans ce cas-ci, et pour cause! Mais ça, c’est déjà une autre histoire.

Une longue histoire

De très nombreuses contrées sont aux prises avec une vague de déboulonnages et de vandalisme contre des statues ou des monuments commémoratifs. Ce n’est évidemment pas la première fois que de telles choses se produisent et ce ne sera évidemment pas la dernière. Les symboles attirent et attisent les regards.

À Montréal, la statue de l’ancien premier ministre du Canada avait déjà été vandalisée.

Sans établir de comparaison entre cet acte et d’autres, on pourrait relever qu’à Québec, pour prendre une autre ville et pour prendre une autre époque, une statue de la reine Victoria a été la cible d’un attentat à la bombe en 1963 au parc du même nom — attentat attribué au Front de libération du Québec (FLQ).

Le monument Wolfe érigé pour rendre hommage au général qui remporta la bataille des plaines d’Abraham le 13 septembre 1759 a été renversé par le FLQ, également en 1963.

Des huées et des trompettes…

Sur une note plus légère, si l’on peut dire, et pour rappeler que les statues de personnages historiques divisent très souvent, on peut noter le charivari ayant accompagné, le 23 juillet 1997, à Québec, le dévoilement du bronze de Charles de Gaulle devant les plaines d’Abraham, au pied de l’hôtel Le Concorde.

La cérémonie s’était déroulée devant quelque 2000 personnes, dont plusieurs centaines de manifestants. Des huées, des Ô Canada entonnés à la volée et des bruits de trompettes du Carnaval l’avaient sérieusement perturbée.

D’anciens combattants canadiens se trouvaient parmi les protestataires. L’homme de l’appel à la résistance contre l’envahisseur allemand n’était plus leur héros depuis juillet 1967.

Les huées ont fusé dès l’arrivée des premiers dignitaires, parmi lesquels le maire Jean-Paul L’Allier, le vice-premier ministre Bernard Landry et Jacques Parizeau. Un ancien premier ministre français, Pierre Messmer, avait fait le voyage pour l’occasion.

Ce 23 juillet 1997, la cérémonie d’inauguration avait été retardée en raison d’un acte de vandalisme.

Jean-Marc Salvet
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Jean-Marc Salvet
Jolin-Barrette dans les pas de… Camille Laurin?

Jean-Marc Salvet

Jolin-Barrette dans les pas de… Camille Laurin?

CHRONIQUE / Associer le nom du ministre caquiste responsable de la langue française au père de la loi 101 s’apparentera à une hérésie ou à un sacrilège pour plusieurs. Tout doux! Je ne dis pas que Simon ­Jolin-Barrette sera l’héritier de Camille Laurin. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’affirme un titre comme ­Jolin-Barrette dans les pas de… Camille Laurin. Ces mots indiquent simplement qu’il veut marcher dans ses pas. Reste à voir à quelle distance.

Simon Jolin-Barrette a lu Camille Laurin, l’homme debout, une biographie écrite par Jean-Claude Picard, qui a été journaliste et professeur à l’Université Laval. (L’auteur de cet ouvrage de plus de 500 pages est décédé récemment.)

M. Jolin-Barrette a voulu s’imprégner du parcours de Camille Laurin et du contexte ayant mené à l’adoption de la Charte de la langue française, en 1977.

Le ministre a trouvé de l’inspiration dans ce bouquin. De l’inspiration politique. Suffisamment en tout cas pour hisser la barre à un niveau élevé dans ses déclarations publiques sur sa volonté de renforcer le statut et l’usage du français au Québec.

Lorsqu’on fait la recension de toutes ses déclarations à ce sujet, on constate qu’il s’est engagé à énormément. Or, s’engager à beaucoup, c’est devoir livrer beaucoup. On ne peut pas s’engager autant qu’il l’a fait et accoucher d’une souris. Sinon, on en paye un certain prix politique. Sinon, on joue avec sa crédibilité.

Si tout ce que le ministre a affirmé apparaît bel et bien dans le plan d’action qu’il présentera et que les mesures qu’il contient se concrétisent, il s’agira de la plus grande mise à jour sur le front linguistique au Québec depuis deux générations.

L’appui de Legault

Simon Jolin-Barrette pourra compter sur le soutien de François Legault. Le premier ministre sait que le devoir fondamental de tout gouvernement québécois est d’assurer non seulement la pérennité de la langue française au Québec, mais son épanouissement constant.

On ne le répétera jamais trop : que ce soit dans l’ensemble canadien ou pas, l’avenir du Québec passe par la langue française. Si un jour lointain, même très lointain, celle-ci ne devait devenir qu’un hochet, qu’un élément folklorique, ce territoire ne serait plus le Québec. Il serait autre chose.

François Legault devra néanmoins se poser en arbitre entre la détermination du ministre Jolin-Barrette et les ministres économiques, qui sont et seront naturellement soucieux de ne pas effaroucher les entreprises avec des «tracasseries administratives» supplémentaires. M. ­Jolin-Barrette a tout de même aussi cette préoccupation à l’esprit.

L’avancée sera à la sauce caquiste. Mais le gouvernement veut aller le plus loin possible.

Non seulement en raison de la conviction du ministre Simon Jolin-Barrette, mais parce qu’il en va aussi de son intérêt politique. Tout l’encourage à aller de l’avant : les sondages, l’air du temps, la réalité des choses. Et on sait que «l’opinion publique» est une variable fondamentale dans les décisions de ce gouvernement. Et il sait, lui, que les questions dites «identitaires» lui permettent d’engranger des points.

Par ailleurs, nous ne sommes plus à l’époque de Camille Laurin, où les obstacles étaient aussi innombrables que solides. Même le Parti libéral du Québec se réclame aujourd’hui de la loi 101.

«Le fruit est mûr» — pour reprendre une expression d’habitude utilisée pour savoir si l’on peut ou pas «ouvrir» la Constitution canadienne. Ce fruit est mûr de tous les côtés.

Même le maire de Québec, Régis Labeaume, s’y est mis en s’inquiétant de la situation à Mont­réal et en appelant à des mesures musclées.

Dépouiller le PQ

Simon Jolin-Barrette soigne son image «nationaliste». Cette semaine, il a pris prétexte du 43e anniversaire de l’adoption de la loi 101, le 26 août 1977, pour dire aux Québécois que nous devons être fiers de la langue française. Pourquoi attendre un chiffre rond quand on veut se définir?

Le Parti québécois a peu apprécié que le ministre ait omis de préciser que c’est au... Parti québécois que l’on doit cette adoption. «Une omission bien volontaire!» note le chef intérimaire, Pascal Bérubé.

Le ministre a préféré évoquer la figure populaire de René Lévesque et celle du déterminé Camille Laurin que le nom de leur parti.

Sur un plan strictement politique, le PQ n’a pas intérêt à ce que le gouvernement caquiste aille trop loin. La défense et l’épanouissement de la langue française, c’est son pain et son beurre.

Il lui restera toujours la possibilité, ainsi qu’à Québec solidaire, de soutenir que seule l’indépendance permettra d’aller encore plus loin. On n’ose pas écrire qu’elle permettrait de «régler» la question, car rien ne la réglera jamais entièrement sur le fond. Les forces à l’œuvre en matière linguistique se moquent des frontières.

Pour l’heure, toutefois, le gouvernement caquiste pourrait bien dépouiller un peu plus le PQ de ses oripeaux — après l’avoir fait avec les symboles de foi (et après avoir embauché de très nombreux péquistes dans ses cabinets).

Le calendrier

À la CAQ, il existe des divergences sur le calendrier de présentation du plan d’action sur la langue française. Cet automne? Plus tard pour être plus près d’un contexte préélectoral?

À moins que la pandémie doive occuper tout l’espace, le plus tôt sera le mieux. Le fruit a beau être mûr, la discussion sera plus sereine si le ministre ­Jolin-Barrette présente ses propositions dans le courant de cet automne plutôt que dans un contexte plus spécifiquement préélectoral. Elle sera aussi et surtout plus concrètement porteuse.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Enfin, de la chair autour de l’os au PQ!

Chronique

Enfin, de la chair autour de l’os au PQ!

CHRONIQUE / Au moins deux des quatre candidats à la direction du Parti québécois, Sylvain Gaudreault et Paul St-Pierre Plamondon, promettent de définir les contours du projet souverainiste. Enfin! Et bravo! Car la souveraineté que veut porter le PQ ou n’importe qui d’autre doit être définie plutôt que d’être brandie comme si ce mot faisait foi de tout.

Sylvain Gaudreault propose que son parti réponde, avant tout éventuel prochain référendum, et à travers une démarche structurée, aux interrogations concernant le «régime politique» qui serait celui d’un Québec souverain. Et qu’il réponde aussi aux questions qui se posent sur la monnaie, sur «la structure et le rôle d’une éventuelle banque centrale», sur l’armée, etc.

Ayant moi-même souvent écrit que le Parti québécois a agacé et lassé bien des fédéralistes et des souverainistes en brandissant pendant tant d’années l’idée de la souveraineté un peu comme un hochet sans presque jamais la définir, je ne peux que trouver porteuse l’affirmation de ce candidat selon laquelle «pour choisir, il faut d’abord connaître».

Certes, de très nombreux indépendantistes argueront que le projet est déjà parfaitement défini, puisque l’on sait qu’il s’agit pour une nation de pouvoir voter toutes ses lois et de signer les traités internationaux qu’elle souhaite... Mais si tout était si clair, si tout était aussi simple, comment expliquer que d’aussi nombreux péquistes aient sursauté en 2014 lorsque la chef Pauline Marois a dit qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada?

Réponse toute simple : parce que ces questions ont sans cesse été éludées par le Parti québécois.

Le député de Jonquière veut pousser l’exercice de réponses à des questions fondamentales plus loin que quiconque.

Cette opération de clarté est indispensable. Mais risquée, cela étant.

Dans le livre Rebâtir le camp du OUI qu’il lance cette semaine, Paul St-Pierre Plamondon s’avance aussi sur ce terrain. Il propose la mise sur pied d’une Commission sur la fédération canadienne et l’indépendance du Québec. Elle aurait pour tâche de livrer des avis «sur des enjeux comme les frontières, le partage de la dette canadienne, les dédoublements administratifs, la citoyenneté, les relations économiques internationales, la monnaie québécoise, l’armée, la préparation d’une négociation avec les Premières Nations au lendemain d’une victoire du Oui, etc.».

Pour les souverainistes qui répètent en s’en désespérant que le PQ ne parle pas assez de souveraineté, ces deux démarches de clarté, bien que différentes, forceraient la discussion.

Cela dit, il existe une prise de risque politique dans la volonté de répondre à des questions sur la monnaie, l’armée et d’autres du même genre. Car les souverainistes ne partagent pas nécessairement la même vision des choses. Et s’avancer sur ce terrain, c’est nécessairement fournir des angles d’attaque aux adversaires.

Mais chacun doit s’assumer et assumer ses projets.

À une époque où les programmes des partis politiques en campagne électorale sont précis et définis, comment les contours d’un projet d’indépendance pourraient ne pas l’être? Oui : pour choisir, il faut d’abord connaître.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Bon débarras! Un bleu plus contemporain, maintenant?

Chronique

Bon débarras! Un bleu plus contemporain, maintenant?

CHRONIQUE / Avec son discours d’adieu, Andrew Scheer a démontré qu’il était temps qu’il cède sa place à quelqu’un d’autre à la tête des conservateurs. À l’écouter, c’est la faute des autres si son parti n’a pas repris le pouvoir en octobre 2019. C’est la faute de cette gauche bien-pensante, celle qui ne cesse d’étendre ses tentacules. Bien sûr…

On ne devait pas s’attendre à ce que M. Scheer prenne sur lui la responsabilité de cette défaite au moment de tirer sa révérence, mais de là à accuser les autres! L’ancien chef n’a rien compris. Ou a fait mine de ne pas avoir compris.

À l’écouter, nous avons compris qu’il ne voyait pas qu’il était lui-même le problème. Ou qu’il faisait semblant de ne pas comprendre qu’il était un obstacle à la progression des conservateurs en raison de ses positions passéistes sur des questions de vie personnelle comme le mariage gai et l’avortement. Il est maintenant officiellement parti! Bon débarras!

Après les cafouillages d’une soirée rocambolesque, le Parti conservateur du Canada a finalement déclaré Erin O’Toole vainqueur. Le parti demeurera bien à droite, mais se rapprochera un peu plus du centre. Sans surprise, car ceux qui étaient les deux prétendants les plus sérieux à la succession de M. Scheer ne sont pas de cette droite moisie opposée idéologiquement au droit à l’avortement et au mariage gai.

Parce qu’il a courtisé les membres de la droite religieuse, Erin O’Toole aura tout de même plus de gages à donner publiquement à ce sujet que le progressiste-conservateur Peter MacKay n’aurait eu à le faire s’il l’avait emporté.

M. O’Toole aura à donner des gages sur cette question également parce que cette mouvance conservatrice demeure très présente au sein du parti. Et parce qu’il a bénéficié de ses appuis après le premier tour de vote.

À LIRE AUSSI: «L'ami» O’Toole rallie les députés conservateurs du Québec

Pour tirer sa propre épingle du jeu, Erin O’Toole devra s’imposer face aux «conservateurs sociaux» — tout comme il devra, bien que dans une moindre mesure, s’émanciper du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, dont l’appui lui a ouvert la porte de la direction.

Sa personnalité pourrait l’aider à ne pas se laisser enfermer politiquement par la chapelle de la droite religieuse. C’est tout le bien qu’on peut lui souhaiter à ce stade-ci.

Cette mouvance tente depuis des années de phagocyter ce parti, de s’en emparer. Or, elle l’entrave.

Des places à ravir

Pour les conservateurs, il existe un créneau phare à prendre sur l’échiquier canadien. C’est celui des finances publiques. Mais espérons pour eux qu’ils n’auront pas la naïveté de croire que ce n’est qu’en réclamant un plan de retour à l’équilibre budgétaire qu’ils se distingueront avantageusement des libéraux. Ceux-ci pourraient en effet très bien présenter un plan du genre lors de leur prochain budget.

Une parenthèse ici pour dire qu’un plan de retour à l’équilibre budgétaire a beau être réclamé par bien des gens de bien des milieux, il faut garder à l’esprit que cet exercice comporte et comportera bien des limites dans une situation aussi volatile que celle que nous vivons désormais. Sur papier, il ne sera jamais difficile d’établir un beau plan où tous les chiffres se tiennent.

Voilà pourquoi il ne faudrait pas croire que les libéraux feront nécessairement l’impasse là-dessus avant la prochaine échéance électorale. S’ils sentent qu’il en va de leur intérêt, ils en présenteront un. Ils ne sont pas plus fous que les autres.

Reprenons notre fil. Cette place à prendre pour les conservateurs dans le dossier des finances publiques devra surtout s’appuyer sur une vision articulée du rôle de l’État fédéral au Canada.

L’autre place à prendre pour les conservateurs canadiens est liée à celle-ci. C’est celle de relations non pas conjoncturellement différentes avec les provinces, mais procédant sincèrement d’une autre logique, d’une autre vision. 

Leur conception du Canada est plus proche de la volonté autonomiste de certaines d’entre elles — et singulièrement d’un Québec ayant à sa tête les caquistes de François Legault — que l’est celle des libéraux fédéraux.

Par nature, les conservateurs s’accommodent mieux d’un Canada à géométrie variable que les libéraux. Ils l’ont démontré sous Stephen Harper. Erin O’Toole est lui-même mû par l’idée des «deux peuples fondateurs». C’est un début.

Les conservateurs resteront des conservateurs comme les libéraux fédéraux demeureront ce qu’ils sont. N’empêche qu’ils auraient intérêt à faire leur aggiornamento au moins aussi sur les questions environnementales — tout comme les caquistes l’ont fait au Québec.

Libre à chacun par la suite d’estimer que les propositions qu’ils avanceront sont pragmatiques ou insuffisantes. Mais une formation aspirant au pouvoir qui ne se préoccuperait pas significativement de ce qui doit figurer au coeur de tout n’ira jamais loin. Elle ne le devrait pas, en tout cas. Elle ne le mériterait pas.

Les libéraux ne seront pas les seuls adversaires du nouveau chef conservateur et de ses députés québécois. Aux prises avec des bloquistes en bonne santé, ils n’auront de cesse de dénoncer la «division du vote». Ils martèleront que cette division joue et jouera en faveur des libéraux de Justin Trudeau tant qu’elle existera.

De leur côté, les adversaires des conservateurs voudront entre autres faire valoir que M. O'Toole doit également une partie de sa victoire aux lobbys d'armes à feu.

Au-delà des arguments des uns et des autres, retenons qu'avec du leadership, le nouveau chef conservateur pourrait emmener ses troupes plus loin que son prédécesseur. Son premier discours a été porteur.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le mot de la semaine: «imputabilité»...

Jean-Marc Salvet

Le mot de la semaine: «imputabilité»...

CHRONIQUE / Le plan du ministre Christian Dubé visant à faire face à une deuxième vague de COVID-19 contient un mot clé, celui d’«imputabilité». C’est le terme de la semaine en politique québécoise. 

Tous les CHSLD devront s’assurer d’avoir un «gestionnaire responsable», a dit le ministre de la Santé. Ces gestionnaires seront imputables de leurs actions. Très bien.

Qui pourrait être contre si on leur fournit véritablement les moyens d’assumer leurs obligations? Car, tout tiendra d’abord à ça : aux moyens dont ils disposeront.

L’imputabilité des gestionnaires a toujours été un créneau politique et un credo de l’Action démocratique du Québec et par la suite de la Coalition avenir Québec. Là-dessus, il existe une ligne de continuité.

Il faut dire que le mot est populaire. Il résonne fort dans la population. Et pour cause : il s’oppose à l’idée que personne n’est jamais responsable de quoi que ce soit au Québec.

Le mot est populaire, mais personne ne sait vraiment ce qu’il recouvre. Bien des citoyens veulent croire qu’il signifie que les gestionnaires épinglés perdront leur emploi. Rien n’est moins sûr. À voir.

Mais qui dit «imputabilité» dans le grand appareil public et parapublic dit «responsabilité ministérielle» dans la sphère politique. Dans l’opposition, la CAQ invoquait la responsabilité ministérielle de façon concomitante à l’imputabilité.

En mars 2017, c’est au nom de la «responsabilité ministérielle» qu’elle avait réclamé la démission du ministre des Transports d’alors, Laurent Lessard. Un grand cafouillage avait marqué l’opération de secours (ou de non-secours) aux automobilistes prisonniers de la neige sur un tronçon de l’autoroute 13, à Montréal.

Or, s’il était important avant, ce principe ne devrait pas l’être moins aujourd’hui, non?

Problème de taille toutefois : cette expression phare dans le système politico-médiatique ne veut rien dire du tout.

Pas une règle

En théorie, la responsabilité ministérielle rend tout ministre responsable «de ses propres actions, mais aussi de celles des fonctionnaires de son ministère». Ainsi pourrait-il «éventuellement être obligé de démissionner en raison d’un cas important de mauvaise gestion dans son ministère», selon la définition qu’on donne à l’Assemblée nationale.

Mais attention : la responsabilité ministérielle n’est pas une règle. C’est tout au plus une convention. Et sa définition est très élastique...

L’esprit de ce principe s’est-il appliqué dans le remaniement ayant vu Danielle McCann passer de la Santé à l’Enseignement supérieur? Non, puisqu’il ne s’agissait en rien d’une sanction, assure François Legault, mais de sa volonté de donner un «nouveau souffle» à l’action gouvernementale contre la pandémie. Prenons acte de sa réponse, bien que ce soit tout de même ce qui se rapproche le plus depuis longtemps d’un changement dû à une responsabilité ministérielle.

En fait, en remontant le fil du temps, on ne trouvera qu’un seul cas avéré où ce principe s’est appliqué dans l’histoire récente de l’Assemblée nationale.

Ministre sous Lucien Bouchard, Rita Dionne-Marsolais a démissionné en 1999 parce que son ministère, celui du Revenu, avait transmis les noms de milliers de contribuables à une firme de sondage. Le secret fiscal avait été violé. «La responsabilité ministérielle fait en sorte que j’assume la responsabilité ultime des gestes posés par l’administration du ministère que je dirige», avait honorablement déclaré Mme Dionne-Marsolais lors de sa démission.

Si cette responsabilité avait alors été poussée jusqu’au bout de sa logique, c’est que la faute était avérée.

Si ce cas est à peu près unique depuis fort longtemps, c’est parce que la responsabilité ministérielle est une vague notion politique dont chacun dispose à sa guise.

Pour les partis d’opposition, brandir cette expression sert à marquer le coup.

Lorsque des ministres sont obligés de présenter leur démission ou qu’ils sont privés de leur maroquin par leur chef, c’est généralement après l’accumulation de bévues. Ou parce qu’un premier ministre les juge devenus politiquement nuisibles.

Puisque la responsabilité ministérielle est et demeurera une notion floue, chaque groupe parlementaire continuera d’en user en fonction de ses intérêts politiques. Normal au fond : on ne peut pas tout codifier.

Voilà pourquoi la vraie responsabilité ministérielle est et demeurera dans les mains des électeurs. C’est à nous, citoyens, de déterminer la responsabilité des uns et des autres. Et d’inscrire cette variable dans une équation comprenant aussi les propositions et les visions des partis.

En insistant sur l’imputabilité cette semaine, le gouvernement Legault a surtout voulu dire qu’il fallait que chacun sache qui fait quoi, qui est responsable de quoi. De ce seul point de vue, c’est un grand pas.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Un ticket de choc pour les libéraux?

Chronique

Un ticket de choc pour les libéraux?

CHRONIQUE / Discours du Trône, nouveau chef chez les conservateurs… Même si un scénario d’appel aux urnes ne se concrétisait pas avant longtemps, la perspective d’élections générales plus tôt que tard sur la scène fédérale planera pendant quelque temps, qu’on le veuille ou non.

Si l’on devait établir des pronostics aujourd’hui, on pourrait avancer qu’il faudrait un ticket de choc à la tête des libéraux pour que ceux-ci parviennent à tirer leur épingle du jeu lors d’un scrutin se déroulant dans le contexte actuel.

Pour bien faire, ce duo de choc devrait être constitué de Chrystia Freeland et de Mark Carney. Dans ce cas de figure, la vice-première ministre (et désormais responsable des Finances) serait candidate au poste de chef du gouvernement canadien et l’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre postulerait pour la première fois une fonction de député.

Dans ce scénario, advenant une victoire électorale des libéraux, Mark Carney se verrait bien sûr confier le maroquin abandonné par Bill Morneau. Il lui irait plus naturellement qu’à Mme Freeland, qui l’occupe depuis mardi.

Justin Trudeau est passé à travers beaucoup de choses. Mais l’accumulation de difficultés, malgré les qualités qui peuvent être les siennes, devient et deviendra un boulet de plus en plus lourd. Ainsi en est-il des liens que le désormais ex-ministre des Finances Bill Morneau et lui ont entretenus avec WE Charity, soit directement dans le cas du premier, soit à travers des membres de leur famille respective pour l’un et l’autre.

La ministre Bardish Chagger devra aussi encore expliquer ses interventions dans ce dossier.

Bien sûr : les conservateurs et les bloquistes ont soigneusement choisi leurs extraits dans le document de plusieurs milliers de pages que le gouvernement Trudeau a dû rendre public mardi sur l’affaire WE Charity. Mais ils ne les ont tout de même pas inventés, ces extraits. Ils existent. Ils laissent entendre que certains dans l’appareil politique ont souhaité que ce soit cette organisation qui obtienne le contrat de gestion de ce programme de bourses pour le bénévolat étudiant.

Est-ce que c’était pour des raisons légitimes ou de proximité?

Ces morceaux choisis par les bloquistes et les conservateurs ne disent pas tout, évidemment. Mais en raison des liens étroits de Justin Trudeau et de Bill Morneau avec cette organisation, il faudrait des éléments clairs disculpant tous les responsables politiques liés à cette affaire pour que ceux-ci puissent espérer rétablir leur crédibilité. C’est surtout vrai pour le premier ministre, puisque M. Morneau n’est plus là.

Comportements

Qu’on le veuille ou non, on ne vote pas seulement sur des propositions et des visions politiques. Mais aussi en fonction des comportements et des attitudes de ceux qui se présentent. Voilà pourquoi, dans le contexte actuel, un duo Freeland/Carney constituerait un ticket solide.

Mais pour que le premier acte d’un tel scénario puisse se réaliser, encore faudrait-il que M. Trudeau abandonne son poste de chef du Parti libéral du Canada avant le déclenchement d’une prochaine campagne électorale; qu’il cède sa place pour le «bien» de son parti.

Tout est toujours possible dans la vie, mais c’est peu vraisemblable à court terme. Est-ce que cela deviendrait davantage vraisemblable après la publication du rapport du commissaire à l’éthique sur cette affaire? Oui, mais cette parution n’est pas pour tout de suite.

Pour l’heure, Justin Trudeau cherche à reprendre l’initiative. Il misera sur le plan de relance dont il dévoilera les grandes lignes dans le discours du Trône du 23 septembre.

En face de lui, il aura des conservateurs ragaillardis par l’arrivée d’un nouveau chef. Ils ne traîneront pas la moindre casserole sur les questions de vie privée des citoyens (avortement, mariage gai, etc.) s’ils sont menés par Peter MacKay. Cela ne facilitera pas la tâche de M. Trudeau.

En face de lui, le chef libéral aura encore des bloquistes généralement aussi habiles qu’efficaces depuis qu’ils sont dirigés par Yves-François Blanchet.

S’il se représente bel et bien aux prochaines élections, comme on est tenté de le croire à l’heure actuelle, l’actuel premier ministre misera sur trois éléments particuliers — outre son plan de relance : la diabolisation des conservateurs, la division du vote entre conservateurs et bloquistes au Québec et, enfin, l’obtention pour son parti d’une part plus grande du vote néo-démocrate. Cela ne constituera aucune surprise.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Petits arrangements entre amis

Chronique

Petits arrangements entre amis

CHRONIQUE / Le remaniement ministériel à Ottawa est un petit arrangement entre amis. Avec un joli paquet cousu de fil blanc en prime.

Officiellement, nous a dit Bill Morneau, c’est parce qu’il n’avait pas envie de s’engager à long terme en politique qu’il a démissionné. Il estime que le Canada doit pouvoir compter sur un ministre des Finances prêt à se consacrer au redressement de l’économie et qu’il faut du temps pour cela.

Vu strictement ainsi, il aurait en quelque sorte eu la bonté de se sacrifier pour nous tous. Merci Bill?

Ces derniers temps, on a évoqué des désaccords entre Justin Trudeau et lui. Ils ne s’entendaient pas sur le niveau de dépenses lié à la pandémie. C’est l’explication officieuse de son départ.

N’empêche que dans un autre contexte, ces dissensions n’auraient sans doute pas été insurmontables, et ce, malgré l’ombre de Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre. Dans un autre contexte, c’est-à-dire sans WE Charity.

À supposer que ces fameuses dissensions étaient non seulement fortes, mais insurmontables, le démissionnaire n’en dirait de toute façon rien. Et pour cause : il aura besoin du soutien de Justin Trudeau pour décrocher le poste de secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économique qu’il convoite désormais. C’est un bien bel arrangement.

Vu d’un certain angle, le paquet paraît bien ficelé. Un joli ruban a été apposé dessus. Mais la boîte est mal fermée.

Ni Justin Trudeau ni Bill Morneau ne sont parvenus à en rabattre les quatre coins.

Au fond de la boîte

Bill Morneau n’a pas pu ne pas sentir que sa crédibilité resterait entachée par cette histoire de WE Charity. Et Justin Trudeau n’a pas pu ne pas souhaiter le transformer en fusible, puisque celui-ci était disposé à s’immoler politiquement.

Mais aucun des deux n’a pu pour autant avoir la naïveté de croire un seul instant que ce départ ferait oublier les écarts que l’un et l’autre ont commis avec WE Charity.

Voilà pourquoi M. Trudeau n’a pas été surpris lorsque le conservateur Pierre Poilievre a répété, mardi, qu’il était lui-même mouillé dans cette affaire.

Le fait est que si M. Trudeau avait établi un lien entre le départ de Bill Morneau et cette affaire, il aurait dû lui-même s’autoéjecter de son poste.

WE Charity est l’élément qui se cache au fond de la fameuse boîte.  

Les emmerdes...

Le gouvernement a décidé de relancer son action par un discours du Trône le 23 septembre. Autrement dit, par un discours que prononcera la gouverneure générale, Julie Payette. Elle sera assise près de M. Trudeau pour l’occasion. Elle sera sa voix pendant ce moment.

Une belle photo? L’étoile publique de Mme Payette a pâli dans la foulée de reportages sur son attitude envers des employés et à propos de dépenses qu’elle a engagées qui auraient pu être évitées. Tout ça n’est pas et ne sera pas bon pour l’actuel chef du gouvernement.

L’ex-président français Jacques Chirac avait eu une formule percutante pour illustrer que lorsque les choses vont mal, tout semble mal aller ou tout va effectivement très mal. «Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille», avait-il assuré un jour. Nous le savons tous.

La clé

Pour éloigner cette escadrille, Justin Trudeau présentera, lors de ce discours du Trône, un «plan ambitieux» pour faire face aux défis que la pandémie a mis en exergue. Il garde ainsi en quelque sorte l’initiative. Il met ainsi lui-même au défi les partis d’opposition de le faire tomber, puisqu’un vote de confiance suivra ce discours. La meilleure défense, c’est l’attaque.

Mais ce n’est pas lors de ce vote de confiance portant sur les généralités que l’on retrouve habituellement dans ce genre d’allocution que le gouvernement pourrait être sérieusement menacé. Mais plutôt lors de celui qui suivra la présentation du prochain budget fédéral — celui qui révélera les détails du plan de redressement.

C’est lors de ce deuxième vote de confiance que se prendra la prochaine vraie photo politique sur la scène canadienne. Et le résultat des courses dépendra des néo-démocrates. Ce sont eux qui détiennent la clé de la survie du gouvernement Trudeau.

L’incontournable

Alors qu’ils auront un nouveau chef ce dimanche, les conservateurs pensent évidemment déjà beaucoup à la prochaine bataille électorale. Normal: ils forment l’opposition officielle. 

Ils n’ont pas attendu la confirmation de la nomination aux Finances de l’incontournable Chrystia Freeland pour lancer des grenades sur son parcours politique. Ils l’associeront à tous les faux pas et à toutes les erreurs et mauvaises décisions de Justin Trudeau. 

À partir de maintenant, elle sera l’une de leurs cibles incontournables.

Jean-Marc Salvet
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Jean-Marc Salvet
Chrystia Freeland, première ministre!

Jean-Marc Salvet

Chrystia Freeland, première ministre!

CHRONIQUE / Justin Trudeau ne démissionnera évidemment pas parce que les bloquistes et les conservateurs réclament sa tête, ainsi que celle de son ministre des Finances, Bill Morneau. Mais l’actuelle vice-première ministre, Chrystia Freeland, ferait une solide chef du gouvernement canadien. Ce serait même une bonne nouvelle si les circonstances politiques faisaient qu’elle occupe ce poste.

Là où Justin Trudeau est souvent brouillon, elle est structurée. C’est ce qui a fait sa force en diplomatie. Et c’est ce qui fait encore sa solidité dans les relations qu’Ottawa entretient avec l’impulsif locataire de la Maison-Blanche.

Chrystia Freeland est plus persuasive que Justin Trudeau. Elle sait mieux que lui susciter l’adhésion. C’est essentiel partout dans la vie, mais indispensable en politique. Ce n’est pas pour rien que l’actuel premier ministre ne parvient pas à élargir le cercle de ses soutiens.

Tous les deux sont pétris de valeurs d’ouverture. Mais, encore là, à en juger par ses actions et ses déclarations, Mme Freeland a plus de jugement que M. Trudeau.

De façon générale, elle paraît pouvoir davantage s’appuyer sur ses convictions que c’est le cas pour son patron. Mal assuré, il doit s’en remettre à des conseillers qui ne savent pas toujours plus que lui sur quel pied danser.

Il travaille au jugé. Elle bosse avec méthode.

Il est souvent rattrapé. Elle anticipe.

Depuis qu’elle est en politique, elle a démontré un sens du leadership. 

Ce n’est pas pour rien que Justin Trudeau l’a nommée vice-­première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales après les élections d’octobre dernier. C’est pour pallier ses propres faiblesses.

Lors du dernier scrutin, sa reconduction au pouvoir a pris appui sur la division des votes. À ce moment-là, il n’était déjà plus l’homme de la situation. Mais il faut reconnaître qu’il a eu la sagesse de s’adjoindre quelqu’un de fort.

Chrystia Freeland n’ânonne pas ses réponses. Elle parle, sinon avec aplomb, du moins en ne cherchant pas à se défiler parce qu’elle craindrait à tout bout de champ de se piéger elle-même.

Là où Justin Trudeau est naturellement conduit par une vision centralisatrice de la fédération canadienne, elle est davantage mue par l’idée de l’autonomie des provinces. D’ailleurs, si les choses se sont mieux déroulées au Canada entre les différents ordres de gouvernement pendant ces semaines de pandémie que dans d’autres pays dont l’organisation est de type fédéral, c’est beaucoup grâce à elle.

C’est une «opérationnelle», comme l’a confié François Legault au Soleil en juin. De sa bouche, c’était un vrai compliment.

Mme Freeland n’a pas mis de temps à démontrer qu’elle pourrait être la femme de la situation pour les libéraux.

En tout cas, il est difficile de voir en quoi elle a démérité.

Pas de chèque en blanc, bien évidemment. On aimerait savoir ce qu’elle a su de l’affaire WE Charity avant que celle-ci n’éclate et si elle a soulevé des questions à ce sujet à l’interne. En même temps, cette affaire ne relevait pas de sa responsabilité.

Chrystia Freeland, première ministre? Par rapport à bien d’autres de ses collègues, elle a tout ce qu’il faut. On peut noter au passage qu’elle s’exprime dans un très bon français.

Imaginons une prochaine course électorale avec Mme Freeland à la tête des libéraux fédéraux et avec Peter MacKay comme chef du Parti conservateur du Canada (on saura bientôt s’il succédera à Andrew Scheer). Avec lui et elle se disputant la fonction de chef du gouvernement canadien, ce serait une compétition plus relevée que la précédente.

Mark Carney

Fondées ou pas, des rumeurs à Ottawa font état du désir de Justin Trudeau de nommer Mark Carney au poste de ministre des Finances à la place de Bill Morneau — éclaboussé (à l’instar du premier ministre) par le dérapage lié à WE Charity. Ce serait une énorme prise pour les libéraux fédéraux tant le prestige de l’ancien gouverneur de la Banque du Canada (et de la Banque d’Angleterre) est grand.

Mais on se demande bien ce que M. Carney irait faire dans cette galère qui prend l’eau. À moins qu’il ait des ambitions encore plus grandes que celles de titulaire des Finances et que ce poste, dans son esprit, puisse lui servir de tremplin.

Avant de caresser le rêve de devenir premier ministre du Canada, Mark Carney devra faire ses classes et démontrer, dans l’épreuve du feu politique, qu’il a l’étoffe pour assumer une telle fonction. Car en politique, il serait novice.

Un non-élu ministre des Finances? Voilà qui en ferait sourciller plusieurs, cela étant.

Il n’est pas courant qu’un non-élu accède à un conseil des ministres. Mais ça arrive. Un certain François Legault en sait quelque chose. Il a été nommé ministre à Québec alors qu’il n’était pas encore député de l’Assemblée nationale. C’était lors d’un remaniement ministériel, en septembre 1998.

Le premier ministre Lucien Bouchard lui avait alors confié les rênes du ministère de l’Industrie et du Commerce. À l’époque, la nomination de ce non-élu avait indisposé des députés péquistes. Ils n’avaient pas maugréé longtemps.

Honte à eux!

Un autre sujet avant de conclure, un sujet particulièrement grave celui-là, car il touche aux fondements démocratiques de nos sociétés : la ministre fédérale de l’Infrastructure, Catherine McKenna, a encore une fois été victime d’intimidation. Ce énième incident la concernant nous renvoie aux témoignages que la caquiste Chantal Soucy, la libérale Paule Robitaille, la solidaire Christine Labrie et la péquiste Méganne Perry Mélançon ont livrés l’an dernier à l’Assemblée nationale. Elles avaient fait entendre la bêtise crasse de tant de harceleurs à la petite semaine, de tous ces gens qui, sous couvert de critiques, intimident et menacent.

Sur cette très grave dérive, on ne peut que se répéter : tous les responsables politiques devraient dénoncer les actes d’intimidation dont sont personnellement victimes des adversaires d’autres partis. Ce serait la meilleure façon d’établir un cordon de protection contre les intimidateurs — ou de tenter de le faire.

Le jour où des gens de bonne foi — hommes et femmes — ne voudront plus plonger dans l’arène politique de crainte de se faire constamment insulter, non seulement sur les réseaux sociaux, mais jusque dans la rue — y compris lorsqu’ils se trouvent avec leurs enfants —, nous aurons perdu collectivement. Nous ne nous en remettrons pas avant longtemps.

Ces menaces constantes constituent un vrai péril pour nos démocraties.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Meurtre de Marylène Lévesque: l’enquête non prioritaire

Chronique

Meurtre de Marylène Lévesque: l’enquête non prioritaire

CHRONIQUE / Un premier appel téléphonique à la Commission des libérations conditionnelles du Canada et un deuxième au Service correctionnel du Canada mardi n’ont pas permis d’apprendre quand reprendra l’enquête entourant le meurtre de Marylène Lévesque, tuée en janvier par Eustachio Gallese, qui se trouvait en semi-liberté à ce moment-là.

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                      Gallese accusé du meurtre prémédité de Marylène Levesque


«Reprendre» l’enquête? Beaucoup de gens l’ignorent, mais elle a été interrompue à la mi-mars en raison de la pandémie de la COVID-19. Cela peut se comprendre.

Mais ce qui demeure totalement incompréhensible est le fait que cette enquête interne pilotée par le Service correctionnel du Canada, à laquelle la Commission des libérations conditionnelles est partie prenante, n’ait pas repris dès le mois de mai ou même avant.

En mai, et même en avril, de très nombreuses organisations s’étaient déjà retournées. Elles avaient trouvé des manières de travailler à distance.

Ces deux bras de l’État à qui Ottawa a confié la responsabilité de déterminer pourquoi Eustachio Gallese détenait d’aussi larges permissions que celles qu’il possédait au moment du meurtre ont pourtant l’habitude des outils de visioconférence. Un rappel : seize ans avant le meurtre de Marylène Lévesque, Gallese avait déjà été reconnu coupable de celui de sa conjointe.

Il est évident que ces deux bras de l’État n’ont pas cessé toute activité à la mi-mars ni par la suite. L’un et l’autre ont de lourdes et difficiles missions de sécurité à assumer et des décisions importantes à prendre régulièrement.

Leurs activités à distance se sont probablement même multipliées depuis l’irruption de la pandémie. Mais pas pour cette enquête interne.

Ce que cette longue interruption nous indique est tout simplement que cette enquête ne constitue pas une priorité pour ces deux organisations. Ou qu’elle ne peut l’être en regard des urgences et des impératifs auxquels elles doivent faire face.

En raison de ce que cette longue interruption révèle — soit qu’il s’agit d’une enquête secondaire, non prioritaire pour elles —, on voit encore mieux aujourd’hui qu’avant que cette investigation n’aurait jamais dû leur être confiée.

Elle n’aurait jamais dû l’être parce que ces deux organisations sont juges et parties.

C’est de leur côté que des dysfonctionnements ayant conduit au meurtre de cette jeune femme se sont produits. 

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Pas besoin de «crisette»

Chronique

Pas besoin de «crisette»

CHRONIQUE / On a déjà assez de la crise sanitaire et du coup de frein économique. On n’a pas besoin d’une «crisette» constitutionnelle par-dessus tout ça.

Qui détient les clés pour l’éviter? Le premier ministre Justin Trudeau.

Pour éviter cette «crisette», et faire tourner le moteur rondement, M. Trudeau doit renoncer à imposer des conditions aux 14 milliards $ que son gouvernement entend distribuer aux provinces. Cette somme doit les aider à poursuivre la relance des activités tout en prémunissant mieux les citoyens contre les conséquences d’une deuxième vague de la COVID-19.

Mais voilà, pour avoir droit à sa part, chaque province doit par exemple s’engager à investir la somme qu’elle recevra à l’achat d’équipements de protection, à l’ajout de congés de maladie payés, à l’amélioration des soins dans les résidences pour personnes âgées en perte d’autonomie, ainsi qu’à apporter une aide aux municipalités.

Or, on est ici en plein dans des compétences provinciales. On est dans leurs champs de juridiction. Voilà pourquoi ces transferts n’ont pas à être «ciblés» par le gouvernement canadien.

Le gouvernement de M. Trudeau n’a pas à exercer un droit de regard et de contrôle sur la destination précise de ces sommes. De toute façon, les gouvernements provinciaux ne veulent pas moins que lui soutenir les entreprises, les familles, les personnes vulnérables et les municipalités.

Mais pourquoi faudrait-il refuser ce droit de contrôle à Ottawa? En raison des champs de compétence des uns et des autres. Et parce que des provinces — le Québec en tête — le refusent et le refuseront. À bon droit et avec raison.

S’obstiner à imposer des conditions, c’est mener tout droit à une «crisette» de nature constitutionnelle. Le terme «crisette» n’est pas ici utilisé pour dire que ce bras de fer serait ridicule, car il n’est pas absurde de défendre le respect des juridictions des uns et des autres.

La défense de ces principes est même nécessaire au bon fonctionnement de la fédération canadienne. C’est ce qu’il faut comprendre.

Imposer des conditions aux provinces, c’est non seulement faire fi de leurs compétences et de leurs responsabilités, c’est jeter du sable dans l’engrenage canadien.

C’est nuire inutilement aux relations fédérales-provinciales.

Le mot «crisette» est employé pour signifier que cela demeurerait malgré tout un problème fort relatif au regard de la crise pandémique et de ses conséquences.

Et c’est parce que la situation sanitaire actuelle et appréhendée, et ses conséquences sociales et économiques, sont au coeur des préoccupations — et parce qu’elles doivent le demeurer — qu’on n’a pas besoin d’une bien inutile «crisette» dans les relations fédérales-provinciales! Y foncer tête baissée serait un comble.

Ottawa doit reculer. Pour l’y aider sans qu’il perde la face — car il faut toujours penser préserver la dignité politique des protagonistes —, il suffirait pour les provinces de dire que ces 14 milliards $ seront dépensés en «lien avec la pandémie». Rien de plus.

Elles sauront bien elles-mêmes déterminer où précisément les investir.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
La médecine de choc de Legault

Chronique

La médecine de choc de Legault

CHRONIQUE / François Legault ne dédaigne pas la médecine de choc. Il l’a démontré avec le remaniement ministériel auquel il a procédé lundi.

Ce remue-ménage correspond à une ligne de fond de la Coalition avenir Québec en même temps qu’il soulève des questions importantes.

Que Christian Dubé quitte le Conseil du trésor n’est pas une mauvaise chose en soi. Son départ pourrait donner un peu d’air aux négociations dans les secteurs public et parapublic — même s’il ne faut pas imaginer qu’elles se concluront pour autant positivement aux yeux de tous. Une nouvelle approche ne change pas les objectifs poursuivis.

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Le fait que ce soit l’ex-procureure de la Commission Charbonneau, Sonia LeBel, qui succède à M. Dubé pourrait donner de la crédibilité à la prochaine mouture du projet de loi sur la relance économique du Québec; rendre ce projet plus sensé — bien que la nouvelle présidente du Conseil du trésor ait avalisé à l’interne le premier texte à titre de ministre de la Justice.

C’est évidemment le départ de Danielle McCann du ministère de la Santé et des Services sociaux qui soulève de sérieuses interrogations. Elle connaissait le réseau. Et nous sommes vraisemblablement entre deux épisodes de l’épidémie de COVID-19.

M. Legault a décidé de changer le capitaine du gros paquebot pendant le répit que l’on connaît.

Le fait que des ordres et des consignes se soient perdus entre les étages pendant la crise pandémique n’est pas une faute qui peut être imputée à Mme McCann. Cette situation témoigne plutôt de la complexité du réseau. Idem pour le manque d’informations que le premier ministre a encore déploré lors de sa conférence de presse, lundi.

Jeudi dernier, en entrevue au Soleil, François Legault rappelait qu’il avait dû faire «construire beaucoup de tableaux qui n’existaient pas. Je disais : “On va prendre les CHSLD un par un. Combien de cas? Combien de décès? Classez-moi ça, vert, jaune, rouge”».

Il insistait : il lui manquait d’informations en provenance du ministère de la Santé et des Services sociaux. «Je n’avais pas les informations (…). Parce qu’on a un système d’information qui est archaïque à la Santé», avait-il aussi martelé pendant cette entrevue.

Ce lundi, il parlait d’«âge de pierre».

Au gouvernement, on veut qu’une culture de résultat imprègne ce ministère. On veut que les différents patrons du réseau soient responsables et «imputables», pour reprendre un mot qu’affectionne M. Legault. Dit ainsi, qui pourrait être contre?

Le nouveau ministre de la Santé, Christian Dubé, a certes l’avantage d’être perçu comme un «opérationnel». Il arrive à ce ministère avec cette «aura», cette perception, ainsi qu’avec ses fameuses approches innovantes...

Mais une aura ne fait pas foi de tout. On se répète, mais M. Dubé a connu de très mauvaises semaines au Conseil du trésor. Le blitz de négociations qu’il avait annoncé en mars avec les secteurs public et parapublic s’est fracassé le nez. Et son projet de loi sur la relance économique était mal ficelé.

Il a certes conclu une entente avec la Fédération des médecins spécialistes, mais celle-ci est loin de ressembler à ce qu’il avait claironné au départ. La Fédération était d’ailleurs bien satisfaite des conclusions, ce qui n’est pas un mal en soi. Mais cela replace tout de même le résultat de l’opération dans de plus justes perspectives.

Combien de temps faudra-t-il à Christian Dubé pour connaître les rouages de cette immense machine qu’est le ministère de la Santé; et, donc, pour agir concrètement et positivement? 

Parce que, oui, il faut aussi cette connaissance pour agir efficacement.

Il faut cette connaissance pour obtenir des résultats réellement probants.

Chacun a ses forces et faiblesses. M. Legault a fait ses choix. Et c’est pour cela que si des questions très sérieuses peuvent et doivent être soulevées, personne ne peut malgré tout affirmer que le choix du premier ministre n’est pas le bon. Qui pourrait d’ores et déjà affirmer cela aujourd’hui?

M. Legault a cru nécessaire de dire que la décision de remplacer Danielle McCann par Christian Dubé a été difficile à prendre. Sans aucun doute. Mais l’actuel chef du gouvernement est mû par la conviction que l’opinion publique, par les temps qui courent, aime justement ceux qui n’hésitent pas à prendre… des décisions difficiles.

Placée sous le signe de l’«efficacité» à venir, sa décision ne devrait pas lui faire perdre de points.

La revanche de la «mauvaise»

Christian Dubé aura pour lui son regard neuf. C’est vrai. Il aura ses interrogations sur les façons de faire. C’est vrai. Mais ce qui l’aidera véritablement dans sa mission, c’est la nomination de Dominique Savoie comme sous-ministre en titre à la Santé.

Dominique Savoie avait déjà hérité d’un mandat spécial au sein de ce ministère en pleine crise de la COVID-19, en avril. Elle avait été nommée «administratrice d’État à la gestion des ressources gouvernementales au ministère de la Santé et des Services sociaux». Ce n’était déjà pas rien!

Pour l’avoir d’abord honorée de ce titre et lui octroyer aujourd’hui le poste de sous-ministre à la Santé et aux Services sociaux, le gouvernement Legault ne pense à l’évidence pas du tout ce que la Coalition avenir Québec disait d’elle lorsqu’elle était dans l’opposition.

Ex-sous-ministre des Transports, Mme Savoie avait été accusée de n’être rien de moins qu’une «mauvaise administratrice» par les caquistes. C’était dans la foulée d’allégations qui avaient éclaboussé le ministère des Transports.

On peut une fois de plus en conclure que la CAQ a dit certaines choses un peu facilement lorsqu’elle était dans l’opposition dans le but de marquer des points politiques.

On peut par ailleurs, et pour conclure, constater que l’argumentaire qui a prévalu pour déloger Mme McCann de la Santé et des Services sociaux n’a pas joué pour la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais. C’est qu’il existe des décisions plus difficiles que d’autres à prendre.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Allo? Y’a Trudeau au téléphone... On le prend?

Chronique

Allo? Y’a Trudeau au téléphone... On le prend?

CHRONIQUE / Jeudi dernier, les premiers ministres du Canada ont tenu leur 14e conférence téléphonique sur la pandémie et ses conséquences. Ces appels hebdomadaires ont été utiles. Ils n’ont toutefois pas marqué à ce point les choses pour que cette formule se poursuive au-delà de l’épisode pandémique. Mais comment pourrait-on ainsi dire non à un dialogue?

D’abord, ce n’est pas dire non à un dialogue que de croire que cette formule n’a pas à être institutionnalisée d’une façon ou d’une autre. Ensuite, si l’on pouvait être certain qu’il ne s’agisse toujours que de mettre de l’huile dans la machine des relations entre Ottawa et les provinces et d’ajouter à l’efficience des gouvernements, oui, il faudrait alors poursuivre ces rendez-vous bien au-delà de cette période. On a toujours intérêt à parler le plus souvent possible à ses partenaires et à ses voisins.

Mais le risque serait grand que des rendez-vous hebdomadaires ne portant plus sur les mesures à prendre pour contrecarrer les effets de la pandémie mènent à une relation téléphonique paternaliste entre le gouvernement canadien et les leaders des provinces. Le risque serait grand que le premier ministre du Canada montre à ceux des provinces les directions qui devraient être suivies dans toutes sortes de domaines.

Politiquement, on ne mettrait alors plus d’huile dans la machine; on en jetterait sur le feu.

Ces rendez-vous hebdomadaires ont néanmoins montré que de tels exercices sont possibles et que d’autres pourront se tenir dès lors que la nécessité s’en fera sentir — que ce soit lors d’une deuxième vague ou pour tout autre chose. C’est à retenir.

Alors, oui à cette possibilité au besoin, mais non à l’institutionnalisation de ces rendez-vous tous les sept jours. Ils deviendraient vite une contrainte contre-productive.

Quatorze conférences téléphoniques; 14 semaines… Prenons cette fenêtre de temps pour revenir sur différents éléments politiques. Voici donc un regard sur 14 semaines, un regard qui commence par une brouille toute récente.

La démesure de Jagmeet Singh

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Masques: avertir très clairement dès maintenant

Chronique

Masques: avertir très clairement dès maintenant

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault refuse de rendre obligatoire le port du masque, y compris dans certains lieux publics. La mesure ne passerait pas bien aux yeux de tous. Nous le savons et ceci explique en partie cela. Prenons-en acte.

Prenons-en acte, mais si elles veulent prévenir plutôt que tenter de guérir, les autorités gouvernementales peuvent tout de même — et tout en demeurant pour l’instant sur cette ligne du refus — faire beaucoup plus que de répéter qu’elles «recommandent fortement» l’usage du couvre-visage (comme elles ont fini par le faire).

Le gouvernement de M. Legault devrait ainsi avertir très clairement et dès maintenant qu’il rendra le masque obligatoire dans certains lieux, comme dans les commerces et les transports en commun, si l’épidémie reprend du poil de la bête et atteint tel ou tel niveau.

Ne soyons pas naïfs. Il finirait par l’imposer si le coronavirus devait revenir en force, que ce soit dans des territoires précis ou pour certaines activités.

Mais pourquoi devrait-il alors annoncer franchement dès maintenant qu’il le ferait dès les premiers signaux d’une recrudescence? Parce qu’il aiderait la société à mieux se préparer.

Il l’aiderait à mieux contenir et à mieux circonscrire cette éventuelle deuxième vague. Pour autant, bien sûr, qu’il exhorte dans la foulée ceux qui ne possèdent aucun masque à s’en procurer dès à présent.

Si une deuxième vague devait frapper l’automne prochain, ceux qui n’en ont pas auraient ainsi été fortement incités à s’en procurer. Ils auraient eu quelques semaines pour le faire.

Nous serions alors à ce moment-là collectivement plus prêts et plus réactifs en cas de nécessité.

Ce serait une corde de plus à notre arc.

Pour cela, il est vrai, les autorités gouvernementales auraient elles-mêmes l’obligation de mettre beaucoup plus de masques à la disposition de citoyens habitant des zones socio-économiques plus vulnérables — plus qu’elles ne l’ont fait jusqu’ici. Mais le coût d’une telle opération pour l’État et la société serait infime par rapport à ce que coûterait l’imposition de confinements plus ou moins généralisés.

Il y a quelque temps, François Legault disait qu’il n’excluait pas de rendre le port du masque obligatoire dans certaines circonstances. Depuis quelque temps, il soutient plutôt qu’il ne peut pas engager des policiers pour faire en sorte que cette éventuelle imposition soit respectée.

Mais si le couvre-visage devait devenir obligatoire dans certains lieux et dans certaines circonstances en raison d’une recrudescence de l’épidémie, une très forte majorité de citoyens respecteraient cette directive. Pas par «docilité», mais par civisme.

Et si le gouvernement annonçait dès maintenant qu’il l’imposerait dès une reprise de l’épidémie, de très nombreux citoyens n’en possédant pas actuellement s’en procureraient et nous aurions alors plus de chance de la juguler le moment venu.

En préparation d’une éventuelle deuxième vague, il faut faire en sorte d’élargir dès maintenant le nombre de personnes qui possèdent des couvre-visages. Pour ce faire, il n’y aurait rien de mieux que cet avertissement sur l’obligation qui serait faite d’en porter si l’épidémie devait redébouler en force.

Mais attention : pour bien faire, cet avertissement devrait impérativement s’accompagner de l’instauration d’un indice objectif qui déterminerait très précisément à l’avance que cette imposition serait décrétée dès lors que tant de nouveaux cas de COVID-19 par 100 000 habitants apparaîtraient. Personne ne pourrait alors prétendre la surprise.

Cet avertissement indiquant que le port du masque serait rendu obligatoire (dans tel et tel lieu) dès lors que tel ou tel palier épidémique serait atteint fait actuellement défaut dans la panoplie des moyens de prévention.

Cet avertissement devrait être lancé d’autant plus rapidement que les autorités de la santé publique viennent d’établir différentes distances physiques devant être respectées, lesquelles vont désormais d’un à deux mètres. Il aurait le mérite de nous rappeler que cet épisode n’est pas que de l’histoire ancienne.

Ces distances créent de la confusion? C’est compliqué? Oui, lorsqu’on les regarde toutes globalement. Mais n’oublions pas que chacun de nous n’a quand même pas à toutes les connaître. Il appartient aux différentes organisations de s’emparer de celle qui les concerne et de l’appliquer.

Notre rôle à nous, comme citoyen, est avant tout de faire jouer le plus possible notre petit mécanisme mental de précaution. Et, mieux encore, de civisme.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Au diable l’«Évolution tranquille»!

Chronique

Au diable l’«Évolution tranquille»!

CHRONIQUE / En début de semaine dernière, François Legault avait utilisé l’expression «Évolution tranquille» pour exprimer que les choses doivent changer au Québec sur le front du racisme et de la discrimination. Étrangement, pour justifier son refus d’employer le terme «systémique», il répétait (et répète toujours) ne pas vouloir d’un débat autour de mots. Or, il s’en mettait d’autres en bouche...

Pour tous ceux qui veulent voir la société progresser sur la voie de l’égalité, c’est une victoire qu’un groupe d’action contre le racisme ait été lancé lundi par le premier ministre du Québec. C’est une avancée, car il y a un moment à saisir depuis le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd.

La création de ce groupe est susceptible de nous faire quitter le seul monde des discussions. 

Le mandat du groupe d’action sera «d’élaborer une série d’actions efficaces pour lutter contre le racisme, notamment en déterminant les secteurs nécessitant prioritairement des mesures en ce sens (sécurité publique, justice, milieu scolaire, logement, emploi, etc.)».

Le mot «systémique» ne figure pas dans le mandat, mais c’est tout comme, finalement.

Des recommandations devront être déposées dès cet automne afin que des changements «soient instaurés le plus rapidement possible», explique-t-on.

Avec un tel mandat et un tel échéancier, on n’est pas dans la mollesse apparente de l’«Évolution tranquille».

Compte tenu de l’échéancier serré, le groupe cherchera sans doute davantage à établir une liste de priorités devant être mises en œuvre que de recommencer à colliger à partir de zéro des propositions et des solutions. C’est d’autant plus plausible et possible que de très nombreuses et de très solides propositions ont été émises depuis plus d’une génération.

La composition du groupe prête flanc à la critique, cela étant. Aucun Autochtone... Aucun élu de l’opposition non plus… Et deux députés caquistes ci-devant ex-policiers sur un comité comptant sept personnes!

C’est pour pousser la logique de l’action jusqu’au bout que le gouvernement n’a installé que des élus caquistes sur ce comité. C’est ce qu’il nous invite à comprendre.

Pour donner le change, François Legault assure bien évidemment que le comité consultera différents experts et organismes oeuvrant dans la lutte contre le racisme.

Autre bémol tout de même : simple membre du comité, la ministre responsable des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, devra s’assurer de s’y faire une vraie place, elle qui n’a pas brillé depuis qu’elle occupe cette fonction.

Malgré tout, il faut laisser sa chance au coureur. Le groupe n’est pas assis sur le banc à s’interroger. Il ne se demande pas s’il va courir. Il entreprend sa course aux allures de sprint.

Les deux coprésidents, les ministres Lionel Carmant et Nadine Girault, ont la volonté sincère de changer les choses — et pas seulement parce qu’ils ont eux-mêmes vécu du racisme.

Au cas où, prenons tout de même au mot la ministre Girault. Son gouvernement, a-t-elle dit, devra «créer des obligations claires de résultats». C’est bien enregistré. C’est consigné.

François Legault parle beaucoup d’action. Il veut être vu comme un homme d’action. En toute logique, et pour démontrer qu’il veut dépasser les simples mots, le terme «action» figure dans le titre du comité gouvernemental. M. Legault a ici une occasion à ne pas manquer d’être un premier ministre d’action.

Cela dit, pour ne pas que les plans et les politiques à venir flottent trop dans l’air, pour qu’ils soient le plus possible mis en application, il faudra que ceux-ci soient sous l’autorité de quelqu’un. Il faudra qu’il y ait un responsable. C’est trop souvent ce qui manque dans tout, un responsable imputable.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
André Boisclair a longtemps bénéficié de traitements de faveur

Jean-Marc Salvet

André Boisclair a longtemps bénéficié de traitements de faveur

CHRONIQUE / La vie privée d’André Boisclair le regarde. Mais les actes illégaux qu’il a pu commettre regardent, eux, l’appareil judiciaire.

Sa vie privée le regarde. Mais si une entente confidentielle a été négociée sous le gouvernement de Pauline Marois visant à le protéger ou à étouffer une affaire le concernant alors qu’il exerçait des responsabilités gouvernementales, il est difficile de dire que cela ne concerne en rien les contribuables et les citoyens. Les détails ne le sont pas nécessairement, mais les raisons et le contexte sont d’intérêt public.

Le nom de l’ancien chef du Parti québécois a resurgi dans l’actualité pour de bien mauvaises raisons. Il a été question de lui ce jeudi à l’Assemblée nationale.

C’est que selon le Journal de Montréal/Journal de Québec, André Boisclair aurait fait l’objet d’au moins une plainte alors qu’il était délégué général du Québec à New York. Elle serait entre autres liée à sa consommation de drogue. Le cabinet de Pauline Marois en aurait été informé, mais sans plus, affirme aujourd’hui l’entourage de l’ex-première ministre. 

Une entente confidentielle le concernant aurait ensuite été conclue par les services juridiques du ministère des Relations internationales, qui relevait à ce moment-là de Jean-François Lisée. Le tout aurait été réglé «administrativement».

Le gouvernement Legault a annoncé jeudi qu’il procédera à des vérifications pour voir ce qu’il en est.

Dans ce reportage du Journal de Montréal/Journal de Québec, il est aussi question de relations entre l’ancien chef péquiste et de jeunes prostitués entre 2006 et 2014. M. Boisclair a été chef du Parti québécois entre novembre 2005 et mai 2007 — pendant cette même période, donc.

Fin mai, dans une autre histoire, André Boisclair a été formellement accusé d’avoir commis une agression sexuelle armée en 2014.

De NY au bureau fantôme

M. Boisclair a souvent constitué un problème politique. Au Parti québécois particulièrement, mais aussi en général.

En 2011, Bernard Landry confiait d’ailleurs ceci à l’auteur de ces lignes (non sans une certaine amertume personnelle, il est vrai): «Dans aucune démocratie occidentale, un aspirant à la direction de l’État qui aurait pris de la cocaïne quand il était ministre n’aurait pu être élu.»

Bernard Landry regardait le passé et était dépité. Il estimait que les membres du PQ avaient manqué de «lucidité» en votant pour André Boisclair en 2005. Celui-ci avait reconnu à cette période-là avoir consommé de la cocaïne lorsqu’il était ministre.

M. Boisclair avait tout de même remporté la course à la succession lancée dans la foulée de la démission de M. Landry.

Sous le gouvernement de Pauline Marois, M. Boisclair a bénéficié de traitements privilégiés. En 2012, il a décroché une permanence d’emploi dans la fonction publique (assortie du statut de sous-ministre!) tout en étant nommé délégué général du Québec à New York. Devant l’incompréhension générale, le gouvernement avait dû annuler la permanence d’emploi.

André Boisclair est par la suite rentré précipitamment de New York. C’était, avait-il expliqué, pour se défendre d’allégations lancées par le caquiste Jacques Duchesneau. Ce dernier avait établi un parallèle entre l’octroi d’une subvention à un entrepreneur en construction en lien avec les Hells Angels et la consommation de cocaïne d’André Boisclair dix ans auparavant, alors qu’il était ministre. M. Duchesneau s’était par la suite excusé. 

Aujourd’hui, il est tout de même légitime de se demander si le retour de M. Boisclair au Québec a aussi un lien avec cette entente confidentielle.

Une affaire particulière le concernant indique bien les attentions et les accommodements auxquels il a eu droit sous le gouvernement de Pauline Marois. Après cette plainte et cette entente secrète, après son retour de New York, il a été nommé le 4 décembre 2013 à la présidence du COMEX, un comité d’examen environnemental dont la responsabilité s’étend sur le territoire de la Baie-James.

Or, des mois après avoir été nommé à la présidence du COMEX, Le Soleil avait pu révéler qu’il n’avait à peu près jamais mis les pieds au siège de l’organisme, situé à Québec dans l’édifice Marie-Guyart.

Et pour cause: le gouvernement Marois avait accepté que l’ancien délégué général du Québec à New York fasse entorse à l’obligation de se présenter au siège du petit organisme public. Il lui avait permis d’exercer ses fonctions de Montréal.

Dans un décret gouvernemental, on pouvait même lire qu’il travaillerait «au bureau du Comité à Montréal». On suggérait donc, dans un arrêté on ne peut plus officiel, qu’un tel bureau existait. Or, le COMEX ne possédait aucun bureau à Montréal! 

Il n’en existait pas avant la nomination d’André Boisclair et il n’en existait toujours pas vraiment des semaines plus tard.

On avait accommodé M. Boisclair.

Il ne voulait pas travailler dans la capitale et les responsables gouvernementaux pouvaient difficilement écrire dans le décret qu’il travaillerait à son domicile. Ou qu’il faudrait lui aménager un bureau dans la métropole, avec les éventuels coûts supplémentaires que cela pouvait supposer. 

Pour joindre le président André Boisclair à Montréal, le secrétariat de Québec du COMEX devait passer par ses coordonnées personnelles. Quatre mois après sa nomination, ce secrétariat était encore incapable de fournir l’adresse de ce fameux bureau montréalais.

Le prédécesseur d’André Boisclair, Pierre Mercier, commandait un salaire d’environ 90 000$ par année. Il a été délogé du jour au lendemain pour faire une place à la fin 2013 à M. Boisclair, alors de retour de New York. Pour la présidence du COMEX, M. Boisclair recevait la même rémunération qu’il touchait à titre de délégué général du Québec à New York, soit 175 000$ annuellement.

Il avait eu droit à une belle piste d’atterrissage.

Ce n’est qu’après la publication d’un article du Soleil sur ce bureau montréalais introuvable que le gouvernement de Mme Marois avait tout à coup assuré qu’il en existait bel et bien un. Il se trouvait, avait-on soudainement dit, dans les locaux de RECYC-QUÉBEC dans la métropole. On avait alors précisé que si le secrétariat du COMEX et tous les partenaires du petit organisme public l’ignoraient eux-mêmes, c’était tout simplement parce que ce bureau était «avant tout un lieu de travail pour M. Boisclair»… Un bel accommodement gouvernemental.

Après l’arrivée au pouvoir des libéraux, le ministre de l’Environnement David Heurtel, qui connaissait M. Boisclair d’une autre époque, l’a nommé conseiller spécial pour les questions touchant les changements climatiques. Il faut croire que son emploi du temps à la présidence du COMEX lui laissait pas mal de temps.

M. Boisclair a cumulé les deux fonctions pendant un certain temps. Il pouvait enfin déjà mieux justifier son salaire de 175 000$.

André Boisclair a longtemps bénéficié de traitements de faveur. Il a bénéficié à fond de son réseau de contacts. Entre 2012 et 2014, il a bénéficié des égards que certains au sein du gouvernement Marois pensaient peut-être devoir accorder à un ex-chef du parti.

Avec l’octroi du rang de sous-ministre en plus du prestigieux poste de délégué à New York et la nomination qui a suivi au COMEX, ils en ont fait beaucoup.

Ils l’ont aidé à se maintenir longtemps en haut d’une échelle de laquelle il avait lui-même déjà fait tomber des barreaux.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Racisme: Legault bien placé pour faire bouger les choses

Chronique

Racisme: Legault bien placé pour faire bouger les choses

CHRONIQUE / Pas plus que dans le cas de Justin Trudeau, on ne peut douter de la volonté de François Legault d’engager résolument son gouvernement dans la lutte contre la discrimination et le racisme — même si ce dernier refuse d’employer le terme «systémique». C’est dresser un mauvais procès politique au premier ministre du Québec d’en douter.

En 2017, on pouvait à bon droit déplorer que son parti, alors dans l’opposition, et le Parti québécois aient tous deux mené une lutte acharnée contre ce mot pour des raisons en partie tactiques. Le mot «systémique» a fait les frais d’un contexte politique.

En soutenant haut et fort que le gouvernement de Philippe Couillard voulait instruire le «procès des Québécois» avec sa consultation sur la «discrimination systémique et le racisme», ces deux formations entendaient dresser celui des libéraux. Le gouvernement libéral était impopulaire chez les francophones. La Coalition avenir Québec et le Parti québécois se disputaient l’électorat.

On n’est certes plus en 2017. N’empêche qu’il ne sert à rien aujourd’hui de vouloir forcer le premier ministre François Legault à utiliser ce mot. Il ne le fera pas.

Il ne le fera pas, car il sait qu’il lui serait fortement reproché un changement de cap par les très nombreux citoyens qui refusent que le qualificatif «systémique» soit employé pour parler du racisme au Québec. Il ne veut pas entendre dire qu’il tenait des propos dans l’opposition pour gagner des points politiques et qu’il en tiendrait d’autres aujourd’hui parce qu’il est au pouvoir.

Sur la forme et sur le fond, M. Legault est donc en quelque sorte pris avec son discours général de 2017, qui était populaire.

Paradoxalement, c’est peut-être pour cette même raison qu’il est aujourd’hui bien placé pour faire bouger les choses. Plus que ne l’était Philippe Couillard en tout cas. 

Il sera mieux entendu et mieux compris que lui au moment de présenter des mesures concrètes.

Un aparté avant de poursuivre : pour justifier son refus d’employer le terme «systémique», M. Legault répète ne pas vouloir jouer sur les mots. Ironiquement, c’est ce qu’il fait en utilisant l’expression «évolution tranquille» pour exprimer que les choses doivent changer. Avec cette expression par ailleurs faiblarde, il est dans la communication politique. Il est dans les mots. Mais passons. C’est tout de même anecdotique.

On l’a écrit le 1er juin et on peut le répéter : ce que le premier ministre du Québec peut faire de mieux est d’agir. Et c’est ce qu’il veut s’employer à faire. Son gouvernement prépare un plan pour lutter contre la discrimination et le racisme.

Sans doute plus sensible, à l’instar de bien des citoyens d’ici et d’ailleurs, à ces maux depuis la mort de l’Afro-Américain George Floyd, François Legault ne voudra certainement pas passer à côté de l’occasion qui lui est offerte de faire progresser le Québec sur la voie de l’égalité.

Le rapport publié mardi par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse fournit de nouveaux arguments pour avancer résolument. La Commission (qui parle, elle, de «discrimination systémique») constate que les organismes publics du Québec ont enregistré trop peu de progrès dans la représentation des minorités visibles, des minorités ethniques, des Autochtones, ainsi que des personnes handicapées. (Elle note qu’il en est de même pour les femmes dans les fonctions de cadres et dans les métiers traditionnellement masculins.)

Justin Trudeau emploie volontiers et depuis longtemps le mot «systémique» sans pour autant avoir réellement agi pour lutter contre les discriminations et le racisme. La semaine dernière, l’Association des femmes autochtones du Canada rappelait son inaction depuis la présentation du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Lundi, M. Trudeau a estimé que les policiers devraient porter des caméras corporelles pour prévenir des gestes de discrimination à l’endroit des minorités visibles. François Legault n’écarte pas cette possibilité. Mais il est évident que ce témoin électronique ne pourrait être qu’une mesure parmi tant d’autres (si tant est qu’il s’agit d’un outil vraiment valable).

D’autres mesures souvent évoquées pour lutter contre les discriminations et le racisme reviennent dans l’actualité ces jours-ci. Quelques-unes témoignent malheureusement du long chemin qu’il restera encore à parcourir même après la mise en place d’un plan d’actions. Ainsi en est-il de celle que reprend le Parti québécois à propos des curriculum vitae anonymisés.

Des C.V. anonymes éviteraient qu’un candidat à un emploi soit écarté sur la seule base de son nom. Mais il faut bien voir que si elle est susceptible de corriger les conséquences de la discrimination basée sur l’origine, cette mesure ne corrigera en rien le fond du mal.

Des citoyens victimes de discrimination et de racisme devront impérativement participer à l’élaboration du plan dont parle François Legault. On évitera ainsi de trop s’attarder à la surface des choses. On ira davantage en profondeur.

Cela n’empêchera en rien les «solutions pragmatiques» prônées par M. Legault, lequel est désormais mieux positionné que quiconque dans le passé pour faire avancer au Québec les droits des personnes discriminées. C’est une occasion à ne pas rater.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Un bien bel emballage, cette loi...

Jean-Marc Salvet

Un bien bel emballage, cette loi...

CHRONIQUE / C’est un bien bel emballage qui enveloppe le projet de loi sur la relance économique présenté par le gouvernement Legault. Imaginez: réduire les délais de projets d’infrastructures, mais pas les exigences (environnementales et autres) devant les encadrer! Qui dit mieux? C’est si emballant qu’on pourrait se demander pourquoi on n’étendrait pas officiellement cette façon de faire à tout ce qui émane du gouvernement. Mais peut-être l’emballage empêche-t-il de tout bien voir.

Un projet de loi, ça doit être «vendu» à l’opinion publique. Il faut donc l’enrober. Et certains projets de loi le sont plus que d’autres.

Les partis d’opposition se sont égosillés lors de la présentation de celui parrainé par le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, intitulé Loi visant la relance de l’économie du Québec et l’atténuation des conséquences de l’état d’urgence sanitaire déclaré le 13 mars 2020 en raison de la pandémie de la COVID-19.

La proposition législative a l’ambition d’accélérer la réalisation de quelque 200 projets d’infrastructures. Pour ce faire, elle confère au gouvernement d’énormes pouvoirs, notamment en matière de contrats publics.

Hissant haut le drapeau de l’urgence d’agir, le projet malmène finalement des prescriptions importantes de la Commission Charbonneau.

Il court-circuite toute une série de règles et de procédures.

L’insistance mise par les partis d’opposition sur la Vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, pour qu’elle se présente en commission parlementaire et vienne éclairer les élus se justifie pleinement.

Le gouvernement veut que ce projet législatif soit adopté d’ici la fin de la présente session parlementaire, soit d’ici vendredi. L’Assemblée nationale jouera-t-elle quelques jours de plus en prolongation pour parvenir à l’adoption? À voir.

Le premier ministre François Legault a exclu de recourir au bâillon législatif pour le faire adopter. Mais on a déjà vu des premiers ministres changer leur fusil d’épaule en faisant valoir qu’un ou des partis d’opposition faisaient inutilement traîner les choses en longueur, usaient de tactiques dilatoires.

Ce qu’il faut savoir, par contre, c’est que ce projet de loi n’ayant été présenté que mercredi dernier, il suffirait qu’un seul député de l’opposition ou un groupe parlementaire refuse qu’il chemine dans le processus législatif pour qu’il soit soudainement bloqué — à moins que le gouvernement tente de recourir au bâillon législatif.

Ce qui rend le gouvernement malgré tout confiant d’arriver à un vote final — et de l’emporter à ce moment-là sans surprise grâce à sa majorité parlementaire —, c’est qu’il estime qu’il serait politiquement très difficile pour un ou des partis d’opposition d’interrompre son cheminement législatif, même si c’est techniquement possible à ce stade-ci de la session parlementaire. Il estime que celui qui le bloquerait avant qu’un vote final puisse se dérouler passerait pour celui qui refuse la «relance économique» dont le Québec a grand besoin.

Au gouvernement, on ne se cache d’ailleurs pas pour dire que celui qui s’y risquerait en paierait un lourd prix politique.

Créer des emplois, construire des Maisons des aînés; construire ou rénover des CHSLD, des hôpitaux, des écoles primaires et secondaires, faire avancer des projets de transport en commun… Qui dit mieux? Qui peut sérieusement être contre lorsque le tout est résumé ainsi?

L’emballage a beau scintiller, il faut toutefois bien analyser le contenu de la boîte et ne pas jeter trop de choses trop loin. Il ne faudrait pas, par exemple, chambarder les acquis de la Commission Charbonneau en matière d’octroi de contrats.

Des députés ont en tout cas déjà compris les avantages politiques qu’ils pouvaient tirer du projet de loi. L’élu caquiste de Rousseau, Louis-Charles Thouin, fait valoir aux électeurs de sa circonscription qu’au «niveau des travaux routiers, la liste [des projets d’infrastructures devant faire l’objet de mesures d’accélération] prévoit 34 projets» et que, «excellente nouvelle», poursuit-il, «10%, soit trois d’entre eux, sont dans Rousseau»!

Soit dit en passant, le député Thouin est l’adjoint parlementaire du ministre Christian Dubé — le porteur du projet de loi.

Pour l’heure, le ministre Dubé multiplie les déclarations assurant qu’il sera à l’écoute des remarques des partis d’opposition et que son projet de loi est «perfectible».

Tout n’y est pas à rejeter, mais il est perfectible, assurément.

Car, c’est un peu vite dit qu’il ne vise pas à réduire des exigences, mais uniquement des délais. Ça, c’est vraiment de l’emballage politique.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Les silences qui font du bruit (et un poème en cadeau)

Chronique

Les silences qui font du bruit (et un poème en cadeau)

CHRONIQUE / Difficile de croire que le moment de silence offert par Justin Trudeau à une question sur les interventions de Donald Trump dans la foulée du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd n’était pas étudié, pas planifié.

Le premier ministre canadien n’est tout de même pas parti en point de presse mardi sans savoir qu’une question à ce sujet lui serait posée. Voilà pourquoi il est difficile d’imaginer qu’il ait pu être pris par surprise. Et qu’il ait vraiment cherché quoi dire pendant autant de secondes.

Si ce moment de silence a bel et bien été planifié, comme on peut le croire, il ne devait cependant pas être prévu qu’il soit si long, qu’il s’étire sur 21 secondes. C’est long 21 secondes dans un point de presse.

Mais que ce moment ait été planifié ou pas, il a porté. Il a dit quelque chose.

Il y a des silences qui sont des manières de parler. Celui-là en était un.

Pendant ces secondes, Justin Trudeau disait en quelque sorte ceci : «Je suis en train de réfléchir pour respecter ce que la bienséance diplomatique m’indique de dire dans des mots choisis et pesés. Mais comprenez que je n’en pense pas moins, que je voudrais en dire plus; comprenez que je pense comme vous. Comprenez que ma fonction m’empêche de le dire comme vous le diriez vous.»

C’est ce que nous a finalement chuchoté à l’oreille Justin Trudeau pendant ces longues secondes.

Les néo-démocrates et les bloquistes affirment qu’il aurait dû dire clairement les choses, qu’il aurait dû dire son fait à Donald Trump.

Il aurait sans doute pu s’avancer un peu plus en reprenant la parole par la suite.

Mais sa marge de manoeuvre était restreinte. Il devait et doit toujours tenir compte des réactions imprévisibles de l’impétueux locataire de la Maison-Blanche.

Le Canada dépend beaucoup de sa relation avec les États-Unis. Il peut payer cher les paroles de ses représentants. Beaucoup plus que les pays européens avec la prise de parole de leurs dirigeants. La géographie pèse lourd.

Et, somme toute, ramener le Canada à ses propres problèmes d’injustices, comme l’a fait Justin Trudeau, était responsable. Il faut en effet savoir se regarder soi-même dans le miroir. Ottawa doit le faire aussi. Le bilan du Canada envers ses minorités n’est pas si reluisant. Le seul volet des inégalités économiques le prouve.

Il serait toutefois temps pour le gouvernement Trudeau de joindre l’action à la parole. Mercredi, l’Association des femmes autochtones du Canada a rappelé, avec raison, son inaction depuis la présentation il y a un an du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. C’était très parlant aussi.

Revenons aux silences. Récemment, François Legault a lui aussi envoyé un message à l’opinion publique en gardant un moment de silence. Le premier ministre du Québec avait pris quelques instants avant de répondre à une question sur le prolongement jusqu’au 15 septembre de la mission des militaires canadiens dans les CHSLD.

Tout le monde avait alors pu comprendre qu’il prendrait mal de ne pas obtenir au moins en partie gain de cause. C’est ce que son silence nous disait. C’est ce qu’il voulait que l’on comprenne.

C’est un silence qui, lui aussi, avait porté.

Planifiés ou pas, ces silences deviennent vite des stratégies de communication. Il ne faut pas en abuser. Le risque serait alors grand de leur faire perdre toute signification. De montrer qu’ils ne sont que cela; que des stratégies, que des tactiques.

Au-delà de l’aspect «communication-politique», il est et sera toujours sain que tous se tournent sept fois la langue dans la bouche avant de prendre la parole — surtout si c’est pour marteler comme un marteau-piqueur.

Les paroles pesées et mesurées seront toujours préférables aux coups de gueule à la Trump.

M. Trump nous rappelle d’ailleurs régulièrement que la langue de bois que le système politico-médiatique a tant décriée pendant des années avait quand même certaines vertus.

Un poème

Voici le cadeau d’un homme qui n’était pas silencieux, mais qui savait dire les choses pour allumer les consciences. Et pour rassembler plutôt que pour polariser. 

Ce cadeau, c’est un poème. Cet homme, c’est Léopold Sédar Senghor, poète et homme d’État africain, décédé en 2001.

Je devrais préciser que ce texte lui est «attribué», car, si de très nombreuses personnes soutiennent qu’il est bel et bien de sa main, d’autres, parmi lesquelles des spécialistes de son oeuvre, affirment que ce n’est pas le cas. 

Dans un spectacle qui a roulé en France, et dont il a été question dans les médias, la comédienne Catherine Frot a fait lecture de ce texte en soulignant bien fort, comme tant d’autres, y compris des spécialistes, qu’il est de Léopold Sédar Senghor.

Mais peu importe. Là n’est pas l’essentiel, ici. L’essentiel est dans ce texte tout simple. L’auteur s’adresse à des blancs qui se croient supérieurs aux personnes «de couleur».

Ce poème n’est évidemment pas directement lié aux événements que l’on sait. Mais ceux-ci offrent l’occasion de lire (ou de relire) une très belle chose.

Ce texte emploie en outre un langage qui rassemble. Car, il va vers l’avant en faisant un clin d’oeil si amusant qu’on voit mal quel frileux pourrait affirmer qu’il cherche à culpabiliser. Ce texte à la Prévert, le voici:


Cher frère blanc,


Quand je suis né, j’étais noir,

Quand j’ai grandi, j’étais noir,

Quand je suis au soleil, je suis noir,

Quand je suis malade, je suis noir,

Quand je mourrai, je serai noir.


Tandis que toi, homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose,

Quand tu as grandi, tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil, tu es rouge,

Quand tu as froid, tu es bleu,

Quand tu as peur, tu es vert,

Quand tu es malade, tu es jaune,

Quand tu mourras, tu seras gris.


Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur?

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

Chronique

Les mots sont importants, mais il y a plus important encore

CHRONIQUE / Un débat virulent s’est déroulé à l’intérieur et à l’extérieur de l’Assemblée nationale en 2017. Fallait-il oui ou non tenir une consultation sur la discrimination «systémique» et le racisme, comme le pensait alors le gouvernement Couillard? Devant une forte opposition d’abord emmenée par le Parti québécois de Jean-François Lisée, le gouvernement a fini par reculer. Il a modifié la formule et l’objectif de cet examen.

Quoi que chacun pense de la pertinence du terme «systémique», quoi que chacun mette dedans, prenons garde à ne pas relancer ce débat paralysant!

On dit souvent que pour venir à bout d’un problème, il faut savoir bien le nommer. C’est absolument vrai. Mais il arrive aussi qu’un débat sur les mots devienne stérile et empêche toute action concrète dans une société. C’est malheureusement ce qui s’est passé dans ce cas.

Alors, svp, que personne ne monte à nouveau un tel débat en épingle! Il nous éloignerait de l’essentiel.

Il serait aujourd’hui facile de faire de gros plans sur le fait que Justin Trudeau ait utilisé le mot «systémique» et que François Legault l’ait non seulement évité, mais réfuté.

Lundi, les deux hommes, chacun de leur côté, ont dénoncé le meurtre commis par un policier blanc à Minneapolis contre l’Afro-Américain George Floyd.

Entre M. Trudeau et M. Legault, il ne s’agit pas d’une opposition sur le fond, contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de croire. Mais plutôt d’une façon pour l’un et pour l’autre de s’adresser à leurs sympathisants, de se présenter à la population.

«Le racisme envers les Noirs, la discrimination systémique, l’injustice – ça existe aussi chez nous», a déclaré le premier ministre du Canada.

«On sait que, malheureusement, ça existe encore et il faut lutter contre le racisme», a de son côté affirmé le premier ministre du Québec.

Justin Trudeau ne dit pas que la discrimination est chevillée au corps de la société canadienne; qu’elle est érigée en système. Et François Legault ne dit évidemment pas que la discrimination et le racisme n’existent pas au Québec. D’ailleurs, la question du profilage racial figure dans la réflexion lancée par son gouvernement sur la future réforme de la loi sur la police.

Évitons de faire en sorte que nos politiciens soient emportés par un mot qui, en raison de son potentiel de polémique, empêcherait d’avancer concrètement.

La situation des sociétés québécoise et canadienne n’est pas celle des États-Unis, mais il reste tellement à faire chez nous aussi.

On peut chacun estimer que la discrimination est systémique ou pas au Québec et au Canada. Ce que personne ne peut nier est l’existence de comportements racistes et discriminatoires ici aussi.

Et il ne faudrait pas que ceux qui sont agacés par la portée de ce mot se cabrent lorsqu’il est employé — surtout pas lorsqu’il est employé par des personnes qui sont elles-mêmes victimes de vexations, de discriminations et de racisme.

Mais surtout, surtout, il ne faudrait pas qu’une dispute politicienne sur le terme «systémique» paralyse les nécessaires actions. On a joué là-dedans tout récemment.

En 2017, Jean-François Lisée ne niait pas l’existence au Québec de discriminations et de racisme. Il vitupérait la consultation gouvernementale. Il l’estimait culpabilisante. Il avait en revanche proposé une série d’actions concrètes : interdire «l’exigence d’une “première expérience canadienne de travail”», créer «des projets pilotes de CV anonymes», établir un régime d’inspection sanctionnant la discrimination à l’embauche, et sanctionner par des amendes importantes les propriétaires pris en flagrant délit de discrimination.

Même si un corps de police comme celui de Montréal a souvent été montré du doigt en raison du comportement de certains de ses membres, il est encourageant de l’avoir entendu ces dernières heures établir une claire et nette distinction entre, d’une part, les manifestations pacifiques dénonçant le meurtre de George Floyd, ainsi que le droit des manifestants «de dénoncer haut et fort» la violence dont il a été victime et, de l’autre côté, les méprisables petits casseurs qui ont profité de la situation.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

Chronique

Pas d’indulgence pour les imbéciles, svp!

CHRONIQUE / En raison de la COVID-19, le bilan routier portant sur l’année 2019 dévoilé le 8 mai par la Société de l’assurance automobile du Québec n’a pas obtenu l’attention qu’il requiert. Car même si la plupart des indicateurs confirment d’intéressantes tendances, celui concernant le nombre de piétons tués ne fléchit pas, au contraire. Une désespérante anomalie.

Cette anomalie ne devrait pas seulement provoquer un sursaut d’indignation chez les autorités publiques, mais d’actions. Elle devrait aussi provoquer ce que l’on doit bien appeler une «prise de conscience collective», bien que l’on ait souvent l’impression de lancer une bouteille à la mer qui ne reverra jamais le rivage en employant une expression comme celle-là.

En 2019, le nombre de décès chez les piétons a augmenté de 1,4 % par rapport à 2018, nous a appris la SAAQ au début de mai. Le nombre de décès chez les piétons l’an dernier s’est élevé à 71 au Québec.

Il s’agit d’une augmentation d’un décès par rapport à 2018, mais  — pour prendre un élément de comparaison plus significatif — d’un bond de 18,7 % par rapport à la moyenne des piétons tués par un véhicule motorisé entre 2014 et 2018.

Ceci explique-t-il cela? Les véhicules continuent d’être de plus en plus nombreux. Et ils prennent du volume. Ils sont de plus en plus nombreux à être hauts sur pattes.

Le vieillissement général de la population constitue-t-il un autre facteur? Sans doute. De nombreuses personnes âgées figurent parmi les victimes.

Quoi qu’il en soit, un bilan aussi désastreux n’est pas normal. Aucune personne sensée n’en disconviendra. Et pourtant, combien d’insouciants et de négligents derrière le volant parmi ces personnes d’accord pour dire que c’est anormal? 

Dans les rapports d’experts, on parle souvent de «distractions». C’est vrai. Mais parlons désormais surtout de négligence et d’insouciance. On serait plus près de la vérité.

Le mot hécatombe paraîtra fort à plusieurs au regard d’autres drames. Il est fort, c’est vrai. Mais quel mot employer devant la situation suivante? Des 333 décès recensés sur les routes du Québec l’an dernier, 21 % étaient des piétons!

En 2019, 70 piétons ou plus ont été mortellement happés pour une troisième année d’affilée.

C’est un vrai problème de société. Ainsi que de santé publique.

C’est, soit dit en passant, un pied de nez macabre lancé aux passages consacrés aux piétons dans la Loi modifiant le Code de la sécurité routière adoptée par l’Assemblée nationale en avril 2018. On y a introduit l’obligation de maintenir une distance d’un mètre (dans les zones de 50 km/h ou moins) et de 1,5 m (dans celles de plus de 50 km/h) entre un véhicule et un piéton. On y a révisé la règle de priorité aux passages pour piétons en la faveur de ceux-ci et introduit le concept de «rue partagée».

C’était bien, mais cela paraissait déjà bien insuffisant. Et c’est bien insuffisant. Sans compter le fait que ces prescriptions demeurent largement méconnues.

Les statistiques officielles dévoilées le 8 mai rendent plus impérative la mise en place des demandes formulées dans une pétition ayant circulé en fin d’année dernière et dont le docteur Alain Vadeboncoeur a été l’initiateur. Elle propose de faire respecter l’article de la loi stipulant que «lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons», le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser celui-ci pour lui permettre de traverser. Les cyclistes doivent également accorder la priorité aux piétons, soit dit en passant…

La pétition recommande que le gouvernement du Québec hausse de 100 à 300 $ les amendes liées au non-respect de l’obligation de s’arrêter à un passage pour piétons. Elle préconise aussi que les conducteurs fautifs voient tomber trois points d’inaptitude dans leur dossier.

L’organisme Piétons Québec s’inquiète de la tendance lourde à la détérioration du bilan de sécurité routière pour les piétons. Il plaide notamment et depuis longtemps pour l’aménagement de rues qui garantissent leur sécurité.

Un rapport produit en octobre dernier par un comité d’experts sur la sécurité des piétons recommande, lui, et entre autres, «d’accroître la sensibilisation faite auprès des conducteurs de véhicules routiers sur le lien entre la vitesse et les risques pour les piétons», de «fournir des outils aux décideurs et aux concepteurs municipaux afin qu’ils prennent des décisions éclairées quant aux bonnes pratiques concernant les aménagements destinés aux piétons» et que ces aménagements «favorisent le respect des limites de vitesse, particulièrement là où il y a présence d’usagers vulnérables».

Quant à nous tous, «usagers vulnérables» — car nous sommes tous piétons à un moment ou l’autre (bien que certains le soient plus que d’autres) —, soyons toujours le plus possible vigilants.

Prenons garde à nos vies! Ne perdons jamais de vue que nous sommes vulnérables.

Quant à nous, propriétaires de véhicules, soyons en permanence conscients que même la meilleure vigilance du monde des piétons — de nous tous en tant que piétons — ne réduira jamais les conséquences d’un impact entre 1000 ou 2000 kilos d’acier et nos êtres de chair et d’os.

Ce qui vaut sur la route vaut pour tout : pensons aux plus vulnérables.

Et, pour nous y aider, des amendes pour certaines infractions devraient être plus salées. Ce, parce qu’il n’y a pas que des distractions et des distraits. Il y a aussi de dangereux insouciants irresponsables. On en voit tous les jours brûler volontairement et consciemment des feux qui passent au rouge.

De vrais accidents totalement imprévisibles continueront toujours de se produire. C’est une chose.

Mais, svp, pas d’indulgence pour les imbéciles. Pas d’indulgence pour les têtes brûlées qui provoquent des accidents en quelque sorte sciemment en raison de leur propension à ne penser qu’à eux, à toujours se croire seuls au monde. Pas d’indulgence pour ceux qui trop souvent ne redoublent pas de vigilance aux feux de circulation, aux Stop, aux intersections et aux passages pour piétons, notamment. Là, on n’est pas dans des accidents accidentels. On est dans autre chose. On est dans des crimes.

Bien conduire, c’est savoir bien se conduire.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
PEQ, prise deux: un ministre averti en vaut deux

Jean-Marc Salvet

PEQ, prise deux: un ministre averti en vaut deux

CHRONIQUE / La nouvelle mouture du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) est plus convaincante que la première. Exit les listes restreintes de domaines admissibles! Pour avoir droit à cette voie royale pour immigrer au Québec, les candidats devront toutefois désormais soit ajouter une expérience de travail, soit prolonger celle qui était déjà exigée. C’est défendable.

Le projet présenté jeudi par le ministre Simon Jolin-Barrette se tient. Tout à l’inverse de sa première mouture, qui s’appuyait sur des listes non seulement limitatives, mais incohérentes de «formations en demande et d’emplois en déficit».

Elle modifiait les règles en cours de route. Elle abandonnait des milliers de personnes qui pensaient en toute bonne foi avoir droit à ce parcours. C’est moins le cas avec cette mouture. Elle ajoute des conditions d’expérience de travail, certes, mais ne dit à aucun candidat que c’est terminé pour lui.

Quelques jours après la présentation de son premier projet, l’automne dernier, M. Jolin-Barrette avait dû le suspendre. Il avait dû le faire en raison du tollé. Mais aussi parce que ni lui ni le gouvernement ne pouvaient défendre un projet mal ficelé qui, de surcroît, avait pris par surprise les chambres de commerce et les réseaux universitaire et collégial du Québec. Il était indéfendable.

Un ministre averti en vaut deux! Même si ce deuxième projet peut requérir des ajustements, Simon Jolin-Barrette et son gouvernement seront en mesure de le défendre.

Politiquement, c’est le jour et la nuit par rapport au premier.

Mais l’objectif du gouvernement sera-t-il atteint? Il est de réduire la part du Programme de l’expérience québécoise dans le total de la sélection québécoise de l’immigration. Le PEQ compte actuellement à lui seul pour quelque 86% de ce total. Une très grosse part sur laquelle Québec n’a à peu près pas de contrôle, puisque le PEQ donne automatiquement droit (ou presque) au Certificat de sélection du Québec (lequel mène à l’obtention de la résidence permanente au Canada et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne).

Québec aimerait voir croître la part des immigrants provenant d’Arrima, un programme qui lui permet véritablement de choisir les candidats à l’immigration en fonction des besoins qu’il estime être ceux du marché du travail.

Il est cependant difficile de voir en quoi ou pourquoi la part des certificats de sélection délivrés à travers le PEQ baisserait significativement en raison des expériences de travail qui seront dorénavant exigées, soit des diplômés internationaux ayant étudié ici, soit des travailleurs temporaires déjà en sol québécois. C’est un pari. Rien de plus.

Même si plusieurs déplorent cette nouvelle exigence placée sur l’autoroute du PEQ, il est difficile de voir en quoi elle découragerait les postulants désireux de s’installer au Québec.

Le Québec devrait demeurer attractif. Surtout lorsqu’il aura retrouvé son élan économique.

Cette condition supplémentaire ne devrait pas plus décourager les étudiants étrangers de choisir le Québec que ne l’avait fait — et malgré tout ce que l’on entendait alors — la hausse des droits de scolarité à l’université pour les étudiants français sous le gouvernement de Philippe Couillard. Ces étudiants ont continué d’être plus nombreux chaque année à choisir le Québec.

Parmi les ajustements qui pourraient néanmoins être apportés à cette mouture, mentionnons l’idée étonnante qu’elle contient d’exclure du PEQ certaines catégories d’emplois peu qualifiés, alors qu’un domaine comme la transformation alimentaire ou le secteur manufacturier en général ont depuis longtemps d’immenses besoins. De tels candidats seront-ils recrutés à travers l’autre programme administré par Québec? Est-ce cela que l’on doit comprendre?

Par ailleurs, si l’on part du principe que l’immigration doit répondre aux besoins de main-d’oeuvre, on doit noter avec effarement qu’à peine 115 préposés aux bénéficiaires ont été sélectionnés à travers les programmes d’immigration du Québec depuis 2013. On comprend mieux, dès lors, la mise en place, annoncée par Simon Jolin-Barrette, d’un «projet pilote» visant à recruter à l’étranger 550 préposés aux bénéficiaires par année.

Plus tôt cette semaine, le premier ministre François Legault avait déjà entrouvert la porte à quelques centaines de demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD et désireux de demeurer au Québec.

Tout ça va, enfin, quand même dans le bon sens.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Élan du coeur et intérêt bien compté

Chronique

Élan du coeur et intérêt bien compté

CHRONIQUE / C’est par élan du coeur, mais aussi un peu par intérêt bien compté que François Legault a soudainement entrouvert la porte aux demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD.

M. Legault a bien sûr mis l’accent sur le fait que permettre à ces demandeurs d’asile de demeurer au Québec serait une façon de les remercier de ce qu’ils accomplissent. Ce serait en effet une façon de reconnaître leur précieux apport.

Il a aussi par la suite — rapidement, mais tout de même — fait référence à la grave pénurie de main-d’oeuvre dans ce secteur d’activité et aux besoins que comblent déjà ces demandeurs d’asile. Cela avait le mérite de la clarté.

Quoi qu’il en soit, c’est un revirement heureux de sa part. Jusque-là, le premier ministre avait refusé tout accommodement pour ces personnes.

Un accommodement raisonnable est donc enfin recherché! C’est très bien.

L’expression «accommodement raisonnable» sied bien à la situation, puisque M. Legault veut, en même temps qu’il entrouvre une porte, éviter de lancer le message selon lequel tout demandeur d’asile en attente d’une décision sur son sort pourrait s’établir à demeure au Québec dès lors qu’il dénicherait un emploi. Il créerait ainsi, il est vrai, de nombreux faux espoirs.

D’où l’insistance qu’il a mise sur l’étude au cas par cas des dossiers de ces demandeurs.

On pouvait imaginer que ce serait le cas : dès lors que Québec s’est montré ouvert à une certaine régularisation, Ottawa a indiqué être d’accord avec lui — ce qui a été dit par Justin Trudeau.

Il était difficile de concevoir que le gouvernement canadien avance sur ce terrain sans que le Québec en exprime d’abord la volonté. C’est le gouvernement Legault qui détenait la clé politique dans ce dossier.

La question des immigrants en général ainsi que celle des demandeurs d’asile ont régulièrement divisé les gouvernements Legault et Trudeau ces derniers mois.

Ces questions ont été politiquement sensibles, c’est le moins qu’on puisse dire.

Elles ont fait perdre des points au gouvernement Trudeau dans l’opinion publique au Québec. Voilà pourquoi c’est Québec qui détenait et détient toujours la clé dans ce dossier.

M. Legault a-t-il, lui, été sensible à la cause de ces demandeurs d’asile parce qu’elle semblait recueillir de plus en plus d’appuis dans l’opinion publique québécoise? C’est un élément qui a pu jouer.

Cela étant, il faut apprécier le chemin parcouru par son gouvernement après le refus ferme qu’il avait exprimé le 13 mai à une demande de la députée indépendante Catherine Fournier. La proposition de la députée embrassait peut-être trop largement, mais on y trouvait déjà l’essentiel de ce que cherche désormais le gouvernement, soit de régulariser le statut des demandeurs d’asile oeuvrant dans les CHSLD — bien que M. Legault ait précisé que ce ne serait pas une régularisation générale, mais individuelle. Au cas par cas.

Ces demandeurs d’asile ayant trouvé à s’employer dans les CHSLD sont majoritairement d’origine haïtienne. Beaucoup ont franchi la frontière canado-américaine par le chemin Roxham, un passage qui a été au coeur de bien des polémiques et de querelles politiques en 2017 et en 2018. Particulièrement entre Québec et Ottawa.

Ces polémiques et ces querelles ont été si nombreuses que bien des gens ne pouvaient plus voir les individus derrière ces «illégaux».

La reconnaissance que François Legault souhaite maintenant accorder à plusieurs d’entre eux nous permet de mieux les voir. C’est en soi précieux.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le proverbial plat de bonbons

Chronique

Le proverbial plat de bonbons

CHRONIQUE / Il est vrai que les partis politiques fédéraux ne peuvent pas solliciter autant de dons qu’habituellement pendant la période actuelle. Pas autant qu’avant en tout cas. N’empêche qu’ils ont l’air de piger dans un plat de bonbons en recourant au programme de subvention salariale; qu’ils paraissent chercher à préserver un trésor de guerre électorale. Surtout les libéraux et les conservateurs, qui ne manquent pas nécessairement de moyens financiers importants.

Le Parti libéral du Canada, le Parti conservateur, le NPD et le Parti vert canadien ont recours au programme de subvention salariale afin de rémunérer leurs employés en cette période de crise sanitaire (ou ont l’intention d’y recourir).

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, avait un boulevard devant lui pour fustiger la décision des libéraux et des conservateurs fédéraux de faire appel à ce programme mis en place par le gouvernement de Justin Trudeau.

Ni sourds ni aveugles, les deux principaux prétendants à la direction du Parti conservateur n’ont pas tardé à comprendre que cette affaire horripilait une bonne partie de l’opinion publique des deux côtés de l’Outaouais. Peter Mackay et Erin O’Toole ont ainsi promis, chacun de leur côté, que leur parti rembourserait les sommes obtenues à ce titre s’ils en prenaient la barre.

Justin Trudeau lui-même ne devait pas se faire d’illusions lundi en expliquant que les partis politiques doivent aussi pouvoir recourir à ce programme dans la mesure où il leur évite de procéder à des mises à pied. Il ne devait pas croire qu’il convaincrait de nombreux citoyens en faisant valoir que les employés de ces partis n’ont pas moins besoin que d’autres de conserver leur boulot.

Les partis politiques ont beau ne pas avoir la cote, le premier ministre canadien a raison sur le fond : les partis ne doivent pas avoir plus de droits que toute autre organisation. Mais ils ne doivent pas en avoir moins.

D’ailleurs, et même si on peut facilement ironiser sur la chose, le Parti québécois, sur la scène provinciale québécoise, se demande lui-même actuellement s’il ne recourra pas à cette subvention salariale du gouvernement Trudeau. Il est en réflexion. Mais ne partons pas sur des chemins de travers. Restons au coeur du sujet.

Même si elles ne doivent pas avoir moins de droits, les formations politiques, compte tenu de leur situation particulière, ont néanmoins une obligation sociale et morale que d’autres n’ont pas, soit celle de faire dès à présent la démonstration qu’elles ont besoin de cet argent pour conserver leurs employés. 

Les partis ont cette obligation parce que l’on sait que les programmes d’urgence mis en place depuis le début de cette crise donnent lieu à des abus. Cela ne veut pas dire que tous ces programmes ne sont pas nécessaires. Pas du tout! Sans ce train de mesures exceptionnelles, la crise sanitaire aurait déjà plongé toute la société dans une épouvantable crise économique et sociale. Gardons toujours cela à l’esprit. Entre deux maux, on choisit le moindre.

Si les partis ont l’obligation morale de faire dès à présent la démonstration publique du besoin réel qu’ils ont, c’est parce qu’ils sont situés à la confluence du pouvoir.

Dans une configuration de gouvernement minoritaire, à Ottawa, tous les partis en sont d’ailleurs proches.

En raison de leurs moyens, les libéraux et les conservateurs fédéraux ont, plus que les néo-démocrates et les verts, l’obligation de faire très rapidement la démonstration de la nécessité qu’ils ont de passer par ce programme. La cohérence le commande, de surcroît. Car les conservateurs ont aboli le financement public des partis sous Stephen Harper et les libéraux ont préféré ne pas le rétablir par la suite. Cela, c’est sans compter le fait que ces derniers forment le parti duquel provient l’actuel gouvernement.

Résumons-nous : même s’il est facile et tentant de casser du sucre sur le dos des partis politiques, le recours à la subvention salariale n’est pas condamnable en soi. Sans cette subvention, les partis mettraient à pied des salariés, qui se tourneraient ensuite vers... la Prestation canadienne d’urgence. Celle-ci ne rapporterait pas nécessairement autant aux employés licenciés, mais l’État paierait quand même quelque chose.

En fait, la seule question qui se pose vraiment est la suivante : des partis font-ils appel à cette subvention salariale pour de mauvaises raisons? C’est pourquoi, si l’on reste sur la scène fédérale, le bureau du directeur parlementaire du budget devrait être mandaté pour donner rapidement un avis là-dessus. Ou celui du directeur général des élections du Canada. C’est la proposition que nous formulons.

De façon plus générale, cet épisode donne envie de rappeler que le système de financement des partis politiques provinciaux au Québec est préférable à celui gouvernant les formations fédérales. Au Québec, le financement des partis s’appuie surtout sur l’État. Il est lié au nombre de votes qu’ils recueillent. Ce système réduit la possible influence de puissants donateurs et a le mérite d’assurer un financement stable et, donc, prévisible. Ce qui ne veut pas dire que la situation actuelle ne leur rend pas les choses difficiles, comme le prouve l’exemple du Parti québécois. Mais ce système de financement essentiellement public basé sur les résultats électoraux est globalement plus juste.

Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
La souveraineté? C’est-à-dire?

Jean-Marc Salvet

La souveraineté? C’est-à-dire?

CHRONIQUE / La question du titre est un peu une boutade. On sait très bien ce qu’est l’indépendance ou la souveraineté d’une nation. En fait, on croit le savoir. Mais, au fond, cet état de fait existe à géométrie variable.

Il a beaucoup été question cette semaine dans les médias des 40 ans du référendum de 1980. On y a fait l’analyse de la défaite du camp du Oui; ou de la victoire du camp du Non — selon le point de vue que chacun veut bien adopter.

Depuis longtemps, cependant, chaque fois qu’il est question de ce projet politique porté depuis le début de son histoire par le Parti québécois, on peut s’étonner de constater à quel point il est bien peu défini.

Certes, de très nombreux indépendantistes argueraient qu’il est au contraire parfaitement défini, puisque l’on sait qu’il s’agit pour une nation de pouvoir voter toutes ses lois et de signer les traités internationaux qu’elle veut...

Comment alors expliquer que d’aussi nombreux péquistes aient sursauté en 2014 lorsque Pauline Marois a dit qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada?

Mais, au fond, comment s’étonner de leur étonnement? Ces questions sont sans cesse éludées par le Parti québécois.

Un parallèle avant de poursuivre : à notre époque, les programmes que les partis politiques présentent en campagne électorale sont précis et définis. Ils constituent des feuilles de route. Et un projet d’indépendance ne serait pas explicite? Voyons! Il y a là une incongruité.

Pour un parti, il vaut mieux avoir des réponses à ce que l’on propose que de ne pas en avoir. Il vaut mieux avancer à visière levée que de flouter les contours.

Le mot «indépendance» ne peut faire foi de tout. 

Quel type de souveraineté? Cette question est une marotte chez moi. J’y reviens souvent dans des termes identiques. C’est que je ne cesse de m’étonner que le Parti québécois laisse en plan cette interrogation.

On sait pourquoi. Les péquistes n’ont jamais vraiment partagé entre eux la même vision des choses. Et, surtout, s’avancer sur ce terrain a souvent été vu comme une prise de risque. Plus leur parti fournirait de détails, plus il donnerait de prises à ses adversaires...

Mais l’époque exige au moins qu’un parti portant un tel projet soit capable de nous dire s’il souhaite ou non une monnaie commune. C’est un chemin plus difficile, mais tellement moins incantatoire.

Après, au moins, il serait possible de discuter. Et, pour les souverainistes, ce serait une occasion de tenter de faire la pédagogie du projet qu’ils portent et de susciter et d’animer des débats, de surcroît.

Le plus difficile pour le Parti québécois n’a jamais été de réaffirmer sa foi en la souveraineté. Non plus que d’énoncer les bienfaits qui découleraient d’un Oui majoritaire lors d’un éventuel troisième référendum sur l’indépendance. Pas plus que de dresser le procès du «régime canadien». Tout ça, c’est son pain et son beurre. Il sait le faire.

Depuis au moins une génération — je le répète une énième fois —, le plus dur pour le Parti québécois a toujours été de dire aux Québécois si son projet comportait ou non l’adoption d’une monnaie québécoise; si l’armée devait être commune ou pas (avec ce qui resterait du Canada); s’il fallait créer ou pas des institutions politiques communes avec un Canada amputé du Québec (et encore moins de dire lesquelles, bien sûr). Autre question flottant dans les airs: quel type de frontières?

Sur toutes ces questions, les pages sont blanches. Y répondre serait pourtant, pour le Parti québécois, accepter de mener un long et vrai travail de reconstruction.

Y aura-t-il enfin du mouvement de ce côté? Plus tôt cette année, le Comité national des jeunes du Parti québécois a dit qu’un Québec indépendant devrait avoir la «piastre québécoise» comme monnaie. Mais les jeunes péquistes n’ont pas précisé si, dans leur esprit, elle devait être adossée au dollar canadien (si bien sûr cette devise voyait le jour un jour lointain, après un éventuel troisième référendum qui donnerait la victoire au Oui. Il y a quand même loin de la coupe aux lèvres).

Du mouvement? À la Commission politique du Parti québécois, on confie avoir la volonté de creuser des questions comme celles soulevées dans ce texte.

Quarante ans après le premier référendum lancé par ce parti, ce ne serait que normal.