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Jean-Marc Salvet

Cohérence et incohérence autour des finances

CHRONIQUE / Surprise! Le gouvernement Legault créera un poste de directeur parlementaire du budget. C’est du moins ce que l’on doit comprendre et même tenir pour acquis.

Les motions parlementaires ont beau n’avoir aucun caractère contraignant, on ne voit pas comment, désormais, l’équipe gouvernementale pourrait ne pas donner suite à celle qu’elle a appuyée à ce sujet cette semaine. Présentée par le Parti québécois, elle l’invitait à créer cette fonction. Et le gouvernement a dit oui par vote.

S’il n’allait pas de l’avant, il se ferait rappeler son vote de ce mercredi. Et il se ferait dire qu’il n’a voté de la sorte que par opportunisme, par crainte de perdre des points ou pour éviter de susciter une polémique sur le moment.

Ce directeur parlementaire du budget devrait dresser, à intervalles réguliers, un portrait indépendant et objectif de l’état des finances publiques. Et se pencher sur les prévisions du ministère des Finances du Québec. Ce serait entre autres son travail.

Il sera très certainement susceptible de fournir des éclairages bienvenus. Il le faudrait en tout cas. Sinon, à quoi bon?

On apprenait la semaine dernière que l’année financière terminée le 31 mars dernier affiche finalement un surplus budgétaire de 8 milliards $ — de 4,8 milliards $ après les versements effectués au Fonds des générations. Dire que le ministère des Finances avait prévu au départ qu’il faudrait puiser 1,5 milliard $ dans la réserve de stabilisation pour seulement parvenir à l’équilibre financier à ce moment-là. Au total, ce n’est pas un mince écart sur un budget global de 115 milliards $.

C’est entre autres ce grand écart qui a relancé l’intérêt des partis d’opposition pour un poste de directeur parlementaire du budget, comme il en existe un à Ottawa.

Les libéraux...

Au fil des ans, de très nombreux projets de loi préconisant la création d’un tel poste ont été présentés à l’Assemblée nationale. Toujours par des députés d’opposition. Ce qui ne mène jamais loin.

Le dernier en date a été présenté ce jeudi par le député Vincent Marissal, de Québec solidaire. En 2012, c’est l’actuel président du Conseil du trésor, Christian Dubé, qui était alors dans l’opposition, qui avait présenté un projet de loi semblable. Aucun n’a jamais eu de suite.

Incohérence? Ce mercredi, les libéraux ont voté en faveur de la motion du Parti québécois. Or, lorsqu’ils étaient au gouvernement, ils avaient refusé de créer une telle fonction. Ils disaient ne pas vouloir créer une nouvelle structure.

En lieu et place, le gouvernement Couillard a confié au Vérificateur général du Québec le mandat «d’exprimer son opinion sur la plausibilité des hypothèses et des prévisions présentées» par le ministère des Finances. À ce moment-là, il s’agissait surtout d’éviter qu’un nouveau gouvernement, en arrivant au pouvoir, découvre un portrait financier différent de celui annoncé par l’équipe gouvernementale sortante.

Question de fond : un directeur parlementaire du budget et son équipe prendraient-ils aussi sous leur responsabilité cette tâche spécifique confiée au bureau du Vérificateur? Ce serait logique. Lui et son équipe devraient également et nécessairement être capables de dresser un portrait impartial des finances publiques avant le déclenchement des élections, non?

Puisque le gouvernement a maintenant voté en faveur de la création de cette instance, le plus important pour la suite des choses sera d’éviter les dédoublements.

Chronique

Oui au «mea-culpa», mais faut pas exagérer!

CHRONIQUE / Après avoir reconnu mardi ses erreurs dans la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), le gouvernement de François Legault n’avait pas envie mercredi de mettre, en plus, un genou à terre. Il estime en avoir déjà fait assez dans le «mea-culpa».

Le groupe parlementaire caquiste a donc repoussé une motion l’invitant «à collaborer avec la fonction publique québécoise» et à «tenir compte de son expertise dans l’élaboration des politiques publiques».

Sur le fond, personne au sein du gouvernement ne se déclarera en désaccord avec un tel énoncé. On n’entendra aucun ministre argumenter qu’il ne faut pas s’appuyer sur la fonction publique!

Mais en acceptant cette motion parlementaire de Québec solidaire, le gouvernement Legault aurait attesté que le ministre Simon Jolin-Barrette n’a pas pris en compte des avis de la haute fonction publique sur la réforme du Programme de l’expérience québécoise; et, par extension, que la gouvernance a connu des dysfonctionnements.

Un élément de perspective tout de même : ce n’est quand même pas la première fois que des avis de la haute fonction publique sont ignorés! Éloignons-nous dans le temps : sous d’autres gouvernements, ce sont même des avis juridiques internes qui ont été rejetés en toute conscience.

Si le problème autour du PEQ a beaucoup porté sur des erreurs de fait, c’est aussi que des garde-fous ont manqué. Des boulons devront être resserrés dans les mécanismes de gouvernance entre ministres et entre ministères.

Jusqu’au bout

Simon Jolin-Barrette n’avait pas le choix d’admettre des erreurs, mardi. Comment pouvait-il en être autrement dès lors que la réforme présentée il y a deux semaines avait été officiellement suspendue? Il devait passer par cette reconnaissance, mais c’était tout de même sans surprise.

Dans la foulée, le ministre a promis qu’il consultera ses «partenaires» des milieux économiques et de l’enseignement supérieur pour confectionner la prochaine mouture de son plan. Il n’a pas parlé de la fonction publique.

On peut toutefois être certain qu’il voudra aussi écouter très attentivement les avis qu’elle lui fournira dans la révision qu’il réentreprendra du PEQ — lequel peut permettre de décrocher assez rapidement un certificat de sélection du Québec, qui lui-même mène à l’obtention de la résidence permanente et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne.

Le ministre sait bien qu’il n’aura pas droit à une autre erreur du genre. Il s’organisera pour être capable de défendre sa prochaine mouture et la porter jusqu’au bout. Et il n’aura pas le choix de s’assurer au préalable que tout le gouvernement pourra la défendre avec lui et la mener à terme.

Une liste?

Le gouvernement a rejeté mercredi une autre résolution parlementaire dans ce dossier. Soumise par les libéraux, elle demandait que la prochaine réforme du PEQ soit épluchée par les députés en commission parlementaire.

L’équipe gouvernementale ne pourra cependant pas, pour cette prochaine mouture, sauter l’étape de la «prépublication» de son règlement afférent dans la Gazette officielle du Québec. Cette prépublication permettra à tous ceux qui voudront commenter le règlement de le faire avant son entrée en application — y compris ceux que le ministre aura déjà consultés au préalable.

La prochaine «liste des domaines de formation en demande et des emplois en déficit» sera très certainement plus large que moins. Mais le dossier demeurera délicat et le gouvernement ne convaincra vraisemblablement pas ceux qui s’opposent à l’idée même d’une liste ciblée. 

Cela dit, y aura-t-il bel et bien encore une liste du genre ou le gouvernement trouvera-t-il une autre façon de mieux lier l’immigration économique au marché du travail? Trouvera-t-il une autre façon de parvenir à cet objectif auquel il tient?

S’il existe une liste associée au PEQ, et que celle-ci est appelée à changer régulièrement, il aurait avantage à instaurer une clause de droit acquis pour les étudiants étrangers et les travailleurs temporaires qui s’inscriront dans des formations en demande ou qui travailleront dans des secteurs en déficit de main-d’œuvre. Ils seront ainsi protégés même si ces domaines d’études et de travail ne figurent plus dans le fameux document une fois leur parcours complété.

Chronique

Ce PQ qui veut vivre

CHRONIQUE / Au Parti québécois (PQ), certains disent vouloir désormais surtout travailler à faire valoir les bienfaits du projet souverainiste. Très bien.

Je serais cependant étonné que cette volonté supplante la conviction de plusieurs souverainistes pour qui la meilleure carte passe par une série de fins de non-recevoir du gouvernement canadien à des demandes formulées par le Québec.

Je serais davantage convaincu de la volonté du PQ de renouer avec la promotion de la souveraineté s’il définissait les contours du projet qu’il veut proposer aux Québécois.

Le plus dur pour lui ne sera jamais de réaffirmer sa foi en la souveraineté, comme il l’a fait la fin de semaine dernière, mais de la définir.

Une monnaie commune avec le reste du Canada? Non? Oui?

Une armée commune? Oui? Non?

Quel type de frontières?

Des institutions en partage? Lesquelles?

De nombreux péquistes avaient sursauté en 2014 lorsque Pauline Marois avait laissé tomber qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada. Pourquoi? Parce que ces questions étaient et demeurent éludées depuis plus de 25 ans.

Pourquoi? Notamment parce que les péquistes n’ont jamais vraiment partagé entre eux la même vision des choses. Et que s’avancer sur ce terrain a souvent été vu comme un risque. Plus on fournirait de détails, plus on donnerait de prises aux adversaires...

Mais que risquerait le PQ aujourd’hui à mieux définir son projet?

Le Parti québécois conserve toute sa pertinence sur l’échiquier politique québécois. Ce n’est pas parce qu’on est moins populaire que d’autres qu’on n’a pas des choses à dire.

Mais puisqu’il a décidé de revenir à ses convictions de base, il devrait en dire davantage sur les contours du Québec souverain qu’il souhaite. Ne serait-ce que pour animer son projet.

Pas le choix

Pour exister, le PQ a décidé de remettre l’indépendance au cœur de son action... Une fois de plus.

Il n’avait pas le choix d’y revenir une énième fois, puisque le gouvernement Legault a investi le terrain du nationalisme sur lequel il se repliait régulièrement. Il devait donc renouer avec son ADN.

Depuis les dernières élections générales au Québec, il ne restait qu’à officialiser la chose. Cette officialisation était tellement sans surprise que la direction du parti n’a même pas attendu la réunion de son instance militante pour aller de l’avant. Avant ce retour au jeu de base, le mot indépendance figurait déjà sur les pancartes électorales du candidat péquiste concourant dans la partielle de Jean-Talon.

La fin de semaine dernière, le PQ a aussi résolu de ne pas discuter de la «mécanique», mais de l’objectif. Une fois de plus là aussi, pourrait-on ajouter. Il veut parler de l’indépendance du Québec, mais pas du moment où un référendum serait déclenché. Dès une éventuelle reprise du pouvoir? Dans un éventuel deuxième mandat?

Pour l’heure, compte tenu de sa petite santé politique, aucun de ses adversaires n’exigera de la clarté à ce sujet. Mais soyons certains que si le Parti québécois devait retrouver du tonus, ce débat reprendrait de plus belle.

Les partis fédéralistes lui demanderaient de se commettre afin d’éviter qu’il ait une carte blanche en poche; et des péquistes et des indépendantistes le feraient pour être sûrs qu’un gouvernement péquiste ne passerait pas à côté d’un possible rendez-vous référendaire.

Cela pour dire que la situation politique déterminera beaucoup plus la direction que prendra le PQ dans l’avenir que ce qui a été décidé ces derniers jours.

Et il va sans dire que l’identité de son prochain chef comptera beaucoup plus que tout cela. Surtout qu’il existe — hormis en ce qui concerne l’objectif de la souveraineté — des visions très différentes entre les trois candidats pressentis jusqu’ici : Sylvain Gaudreault, Paul St-Pierre Plamondon et Frédéric Bastien.

Dans le contexte actuel, pas plus qu’il ne perdrait à dessiner les contours de la souveraineté qu’il désire, le PQ ne perdrait rien non plus à permettre non seulement à ses membres, mais à des sympathisants de participer au choix de son prochain chef — s’il y en a plus d’un qui se lance.

Jean-Marc Salvet

L’humiliation de Simon Jolin-Barrette

CHRONIQUE / La raison d’État a prévalu. En suspendant la réforme du Programme de l’expérience québécoise, François Legault a rendu l’une de ses plus difficiles décisions depuis qu’il occupe le poste de premier ministre du Québec. L’une de ses plus difficiles, car elle heurte de plein fouet le ministre Simon Jolin-Barrette, pour qui il a beaucoup d’admiration depuis longtemps.

La raison d’État, ici, en l’occurrence, c’est celle de son gouvernement. On ne voyait plus au bureau du premier ministre comment sortir de ce panier de crabes. On craignait une descente aux enfers.

Le projet était si bancal et faisait tant l’unanimité contre lui que le gouvernement aurait eu à faire face à de forts vents contraires pendant des semaines et des semaines.

Les partis d’opposition, mais aussi les chambres de commerce et les réseaux universitaire et collégial avaient encore des munitions pour monter aux barricades en raison de la liste bâclée des formations et des métiers donnant droit au Programme de l’expérience québécoise — lequel peut permettre de décrocher assez rapidement un certificat de sélection du Québec, qui lui-même mène à l’obtention de la résidence permanente et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne.

La pilule sera nécessairement difficile à avaler pour le ministre Simon Jolin-Barrette, même si, officiellement, il est partie prenante de la décision prise de suspendre sa réforme.

Le seul? 

On a toujours estimé au bureau de François Legault qu’un geste difficile de ce genre montre non seulement qui est le patron, mais aussi que le premier ministre place les intérêts du Québec au-dessus de tout.

Comparaison n’est pas raison, mais son gouvernement avait gagné des points dans l’électorat lorsqu’il avait démis MarieChantal Chassé de ses fonctions de ministre de l’Environnement. 

Simon Jolin-Barrette ne sera pas écarté de ses fonctions, mais il sortira nécessairement écorché de cet épisode. Le premier ministre ne se fiera plus à lui aveuglément. Le ministre n’en mènera plus aussi large.

Mais Simon Jolin-Barrette est-il le seul à devoir porter le chapeau? Chose certaine, il y a eu un manque de collaboration et de consultations en amont dans ce dossier.

Au fond, c’est l’engagement pris par la Coalition avenir Québec lorsqu’elle était dans l’opposition de réduire les niveaux d’immigration qui est à l’origine de ce dernier cafouillage.

Semaine calamiteuse

Plus tôt cette semaine, le gouvernement avait déjà effectué un premier recul important en greffant une clause de droit acquis pour les étudiants étrangers actuellement aux études chez nous et les travailleurs temporaires ayant cumulé une année de travail au Québec. Le problème qui subsistait encore était celui de la fameuse liste des domaines de formation en demande et des emplois en déficit. 

Malgré la présentation jeudi de la mise à jour économique du ministre des Finances, Eric Girard, cette semaine demeurera l’une des plus calamiteuses vécues par le gouvernement Legault depuis son arrivée au pouvoir.

Jean-Marc Salvet

Vous avez dit «décorum»?

CHRONIQUE / Je ne comprends pas. Plusieurs considèrent que Catherine Dorion n’est que dans la provocation. Mais si ces personnes estiment qu’elle est dans la provocation pour faire parler d’elle, pourquoi perdent-elles leur temps à faire son jeu en parlant d’elle à ce point? C’est ce que je ne comprends pas; c’est ce que je ne comprendrai jamais.

Pour ma part, j’estime qu’on est depuis longtemps dans une sorte de délire collectif au sujet de l’élue de Québec solidaire dans Taschereau.

Il y a des parlementaires qui sont fatigués, certes. Normal. Le rythme de travail de plusieurs est effréné. Mais je crois aussi que d’autres n’ont pas grand-chose à faire pour se préoccuper à ce point des vêtements de Catherine Dorion.

Jeudi, certains se sont énervés devant le coton ouaté qu’elle portait. Quelle atteinte au «décorum»!

Ces députés ne devaient pas avoir beaucoup d’autres préoccupations en tête. Ce ne sont pourtant pas les dossiers sérieux qui manquent. Mais passons.

Vous avez dit «décorum», c’est ça? Moi, je me souviens de ce député qui, pendant les périodes des questions, dessinait des voitures plutôt que de même faire semblant de s’intéresser à ce qui se déroulait autour de lui. De jolies voitures tout de même...

Décorum? Je me souviens de députés qui, pour dire le moins, somnolaient pendant les travaux parlementaires.

J’ai en mémoire des députés que des collègues ont dû réveiller d’un aimable coup de coude pour qu’ils votent ou pour qu’ils quittent des yeux leur petit écran. Ou pour qu’ils se souviennent qu’ils étaient en commission parlementaire.

On pourrait d’ailleurs se demander jusqu’où va ce fameux décorum?

On pourrait en nommer plusieurs qui ont utilisé les tribunes solennelles du Parlement pour promettre des choses dans l’opposition qu’ils savaient qu’ils ne réaliseraient pas une fois au pouvoir. Je pense par exemple ici aux fameux trop-perçus d’Hydro-Québec dont les Québécois ne reverront pas tout à fait la couleur.

«Stupide», rien de moins!

On n’a pas à être d’accord avec ce que dit Catherine Dorion au Salon bleu ou ailleurs — pas plus qu’avec le programme de Québec solidaire.

La députée de Taschereau divise, qui plus est. Mais on pourrait dire cela de bien d’autres élus, cela dit.

Je ne comprendrai cependant jamais, je le répète, que ceux qui l’accusent d’être dans l’outrance en raison de certains vêtements qu’elle porte (parfois) lui accordent toujours tant d’importance, puisqu’alors, pour être logiques avec eux-mêmes, ils ne devraient pas lui prêter l’attention qu’elle chercherait à obtenir, non?

Catherine Dorion n’avait tout de même pas mis le capuchon sur sa tête! Gare aux polices du bon goût.

Des atteintes bien plus graves sont régulièrement commises contre le décorum à l’Assemblée nationale. Pensons seulement au chahut. Pensons aussi aux invectives que certains lancent à micro fermé à leurs adversaires.

À la période des questions, jeudi, un élu libéral a traité un ministre de «stupide» — hors micro, bien entendu. C’est du décorum, ça?

Il y a tellement plus à dire sur le décorum à l’Assemblée nationale que le pauvre coton ouaté de Catherine Dorion.

Jean-Marc Salvet

Conte de fées, yoyo et cachotteries

CHRONIQUE / Le conte de fées vécu jusqu’ici par le gouvernement Legault tient beaucoup à l’accent qu’il a mis sur les questions dites identitaires, ainsi qu’à l’incroyable situation des finances publiques — laquelle a de nouveau permis jeudi au ministre des Finances, Eric Girard, de répéter qu’il remet «de l’argent dans le portefeuille des Québécois».

Mais comme disait feu Bernard Landry, dont s’est réclamé François Legault cette semaine, plus on gouverne, plus on accumule le nombre de mécontents... C’est inévitable.

Qu’en sera-t-il après cette semaine calamiteuse pour le gouvernement, qui a pensé avoir raison contre tous sur le Programme de l’expérience québécoise?

Tout conte de fées se termine un jour. Pour un gouvernement, le tout est de retarder l’effet de la fameuse addition des mécontents. Mais encore faut-il, pour que cette addition ait un effet politique, qu’il ait au moins devant lui un parti d’opposition jugé crédible par suffisamment de citoyens.

Le gouvernement Legault a cumulé plusieurs vraies erreurs. Mais il lui reste des munitions politiques dans sa besace. Le ministre Eric Girard n’a dévoilé qu’une partie des atouts qu’il possède, jeudi.

À examiner les surplus budgétaires qu’il a présentés, ce n’est même plus un contraste avec les débuts des gouvernements de Pauline Marois et de Philippe Couillard; ou avec celui de Lucien Bouchard — pour remonter plus loin dans le temps. C’est totalement un autre monde! Jamais depuis longtemps une équipe gouvernementale au Québec n’a disposé d’autant de moyens.

La «réserve de stabilisation», qui peut permettre de faire face à un éventuel ralentissement économique, est en plus bien garnie.

L’année financière terminée le 31 mars dernier affiche finalement un surplus budgétaire de 8 milliards $ — de 4,8 milliards $ après les versements effectués au Fonds des générations. Dire que le ministère des Finances avait prévu au tout départ qu’il faudrait puiser 1,5 milliard $ dans la réserve de stabilisation pour parvenir à l’équilibre financier!

Ce n’est pas un mince écart sur un budget global de 115 milliards $. Un éventuel Directeur parlementaire du budget, comme le propose Québec solidaire, permettrait d’y voir plus clair plus rapidement.

Certes, tout ne se prévoit pas. Les variables sont nombreuses. Mais, à force, on finira par avoir l’impression de cachotteries.

Pour l’année financière en cours, celle qui se terminera le 31 mars prochain, le ministère des Finances prévoit maintenant un surplus budgétaire de 1,4 milliard $ (après un versement de 2,6 milliards $ au Fonds des générations). Il aurait été gênant cette fois-ci de ne prévoir qu’un simple équilibre des comptes, comme cela a été le cas ces dernières années.

La prévision aurait été encore plus élevée si le gouvernement n’avait pas devancé la réalisation de certains engagements, soit la bonification complète de l’Allocation famille, le retour du tarif unique pour les services de garde subventionnés et la baisse des tarifs de stationnement des établissements de santé. Avec raison, ces mesures seront appréciées par les familles québécoises et par bien des Québécois en général.

Mais là où je veux en venir avec la mise en exergue de ce grand yoyo budgétaire entre prévisions et surplus réels, c’est à la chose suivante : ce n’est pas parce que le ministère des Finances a établi ses prévisions des prochaines années en tenant compte d’une augmentation globale des salaires des employés des secteurs public et parapublic collée à l’indice d’inflation qu’il faut prendre cela pour argent comptant. En filigrane, il y a un yoyo qu’on ne voit pas dans les chiffres, mais qui est là.

Pour l’heure, ce qu’a inscrit le ministère des Finances dans ses documents n’est qu’une position de négociation; une position de départ.

Chronique

Encore un petit effort, M. le Ministre

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault a opté pour la seule voie possible, celle d’une clause de droit acquis pour les étudiants étrangers actuellement aux études chez nous et les travailleurs temporaires ayant cumulé une année de travail au Québec.

Avec ce recul annoncé tôt mercredi matin, le gouvernement met de côté la froide logique dans laquelle il était dangereusement en train de s’enfoncer. Il reconnaît avoir mal évalué la situation.

Ce recul tout de même honorable donne un peu de corps à un message qu’avait déjà lancé François Legault, soit qu’il faut savoir écouter et corriger ses erreurs.

C’en était une vraie, d’erreur!

S’il y avait eu des discussions préalables avec les représentants du réseau universitaire québécois — pour ne prendre que cet exemple —, le gouvernement n’aurait pas appris seulement après coup que pour les recruter, les universités ont fait miroiter à des étudiants étrangers qu’ils pourraient s’établir assez facilement au Québec une fois leur diplôme obtenu.

Elle est là aussi l’erreur, dans cette absence de dialogue préalable.

Car le contrat avait beau n’être que tacite avec ces étudiants et travailleurs étrangers, il n’en demeure pas moins que des milliers de ceux actuellement au Québec entendaient et entendent profiter de la voie rapide qu’offre le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) pour décrocher rapidement un certificat de sélection du Québec — un premier pas vers l’obtention de la résidence permanente au Canada et, éventuellement, de la citoyenneté canadienne.

Le contrat moral avait été rompu brutalement. Il devait être rétabli pour toutes ces personnes déjà sur le sol québécois. Il l’a été et c’est très bien ainsi.

En annonçant la composition de son conseil des ministres l’an dernier, François Legault avait demandé aux membres de son équipe de gouverner avec un souci de «proximité», d’«humanité» et d’«ouverture». D’humanité.

Aucun gouvernement n’aime reculer. D’un point de vue strictement gouvernemental, celui de François Legault vient donc de faire un pas important, même s’il demeure et demeurera insuffisant aux yeux de nombreux citoyens, des réseaux universitaire et collégial, ainsi que du monde des affaires.

Pas d’illusions

Que personne ne se fasse toutefois d’illusions. Le ministre Simon Jolin-Barrette ne reculera pas sur sa volonté de lier la voie rapide du PEQ à certains domaines d’études et d’emploi pour les prochaines cohortes d’étudiants étrangers et de travailleurs temporaires. On est là dans l’un des grands projets de l’équipe de François Legault. Le gouvernement ne reculera pas sur le fond.

Le Québec demeurera malgré tout attractif. Un rappel : on avait beaucoup entendu dire au moment où les droits de scolarité à l’université ont augmenté pour les étudiants français, sous le gouvernement de Philippe Couillard, que ceux-ci seraient de moins en moins nombreux à choisir le Québec. Or, ils ont continué d’être plus nombreux chaque année. Il y a toujours des prophéties de malheur qui sont prononcées un peu trop rapidement.

Ajustement

Les autorités gouvernementales doivent cependant maintenant faire en sorte que toutes les personnes qui viendront étudier au Québec dans un domaine désormais jugé prioritaire puissent profiter du PEQ même si la liste des métiers et professions en demande est modifiée au cours de leur cheminement. Autrement dit, que ces personnes qui viendront un jour ou l’autre puissent profiter de la voie rapide du PEQ si elles s’inscrivent dans des cursus universitaires considérés comme répondant à un besoin du marché du travail, même si ceux-ci ne figurent plus dans la fameuse liste à la fin de leur parcours.

Ce n’est qu’ainsi que la clause de droit acquis s’appliquera comme il se doit.

Encore un effort, donc, M. le Ministre! Encore un ajustement, pour dire les choses plus précisément. Car ce n’est plus qu’un ajustement à opérer.

La liste devra aussi être peaufinée, car elle est imparfaite.

En reculant dans ce dossier, le gouvernement a sans doute rassuré certains de ses députés ébranlés par la pluie de critiques. Il s’est peut-être épargné une sortie publique de l’un ou l’autre d’entre eux, sortie qui aurait mis à mal son unité.

Au cours des prochaines heures, il devra toutefois expliquer les raisons de la désorganisation dans ses rangs qui lui a fait perdre un vote en fin de journée mercredi dans ce dossier. Il est rare qu’une telle chose se produise.

Même si elle n’a pas vraiment de caractère contraignant, une résolution parlementaire lui demandant de jeter tout son projet à la poubelle a été adoptée grâce aux voix des partis d’opposition et parce qu’il n’y avait que trois caquistes au Salon bleu à ce moment-là. Une telle désorganisation est gênante pour lui.

Des humains, toujours des humains

C’est un hasard, mais cette semaine de travaux parlementaires à l’Assemblée nationale démontre parfaitement à quel point les dossiers qui y sont débattus touchent très directement les citoyens.

Pensons évidemment à celui du Programme de l’expérience québécoise. Mais pas seulement. Pensons aussi au projet de loi du libéral André Fortin proposant que le Québec passe au «consentement présumé» pour le don d’organes et de tissus après le décès. La ministre de la Santé, Danielle McCann, a dit qu’elle était disposée à l’examiner.

Pensons également aux consultations lancées sur l’exploitation sexuelle des mineurs.

Pensons enfin au mandat touchant «à la consommation de psychostimulants chez les jeunes en lien avec le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité».

Des humains, toujours des humains.

Chronique

La froide logique de Jolin-Barrette

CHRONIQUE / Le plus difficile pour un gouvernement est de reculer. Reculer, c’est reconnaître qu’on s’est trompé. Mais le premier ministre François Legault a dit plus d’une fois qu’il fallait être capable de reconnaître ses erreurs. Problème : son gouvernement n’en reconnaît aucune dans les modifications qu’il a apportées au Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Il aurait raison contre à peu près tout le monde.

En arrivant au pouvoir, M. Legault avait rappelé qu’il avait lui-même commis des erreurs durant la campagne électorale. Lors du débat télévisé des chefs sur les ondes de TVA, il s’était même livré à un mea-culpa. «Je ne suis pas parfait. Ça m’arrive de faire des erreurs», avait lancé le chef caquiste en faisant référence à ses réponses inexactes sur l’immigration.

«J’écoute les gens et je corrige mes erreurs», avait-il ajouté. L’immigration… Déjà à ce moment-là!

Brutalement

Dans le plus récent volet des réformes en immigration du gouvernement, la solution maîtresse passait et passe toujours par l’instauration d’une clause de droit acquis — comme le ministre Simon Jolin-Barrette en a greffé une à sa loi sur la laïcité de l’État, ce qui l’a rendue plus acceptable aux yeux de plusieurs opposants à toute interdiction en la matière. Et ce qui a réduit les drames humains.

Le gouvernement a fait de l’adéquation entre le marché du travail et l’immigration économique un mantra. Personne ne peut s’en surprendre. On peut déplorer cette logique strictement utilitariste, mais elle peut aussi se défendre. Tout comme le fait de modifier une mesure comme le Programme de l’expérience québécoise pour, par exemple, mieux tenir compte de formations menant à des métiers manuels.

Le problème est de couper du jour au lendemain les ailes de ce programme dans maints domaines de formations universitaires et collégiales. Avec une période d’adaptation, le grand objectif du ministre de l’Immigration serait pourtant atteint, même s’il était repoussé dans le temps.

Illogisme : M. Legault ne cesse de répéter qu’il veut des emplois payants au Québec. Ces étudiants à qui l’on restreint l’accès au certificat de sélection du Québec y contribueraient en bonne proportion.

Le PEQ concerne non seulement les étudiants étrangers diplômés au Québec, mais également des travailleurs étrangers temporaires ayant cumulé un an de travail chez nous. Les modifications apportées ici mènent à un autre illogisme, puisqu’il s’agit de gens déjà en emploi.

Les autres voies d’immigration dont parle Simon Jolin-Barrette n’offrent pas la même garantie de réussite. Le contrat avait beau n’être que tacite, il a été rompu.

Coup de poing

C’est une conférence de presse coup de poing qu’ont organisée conjointement mardi le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois. Pour illustrer une situation, rien ne vaut des visages. En l’occurrence, c’étaient ceux de personnes happées par le rétrécissement du PEQ.

Il y a plusieurs années déjà que les partis d’opposition ont pris l’habitude de se présenter en conférence de presse avec des citoyens touchés par telle ou telle mesure gouvernementale. Mais celle-ci était l’une des plus chocs. 

Pour l’heure, elle n’a pas ébranlé la froide logique du gouvernement.

Chez les caquistes, plusieurs ont très hâte de parler des mesures du mini-budget à venir.

Chronique

La CAQ voulait une loi sur l’interculturalisme...

CHRONIQUE / Le gouvernement de François Legault ne s’est pas montré particulièrement intéressé jusqu’ici à l’idée de présenter un projet de loi sur l’interculturalisme «comme modèle d’intégration et de gestion de la diversité» — pour reprendre les termes de la députée indépendante et indépendantiste Catherine Fournier. Pourtant, alors qu’elle était dans l’opposition, la Coalition avenir Québec (CAQ) plaidait la nécessité d’une telle législation. Mais peut-être ne faut-il pas présumer de l’avenir dans ce dossier…

Car il est bien possible que le gouvernement caquiste trouve un intérêt politique à avancer sur ce front d’ici les prochaines élections, puisqu’il pourrait inclure cette éventuelle loi dans le corpus de sa fameuse «gouvernance nationaliste» — celle qui lui a permis jusqu’ici de gagner des points dans l’électorat au point parfois de faire écran à des erreurs. Je ne reviendrai pas encore une fois ici, en guise d’exemple, sur les futurs remboursements aléatoires des trop-perçus d’Hydro-Québec.

Catherine Fournier

La semaine dernière, la députée Catherine Fournier a présenté à l’Assemblée nationale un projet de loi sur l’interculturalisme. Elle estime qu’il est «primordial» que le Québec consacre officiellement son modèle d’intégration en immigration par une loi. Elle fait valoir que «cela est nécessaire pour faire contrepoids au modèle canadien du multiculturalisme».

Le gouvernement Legault a repoussé une résolution parlementaire qui lui demandait de se saisir de ce projet de loi ou d’en produire un de son cru.

Pourtant...

Pourtant, en mars 2015, le député caquiste Simon Jolin-Barrette, en conférence de presse, avait plaidé en faveur d’une loi sur l’interculturalisme. Assis aux côtés de François Legault, il expliquait alors que cette législation devrait inclure les principes suivants : le français est la langue publique et officielle de la nation; la nation québécoise, en tant que francophonie nord-américaine, est titulaire de droits collectifs et sa culture doit être préservée; le Québec est une société qui s’emploie à respecter ses minorités ethnoculturelles; et le Québec prône le respect des valeurs communes inscrites dans la Charte des droits et libertés de la personne.

Payant plus tard?

Pour beaucoup, cette éventuelle loi ne ferait que consacrer ce qui existe déjà au Québec. C’est ce que suggère Catherine Fournier et c’est aussi ce que laissait entendre la Commission Bouchard-Taylor en 2008. Les deux commissaires faisaient en effet valoir que c’est «pour mieux établir l’interculturalisme comme modèle devant présider aux rapports interculturels au Québec» que l’État québécois devait en faire «une loi, un énoncé de principe ou une déclaration en veillant à ce que cet exercice comporte des consultations publiques et un vote de l’Assemblée nationale».

Entendons-nous : il existera toujours des nuances sur ce que recoupe l’interculturalisme. Et ce n’est pas parce qu’une loi consacrerait essentiellement ce qui existe déjà que chaque porteur de ballon n’irait pas d’une touche ou de touches reflétant sa propre vision des choses.

Dans sa proposition, la députée Catherine Fournier préconise par exemple d’«aider les individus issus de la diversité ethnoculturelle à lutter contre toute discrimination».

En passant, la libérale Dominique Anglade a promis que sous sa gouverne, un gouvernement libéral doterait le Québec d’une loi sur l’interculturalisme. 

Oui, l’idée traverse les lignes de parti.

Mais elle n’est souvent depuis longtemps que tactique. Prenons-en conscience.

Pour l’heure, le gouvernement de François Legault ne paraît plus vouloir aller dans cette direction — si l’on se fie à sa réaction à la proposition de Catherine Fournier. J’insiste sur le verbe paraître.

Car il est bien possible qu’il attende tout simplement pour agir un moment qu’il considérera plus stratégique, c’est-à-dire plus payant sur le plan politique — s’il juge alors qu’une telle loi pourrait avoir cet effet.

Jean-Marc Salvet

Don d’organes, un sujet pour les députés

CHRONIQUE / Le député André Fortin présentera cette semaine un projet de loi visant à instaurer «une présomption de consentement au don d’organes ou de tissus après le décès». Malgré les réticences légitimes que bien des citoyens peuvent ressentir devant le «consentement présumé» au don d’organes, il faudrait au moins en discuter.

Je dis cela, car, à l’Assemblée nationale du Québec, les façons de faire font en sorte qu’une proposition législative émanant d’un député d’opposition reste toujours sur une tablette — sauf rarissimes exceptions. Or, André Fortin est un élu libéral.

Mais il serait pertinent que le gouvernement de François Legault permette d’ici la fin de son mandat que ce projet de loi soit au moins étudié.

Ce ne serait pas la première fois que l’Assemblée nationale se pencherait sur le sujet. En 2006, elle a d’ailleurs adopté une loi parrainée par le député William Cusano, qui lui-même avait reçu un nouveau cœur. L’objectif que poursuivait cette législation était de faciliter les dons d’organes et de tissus. Un objectif qui n’a toutefois été réellement appliqué qu’après l’adoption d’une autre loi, celle-là en 2010. Portée par le ministre de la Santé d’alors, Yves Bolduc, elle a entre autres créé le Registre des consentements au don d’organes et de tissus.

Depuis, régulièrement, l’Assemblée nationale reçoit des pétitions réclamant que le processus de don d’organes et de tissus soit modifié pour privilégier un modèle fondé sur le «consentement présumé». Ce, afin «que les personnes décédées soient présumées donneuses d’organes et de tissus, à moins qu’elles n’aient signé un document signifiant leur refus» — pour reprendre le libellé de l’une de ces pétitions.

Pourquoi l’Assemblée nationale devrait-elle profiter de la présentation du projet de loi d’André Fortin pour se repencher sur cette question? Parce que nos parlementaires sont bien placés pour écouter les arguments de ceux qui affirment que le consentement présumé sauverait davantage de vies et pour bien entendre le malaise que vivent de très nombreux citoyens devant cette perspective. Et pour dire ensuite où en est la société québécoise à cet égard et où elle devrait être, le cas échéant.

Que ce projet de loi, au moins, n’aille pas s’empoussiérer sur une tablette. Car il existe des discussions comme celle-là qu’on peut — qu’on doit — régulièrement tenir.

Ne serait-ce que pour permettre aux citoyens de se resensibiliser à ce que nous pouvons déjà faire aujourd’hui.

La mission de Ian Lafrenière

Une commission parlementaire spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs débute ce lundi à l’Assemblée nationale. Il va sans dire qu’on est là aussi devant un autre vrai sujet.

Présidée par l’ex-policier et député caquiste Ian Lafrenière, cette commission aura pour mandat de comprendre comment des adolescentes (et des adolescents) en viennent à se prostituer et ce qu’il est possible de faire pour éviter cette descente aux enfers.

«Les filles travaillent entre cinq et six jours par semaine, font entre 5 et 10 clients par jour. Ce sont nos jeunes filles. Une fois malades ou mal en point, qu’est-ce qu’on fait? Bien, ce n’est pas compliqué : elles sont vendues; vendues à un autre proxénète», a exposé M. Lafrenière au Soleil le printemps dernier.

À n’en pas douter, les députés membres de cette commission feront un travail utile. Car il y a des pierres comme celle-là qu’il faut sans cesse retourner.

C’est une incontournable et impérieuse mission que conduira M. Lafrenière avec ses collègues de Québec solidaire, du Parti québécois et du Parti libéral du Québec.

Le déguisement de Catherine Dorion

À l’évidence, les deux sujets précédents sont beaucoup plus importants que le suivant. Le tailleur revêtu par Catherine Dorion la semaine dernière pour se «déguiser en députée» en cette Halloween 2019 ne nous mènera pas bien loin...

Certains s’énervent parce que la photo illustrant ce moment a été prise au solennel Salon rouge de l’Assemblée nationale et parce que la députée de Taschereau s’est assise sur le pupitre du président de séance pour faire immortaliser ce cliché... Mais ce n’était qu’un clin d’œil!

Si un député s’était déguisé en Charlie Chaplin et s’était fait prendre en photo au même endroit, pas sûr que beaucoup de ses collègues se seraient énervés. Gare à ne pas trop perdre de vue l’essentiel.

Jean-Marc Salvet

La CAQ veut en mettre plein la vue

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault a-t-il voulu cette semaine en mettre plein la vue, alors que des centaines de militants caquistes se réuniront samedi dans la capitale pour fêter la première année de pouvoir de la Coalition avenir Québec (CAQ)? A-t-on forcé le calendrier ou n’était-ce qu’un hasard? Peu importe, le résultat est le même.

Frais de stationnement des hôpitaux, signature du «pacte fiscal» avec les municipalités, «test des valeurs», premier mouvement dans la lutte contre les changements climatiques, etc. Tout ne se vaut pas dans cette liste, mais tout permet et tout permettra aux ténors du gouvernement de répéter leur mot de ralliement préféré : «On livre la marchandise!» Même si c’est parfois avec quelques contorsions.

Allons-y dans l’ordre.

Lundi, jour du lancement de l’élection partielle dans Jean-Talon, la ministre de la Santé, Danielle McCann, a confirmé qu’un plafond sera bientôt imposé sur les tarifs de stationnement des hôpitaux. Sous réserve des modalités (qui devront faire en sorte que la mesure ne bénéficie qu’aux personnes qui se rendent bel et bien à l’hôpital et que les établissements ne perdront pas de revenus), ça ne peut qu’être populaire. Et avec raison! L’engagement pourra bientôt être officiellement coché. Très bien.

Mardi, le gouvernement a livré sa promesse de faire passer de 18 à 21 ans l’âge légal pour consommer du cannabis au Québec. Une promesse beaucoup moins heureuse que celle sur les stationnements des hôpitaux — et qui aurait dû être réévaluée.

Les effets de la loi du ministre Lionel Carmant risquent d’être contraires à ceux recherchés. Car ce n’est pas le marché noir et les criminels qui amélioreront la situation. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ce projet de loi est celui qui, jusqu’ici, a donné le plus de fil à retordre au gouvernement d’un point de vue parlementaire. Mais la CAQ pourra clamer qu’elle a honoré son engagement… C’est regrettable.

«Promesse tenue»

Mercredi, François Legault a signé le nouveau pacte fiscal liant son gouvernement aux municipalités. Très bien pour cela.

Ce même mercredi, le ministre Simon Jolin-Barrette a présenté le fameux test des valeurs sur lequel la CAQ avait trébuché durant la campagne électorale, même si elle porte ce projet depuis 2015. L’an dernier, ses adversaires le qualifiaient de «test d’expulsion».

Au mieux, on peut dire que l’examen auquel devront se soumettre les candidats au certificat de sélection du Québec accroîtra leur sensibilité aux «valeurs québécoises» — lesquelles correspondent, cela dit, à des valeurs considérées comme universelles (même si elles ne sont pas partagées par tous partout sur la planète).

On peut aussi dire que cet examen ajoutera à l’engagement sur les «valeurs communes» que doivent déjà signer les candidats, et qu’il fera donc surtout œuvre pédagogique. D’autant qu’il ne devrait disqualifier à peu près personne.

Ce qu’avait présenté la CAQ jusque-là était difficilement applicable. Ottawa a jusqu’ici refusé de permettre au Québec de lier l’obtention de la «résidence permanente au Canada» à des conditions qui ne relèveraient pas de lui.

Le gouvernement Legault pourra tout de même dire qu’il va de l’avant avec son fameux test, même si ce n’est pas le même qu’il avait envisagé.

Personnellement, j’estime que les investissements qu’il a consentis en francisation sont incommensurablement plus porteurs pour l’intégration des personnes immigrantes et la société québécoise en général que ce futur examen.

Jeudi, en présentant son projet de loi sur «la gouvernance efficace de la lutte contre les changements climatiques», le ministre Benoit Charette a parlé d’une «étape charnière». Le titulaire de l’Environnement contrôlera le Fonds d’électrification et de changements climatiques qui remplacera le controversé Fonds vert. Une mainmise qui n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Tout dépendra de ce qui en sera fait et du sérieux des garde-fous qui seront mis en place.

Mais les mesures que M. Charette décidera de financer à travers ce fonds ne correspondront pas toujours à ce que tout le monde considérera comme relevant de la lutte contre les changements climatiques.

Le ministre a affirmé que sa proposition législative est une... «promesse tenue». La CAQ le répétera samedi.

Perlimpinpin

Impossible de ne pas en parler, puisqu’il était aux côtés de M. Charette jeudi. Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, a dû faire face toute cette semaine aux tirs parlementaires des trois partis d’opposition sur son projet de loi sur les tarifs d’Hydro-Québec. Là-dessus, je ne peux que réitérer ce que j’ai déjà dit en juin, lors de la présentation du projet de loi, soit qu’il y a beaucoup de poudre de perlimpinpin là-dedans, puisque les hausses du prix de l’électricité au Québec ces dernières années ont été en deçà de l’indice d’inflation.

En passant, on peut remarquer que le gouvernement n’avance plus vraiment en guise d’argument que sa proposition législative vise à rembourser les fameux «trop-perçus» de la société d’État.

Le conseil général de la CAQ de ce samedi se déroulera sous le thème «le meilleur est à venir».

Chronique

«Qu’on accuse ou qu’on s’excuse»?

CHRONIQUE / Il y a deux ans jour pour jour ce jeudi, le président de l’Assemblée nationale d’alors, Jacques Chagnon, souvent moqué pour ses voyages et ses plaisirs de table, avait lancé un tonitruant «qu’on accuse ou qu’on s’excuse» en plein Salon bleu. L’Unité permanente anticorruption (UPAC) avait interpellé quelques jours plus tôt le député libéral Guy Ouellette — devenu indépendant depuis.

Exactement deux ans plus tard, s’ils le pouvaient, bien des députés composant l’actuelle Assemblée nationale emploieraient les mêmes mots que Jacques Chagnon en pensant cette fois-ci à l’ex-premier ministre Jean Charest. Eux aussi lanceraient «qu’on accuse ou qu’on s’excuse», bien que les motivations varieraient d’un groupe parlementaire à l’autre.

Certains le feraient pour que M. Charest paie pour ses crimes, s’il en a commis; d’autres, pour que son honneur soit rétabli; d’autres encore, pour que cette histoire qui n’en finit plus de s’étirer cesse de contribuer au discrédit de l’UPAC. Cette affaire devenue saga court depuis des années sans aucun résultat.

Le chef libéral intérimaire, Pierre Arcand, et le premier ministre du Québec, François Legault, étaient au diapason cette semaine sur cette question. «Tout ce que je souhaite, c’est que les enquêtes finissent par aboutir», a affirmé le premier en voulant bien sûr dire «dans un sens ou dans l’autre».

«Je n’ai pas le droit de dire à l’UPAC quoi faire. Mais moi, comme tous les citoyens, je souhaiterais que cette enquête-là se conclue le plus rapidement possible», a pour sa part déclaré M. Legault.

L’enquête de l’UPAC sur Jean Charest est revenue dans l’actualité à la faveur de la sortie du livre PLQ inc. publié chez Les Éditions du Journal, de Québecor. Elle revient épisodiquement sur le tapis depuis des années.

Lourde responsabilité

La longueur de l’enquête de l’UPAC nous dit d’abord qu’il existe indéniablement un faisceau d’éléments pouvant raisonnablement laisser croire à des enquêteurs, ou ayant pu leur laisser croire, à la possibilité de déposer un jour des accusations contre M. Charest — ou contre l’ex-argentier du Parti libéral du Québec, Marc Bibeau.

Le fait que cette enquête traîne autant en longueur nous dit toutefois autre chose : même si des ralentissements ont découlé de procédures judiciaires parallèles, l’UPAC n’est pas parvenue à établir ou à réunir un ou des éléments probants pouvant servir contre l’ex-premier ministre Charest devant un tribunal — pour ne s’en tenir qu’à lui.

Cela étant, l’UPAC n’aura pas à s’excuser nécessairement, même si elle ne rassemble pas de preuves contre lui. L’ouverture d’une enquête ne mène pas toujours là.

Le corps policier aurait cependant à le faire s’il s’avérait que ce sont des dysfonctionnements internes qui ont contribué à faire traîner indûment les choses.

Et c’est là, à cette perspective, qu’on ressent un vrai trouble — sans compter celui ayant trait au financement des partis politiques québécois jusqu’à il y a quelques années, et singulièrement celui du Parti libéral du Québec. Car il n’y a plus de démonstration à établir sur la mise en place d’un système de «financement sectoriel» et l’existence de prête-noms. Tout cela a existé.

Là où des preuves doivent être rassemblées, c’est sur l’existence de liens entre ces éléments et l’octroi de contrats publics sous les gouvernements de Jean Charest — si tant est que de tels liens ont existé.

Le tout nouveau patron de l’UPAC, Frédérick Gaudreau, a une lourde responsabilité sur les épaules. S’il veut redorer le blason de son organisation, en pensant au futur plus qu’au passé, il devra bientôt dire publiquement si cette enquête est un échec et si elle a été menée pour rien. Et exonérer Jean Charest le cas échéant, entendu que toute enquête peut toujours être réactivée dès lors que de nouveaux éléments sont portés à la connaissance des policiers.

Si Frédérick Gaudreau ne profite pas bientôt du regard neuf qu’il possède et de l’autorité que lui confère le fait que sa nomination ait été approuvée récemment par l’Assemblée nationale pour tirer un trait de la sorte, on sera justifié de conclure que ses enquêteurs et lui-même ont encore de vrais espoirs de pouvoir aller plus loin. La nomination d’un nouveau patron à l’UPAC doit mener à cette croisée des chemins : que M. Gaudreau parle ou fasse déposer des accusations.

Chronique

Jean-Talon, troisième lien, cannabis et nominations

CHRONIQUE / François Legault dit beaucoup, mais sans tout dire lorsqu’il affirme que l’élection partielle dans Jean-Talon sera l’occasion pour les électeurs de manifester leur approbation à la loi sur la laïcité.

D’abord, le premier ministre et chef caquiste révèle beaucoup… En mettant d’entrée de jeu l’accent sur cet aspect des choses, il révèle qu’il est bien possible que la Coalition avenir Québec (CAQ) n’en fasse pas des tonnes sur le troisième lien entre Québec et Lévis pendant cette campagne. Et pour cause! Bien des caquistes estiment que le projet est moins populaire dans cette partie de la capitale que dans d’autres. Québec solidaire et d’autres mèneront toutefois la charge contre ce lien durant cette campagne.

Ensuite, M. Legault ne dit pas tout… Les coffres de l’État étant plus garnis que jamais, son ministre des Finances, Éric Girard, annoncera des mesures qui plairont à de très nombreux Québécois le 7 novembre lors de l’exercice de mise à jour économique et financière. Bien que M. Legault n’ait pas encore fait référence à cet exercice dans le contexte de cette élection, les mesures qui en découleront alimenteront et favoriseront la campagne de la candidate caquiste, Joëlle Boutin.

Même si la CAQ est bien positionnée pour l’emporter, et même si elle a déjà ravi Roberval au Parti libéral du Québec (PLQ) après les élections générales du 1er octobre 2018, notons que, statistiquement parlant, il n’est pas arrivé si souvent qu’un parti au pouvoir arrache une circonscription qui était représentée par un parti d’opposition lors d’une partielle. Cela a même été rare au cours des 40 dernières années au Québec.

Dans le contexte actuel, cela étant, un gain de la CAQ dans Jean-Talon serait d’abord et avant tout une solide gifle politique administrée au PLQ — et pas seulement à sa candidate Gertrude Bourdon. Une défaite des libéraux accentuerait l’image d’un parti rejeté par les francophones. À l’est de Mont­réal, point de salut? 

L’ENTÊTEMENT

De Jean-Talon à Louis-Hébert… Il y a deux ans, l’actuelle vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault, faisait son entrée à l’Assemblée nationale après avoir été élue dans la circonscription de Louis-Hébert, voisine de celle de Jean-Talon.

La CAQ était alors dans l’opposition. Elle avait profité de cette partielle pour présenter sa position sur la légalisation du cannabis. Une fois au pouvoir, elle a fait de cette position un projet de loi. Il prévoit faire passer de 18 à 21 ans l’âge légal pour consommer du cannabis au Québec.

Ce projet du ministre Lionel Carmant est celui qui, jusqu’ici, a donné le plus de fil à retordre parlementaire au gouvernement Legault. Au départ, il devait être adopté en mars dernier.

Il le sera finalement cette semaine, soit près d’un an après sa présentation.

À mes yeux, cette carte que la CAQ jugeait maîtresse n’a pas joué, ou alors très peu, dans l’élection de Geneviève Guilbault. Mais voilà : la CAQ est prise depuis ce temps avec cet engagement. Elle est d’autant plus prise avec qu’elle a fait du respect de ses engagements une marque politique — pour le meilleur et pour le pire.

Si tout le monde s’entend pour dire que la consommation de cannabis est encore plus néfaste pour des jeunes qu’elle l’est en général, le gouvernement Legault a décidé que ce n’est pas en tentant de contrôler légalement le marché qu’on arrivera à de meilleurs résultats. Le problème est que ce n’est certainement pas en le laissant aux mains des criminels qu’on y parviendra.

Voilà pourquoi les responsables en santé publique ont plaidé sans relâche pour que soit maintenu à 18 ans l’âge légal. En vain, malheureusement. On le verra cette semaine.

DE QUÉBEC À NEW YORK... 

Aux dernières générales, l’actuelle candidate caquiste dans Jean-Talon, Joëlle Boutin, avait été défaite par le libéral Sébastien Proulx dans la même circonscription. Mme Boutin avait alors comme collaboratrice de campagne une ancienne attachée de presse du péquiste Pascal Bérubé, lorsque celui-ci était ministre du Tourisme. Cette collaboratrice, Valérie Noël-Létourneau, a épaulé Joëlle Boutin avant de devenir attachée de presse du premier ministre François Legault.

Valérie Noël-Létourneau a quitté son poste auprès du premier ministre en juin pour de réelles raisons familiales. Elle vient d’être nommée conseillère chargée des projets spéciaux à la Délégation générale du Québec à New York.

Une nomination politique? Partisane? Oui, dans la mesure où sa proximité avec le gouvernement n’est pas pour rien dans sa nomination. Mais Valérie Noël-Létourneau secondera parfaitement la déléguée générale, Catherine Loubier, dans les tâches qui lui seront confiées. Nul doute là-dessus.

Le problème n’est pas du tout cette nomination. Aucunement. Le problème, c’est tout ce qu’avait dit la CAQ lorsqu’elle était dans l’opposition. Elle voyait dans toutes les nominations de personnes liées ou ayant été liées au Parti libéral du Québec et au Parti québécois de simples et bêtes récompenses politiques des gouvernements libéraux et du gouvernement Marois.

Il y en a eu des récompenses, particulièrement dans la sphère libérale, c’est indéniable.

Mais la propension qu’avait la CAQ à mettre toutes les nominations des gouvernements précédents dans le même sac a souvent été, elle, strictement partisane et politique.

Jean-Marc Salvet

Catalogne: l’échec de l’Assemblée nationale

CHRONIQUE / L’Assemblée nationale a lamentablement échoué à s’exprimer sur la Catalogne cette semaine.

Les libéraux ont repoussé une résolution parlementaire de Québec solidaire, laquelle avait l’appui non seulement du Parti québécois, mais du gouvernement caquiste. Elle faisait suite aux condamnations récentes infligées à des leaders indépendantistes catalans. Elle n’a pu être présentée, et encore moins adoptée, car l’unanimité était requise.

Un élément avant d’aller plus loin : on peut bien dire que ces résolutions ne valent pas plus que le papier sur lequel elles sont rédigées. Mais il faut savoir que plusieurs sont adoptées chaque fois que les parlementaires de l’Assemblée nationale siègent. L’institution elle-même y attache une certaine importance. Partons au moins de là.

En toute logique, les quatre groupes parlementaires représentés à l’Assemblée nationale auraient pu s’entendre sur le libellé d’une motion sur la Catalogne. Même si c’était à l’arraché, ils y étaient parvenus en octobre 2017. Ils s’étaient entendus sur un compromis, qui n’édulcorait en rien le fond du propos. Le libéral Philippe Couillard avait mis de l’eau dans son vin. Le péquiste Jean-François Lisée aussi.

Cette résolution de 2017 dénonçait «l’attitude autoritariste du gouvernement espagnol qui a mené à des gestes de violence à l’occasion du référendum sur l’indépendance de la Catalogne». Elle appelait aussi à un «dialogue politique et démocratique entre la Catalogne et l’Espagne afin de résoudre pacifiquement et de façon consensuelle les différends».

La résolution rejetée cette semaine par les libéraux se lisait ainsi : «Que l’Assemblée nationale déplore l’intimidation institutionnelle et la violence des gestes posés envers des élus et des membres de la société civile de la Catalogne; qu’elle prenne acte des lourdes peines d’emprisonnement récemment infligées à des politiciens catalans élus légitimement et démocratiquement; qu’elle réitère son appel à la négociation afin de trouver une solution politique, démocratique et pacifique au conflit actuel; que l’Assemblée nationale appelle également au respect des droits et libertés fondamentales de l’ensemble des citoyens et des citoyennes de la Catalogne et de l’Espagne.»

Une proposition

Passons sur le fait que des libéraux plus «nationalistes» que d’autres au sein du caucus libéral aient pu regretter cette fin de non-recevoir de leur propre groupe parlementaire. Ce refus n’a d’ailleurs pas vraiment été expliqué. Certains auraient désapprouvé l’expression «prendre acte», semble-t-il. Ça ne peut pas être ça. C’est impossible. Prendre acte signifie seulement «constater». Ce n’est pas très engageant.

Je soupçonne plutôt l’expression «intimidation institutionnelle» d’être à l’origine du refus libéral, puisque des libéraux et bien d’autres peuvent y voir une dénonciation directe d’une décision d’un tribunal, de la Cour suprême espagnole en l’occurrence.

Il me semble que si un compromis a pu être trouvé en 2017, un second peut encore être obtenu aujourd’hui. La phrase du libellé contenant les mots «intimidation institutionnelle» pourrait par exemple être modifiée de la façon suivante sans nuire au message de fond : «Que l’Assemblée nationale déplore l’intimidation et la violence des gestes posés envers des élus et des membres de la société civile de la Catalogne», des mots auxquels on pourrait ajouter ceux-ci : «et dénonce toutes les violences d’où qu’elles viennent».

Personnellement, j’y lirais que la judiciarisation d’un problème politique en Espagne a conduit à une ignominie. J’y lirais aussi et surtout qu’un tel procès n’aurait jamais dû se tenir, ainsi que le fait qu’il n’y aura d’autre issue à cette crise politique qu’un règlement politique — puisque le reste du libellé demeurerait inchangé. Mais j’y lirais aussi la dénonciation de toutes les violences, y compris celles que le président de la Generalitat de Catalunya, Quim Torra, n’a malheureusement dénoncées que du bout des lèvres ces derniers jours.

Il me semble qu’une résolution parlementaire rédigée ainsi pourrait recueillir l’appui unanime des quatre partis et qu’elle n’omettrait pas l’essentiel, puisqu’elle dénoncerait les condamnations et rappellerait que seul un règlement politique permettrait de sortir de la crise.

Repères

Même si le gouvernement catalan est indépendantiste, la société catalane est profondément divisée sur son avenir. Tous les Catalans ne sont pas indépendantistes.

Il faudra malheureusement attendre la fin de la campagne électorale en cours à l’échelle de l’Espagne pour que des tentatives de dialogue aient lieu entre Barcelone et Madrid. Pour l’heure, cette campagne raidit les positions.

Les socialistes du premier ministre sortant, Pedro Sanchez, seraient de loin les mieux placés pour engager le nécessaire dialogue avec le gouvernement catalan.

Chronique

Des avertissements au Canada de Trudeau

CHRONIQUE / La politique, c’est l’art du compromis. À plus forte raison, lorsqu’on dirige un gouvernement minoritaire. Et ce doit l’être encore plus lorsqu’on est à la tête d’un pays en proie à d’importantes forces centrifuges. Justin Trudeau devra pratiquer cet art complexe s’il veut éviter que les divisions se creusent davantage au sein du Canada. Possible?

Les résultats du scrutin ont envoyé plusieurs avertissements au premier ministre réélu. En déclarant qu’il avait entendu les messages des Québécois et des citoyens de l’Ouest, il est resté dans le commentaire convenu. Il doit désormais démontrer qu’il n’a pas seulement entendu, mais qu’il a compris ces messages.

Question de fond : à long terme, pour venir à bout des nombreuses forces centrifuges, le Canada devrait-il procéder à une décentralisation? Ottawa devrait en tout cas se retirer des champs de compétences des provinces.

Pour l’ouest du Canada, le deuxième gouvernement Trudeau n’aura pas le choix de maintenir sa décision d’aller de l’avant avec l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain, même si les néo-démocrates réclament l’arrêt du projet. Le sentiment d’aliénation d’une partie de l’Ouest prendrait des allures de crise politique s’il revenait là-dessus.

Il est par ailleurs dans l’intérêt politique de Justin Trudeau de cesser de diaboliser certains premiers ministres provinciaux au pouvoir à l’ouest de l’Outaouais. Difficile, mais indispensable.

Justin Trudeau ne pourra toutefois renoncer à tout pour plaire à l’Alberta, à la Saskatchewan ou à d’autres. Voilà pourquoi il devra trouver le moyen de mieux faire accepter sa taxe sur le carbone.

Gages

Pour le Québec, mais pas seulement pour lui, il devra impérativement respecter les champs de compétences des provinces. C’est le minimum du minimum. On n’en sort pas.

Pour le Québec, plus spécifiquement, son gouvernement devra donner des gages concrets. Même s’il se sent l’obligation de répéter qu’il n’exclut pas de s’associer à une contestation de la loi québécoise sur la laïcité de l’État, il devra éviter de le faire s’il ne veut pas accentuer les divisions avec les élus de l’Assemblée nationale.

Mais il devra faire plus. Notamment en accordant des pouvoirs supplémentaires que le Québec réclame en immigration.

Il irait sans doute trop loin à ses yeux dans le compromis s’il acquiesçait à la demande du gouvernement Legault — et de l’Assemblée nationale — de faire en sorte que les Québécois n’aient plus qu’une seule déclaration de revenus à remplir et que celle-ci soit administrée par le Québec. Au moins ne devrait-il pas rejeter cette hypothèse cavalièrement. Il devrait chercher à convaincre de la justesse de son point de vue là-dessus.

Tout cela ne mettrait pas fin aux tensions internes. Mais en demeurant campé sur le programme qui ne lui a pas permis de remporter une majorité de sièges, la situation se détériorera.

La balle est dans le camp de Justin Trudeau — les balles, en fait.

En regardant le portrait d’ensemble, on peut en passant se demander si le premier ministre réélu n’aura pas plus de difficulté à satisfaire les demandes de l’Alberta et de la Saskatchewan que certaines de celles du Québec. À suivre.

Un plus pour Legault

D’un certain point de vue, le premier ministre François Legault espérait sans doute l’élection d’un gouvernement minoritaire conservateur à Ottawa, puisque celui-ci aurait été d’emblée plus ouvert aux demandes du Québec. Paradoxalement, le Bloc québécois, qui relaiera ses demandes à la Chambre des communes, a contribué à bloquer la route du pouvoir aux conservateurs...

N’empêche que par rapport à la situation qui existait avant le scrutin de lundi, le gouvernement de François Legault — pour ne parler ici que du Québec — a désormais un plus grand rapport de forces devant ce gouvernement minoritaire qu’il n’en avait. Il est même solide lorsque l’on considère l’appui reçu au Québec par le Bloc québécois.

Même si le deuxième gouvernement Trudeau s’appuiera sans doute souvent sur les néo-démocrates pour gouverner, il négociera aussi des ententes à la pièce avec les bloquistes et même les conservateurs. En fait, des alliances se noueront au gré des dossiers. D’autant que personne à la Chambre des communes ne voudra retourner aux urnes rapidement.

À l’attaque!

Un mot sur Andrew Scheer pour conclure : si les gains réalisés par son parti au suffrage populaire peuvent finalement lui permettre de garder son poste, on voit difficilement comment lui-même pourrait emmener ses troupes plus loin lors du prochain rendez-vous électoral — sinon par défaut, parce que ses adversaires auraient lamentablement échoué.

S’ils étaient convaincus d’avoir beaucoup de temps devant eux, et s’ils ne craignaient pas des divisions internes, nul doute que de nombreux conservateurs se feraient entendre pour réclamer une course à la direction.

Pour sauver sa peau de chef, M. Scheer s’est déjà lancé sur un sentier de guerre politique, parlant de la chute du gouvernement de Justin Trudeau. Il a décidé de faire sienne l’idée que la meilleure défense, c’est l’attaque.

Pour le meilleur et pour le pire, tout cela promet…

Chronique

Le Canada, popcorn politique

CHRONIQUE / Un gouvernement minoritaire constitue une demi-victoire pour Justin Trudeau, mais une victoire tout de même. Pour Andrew Scheer, l’échec est cuisant.

L’arrivée d’un gouvernement minoritaire à Ottawa offrira un important rapport de forces aux néo-démocrates, avec lesquels Justin Trudeau cherchera souvent à s’entendre. Il devra aussi sans doute parfois négocier avec les bloquistes.

Cette nouvelle configuration politique offrira aussi un solide rapport de forces au premier ministre du Québec, François Legault. Ce résultat électoral est une victoire pour lui.

Le bloquiste Yves-François Blanchet peut dire un gros merci à M. Legault, sur qui il s’est appuyé pour entrer en force à la Chambre des communes. Habile communicateur, M. Blanchet est parvenu, grâce aux demandes du gouvernement du Québec, à tordre le cou à cette idée voulant que le Bloc soit inutile.

Ce n’est pas un mince exploit. De ce point de vue, c’est même un retournement des choses.

Et la souveraineté là-dedans? Le Bloc l’a remisée dans les coulisses de la campagne. Pourquoi? Parce que, comme dirait François Legault, «les Québécois ne sont pas là». Le Bloc ne travaillera donc pas à «faire la souveraineté» avec le Parti québécois, comme l’ont désespérément soutenu Justin Trudeau et Andrew Scheer en fin de campagne.

Mais puisqu’il est et demeurera un parti souverainiste, le Bloc québécois tentera bien évidemment de redonner du tonus au projet, bien qu’à sa façon.

Il faut garder à l’esprit que de plus en plus de penseurs souverainistes sont désormais reconvaincus que le projet indépendantiste ne redeviendra pas une force politique parce qu’on en ferait la promotion ou que l’on en présenterait les avantages.

Pour ces stratèges, il faut le savoir, l’idée de la souveraineté aurait plus de chances de se réimposer dans l’actualité après une série de fins de non-recevoir du gouvernement canadien à des demandes formulées par le Québec — demandes que les bloquistes relaieront le plus possible à la Chambre des communes. Dans cette optique, une éventuelle décision de la Cour suprême du Canada contre la loi québécoise sur la laïcité insufflerait certainement un élan.

L’éclatement

Des commentateurs ont cherché la «question de l’urne». En vain. Et pour cause : les électeurs du Canada ne se sont pas positionnés pour ou contre un enjeu suprême, un enjeu supplantant tous les autres.

Des entités d’électeurs se sont positionnées en fonction d’une multitude de visions différentes et d’intérêts divers — des visions et des intérêts que chacun de ces ensembles de citoyens a placés devant d’autres.

C’est un peu comme si le «liant» ou les grands «liants» existaient de moins en moins au Canada. C’est à retenir.

Certains ont voté en pensant d’abord à l’autonomie des provinces (par rapport à un pouvoir central fort). D’autres ont fondé leur choix sur des questions sociales; d’autres, sur des sujets de société. Certains ont d’abord songé aux taxes, aux impôts et au déficit; d’autres (surtout dans l’Ouest), au «corridor énergétique». D’autres ont voté en pensant d’abord aux changements climatiques, etc.

Ce scrutin marque la dispersion et l’éclatement des visions et des intérêts au Canada. Il consacre un peu plus son morcellement. Le Canada est redevenu un popcorn politique.

Justin Trudeau en aura des pots à recoller. Mission possible?

Jean-Marc Salvet

Catalogne: de l’entêtement à l’ignominie

CHRONIQUE / En Catalogne, la judiciarisation d’un problème politique a conduit à une ignominie. Des leaders indépendantistes ont été condamnés à des peines de 9 à 13 ans de prison pour sédition et malversation de fonds publics. Triste jour pour nos démocraties occidentales.

Un tel procès n’aurait jamais dû se tenir dans un pays démocratique. C’est d’autant plus vrai qu’il n’y aura d’autre issue à cette crise politique qu’un règlement politique. Mais avec quelles secousses graves et avec quels dérapages d’ici là, si les grands partis politiques espagnols, actuellement engagés dans une campagne électorale, ne proposent jamais aucun dialogue?

Chaque camp est dans sa logique, certes, mais l’attitude butée des hautes autorités espagnoles n’a fait que jeter de l’huile sur le feu au fil des ans. Cet entêtement fou à tenter de régler un problème politique par la voie judiciaire a été, pour dire le moins, contre-productif.

Ce sont les autorités espagnoles et personne d’autre qui ont amplifié le mouvement indépendantiste catalan depuis 2010 — mouvement qui ne fait pas l’unanimité au sein de la société catalane, mais qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Ce sont les autorités espagnoles qui l’ont fait croître.

L’Union européenne devrait sortir de sa torpeur et regarder au-delà des malaises de certains de ses États membres. Et comprendre que, malgré les fautes politiques commises par certains leaders indépendantistes catalans, elle a le devoir de se porter en médiatrice. Elle doit concourir au dialogue entre les parties.

Comme l’ont dit près de 100 maires du département français des Pyrénées-Orientales (qualifié de «Catalogne nord» par certains), les leaders indépendantistes doivent être libérés, les exilés doivent être autorisés à revenir chez eux, les élus catalans du Parlement européen doivent être pleinement habilités à exercer le mandat que leur ont confié les électeurs, les libertés fondamentales doivent être rétablies et un dialogue constructif permettant de trouver des solutions politiques à un problème politique doit s’engager.

Les différents gouvernements espagnols auraient dû depuis des années déjà ouvrir des discussions avec les représentants élus de la Generalitat de Catalunya, à Barcelone. La faute originelle, celle à l’origine de l’amplification de cette crise, réside dans ce refus.

Nombreux sont ceux qui dans les villes de Gérone et de tant d’autres cités catalanes n’acceptent pas et n’accepteront pas ces sentences, peu importe bien évidemment qu’elles soient moins lourdes que celles réclamées par le parquet.

Résonance

Tout ce qui touche à Madrid et à Barcelone a une résonance particulière chez nous. On a pu s’en apercevoir très rapidement après le prononcé de la sentence lorsque le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a exhorté ses adversaires, au premier rang desquels Justin Trudeau, à condamner ce verdict. 

Justin Trudeau n’est pas seul dans son camp. Ces dernières années, presque toutes les capitales occidentales ont préféré regarder ailleurs. Elles ont préféré éviter de condamner Madrid de crainte, pour parler uniquement de l’Europe, d’alimenter les régionalismes et de se retrouver aux prises, un jour, avec un problème interne semblable.

Cela étant, les réalités entre l’Espagne et le Canada sont bien différentes. Ottawa reconnaît la possibilité de la sécession. Il existe un chemin pour y parvenir. Madrid ne reconnaît nullement ce droit. Le gouvernement espagnol n’admet aucun chemin pour l’indépendance de l’une de ses 17 communautés autonomes.

Assemblée nationale

On rappelle souvent au Québec que l’Assemblée nationale s’est déjà exprimée unanimement sur la situation en Catalogne. C’est vrai, mais cette façade cache des lézardes. En 2017, ce n’est qu’après un long et dur bras de fer que les partis politiques québécois étaient parvenus à s’entendre. Les libéraux n’appréciaient pas le premier libellé présenté par le Parti québécois (PQ).

Des lézardes? Beaucoup plus récemment, en février dernier — et bien que la chose soit passée inaperçue —, le gouvernement de François Legault a repoussé une proposition de résolution parlementaire du PQ sur la Catalogne.

Le gouvernement caquiste ne s’est pas exprimé sur son refus. La motion proposée par le PQ se lisait ainsi : «Que l’Assemblée nationale réaffirme sa volonté exprimée unanimement le 4 octobre 2017 appelant au “dialogue politique et démocratique entre l’Espagne et la Catalogne”; qu’elle reconnaisse le droit universel d’autodétermination des peuples tel que reconnu par l’Organisation des Nations unies et le droit international; qu’elle affiche sa solidarité envers les 12 élus catalans emprisonnés pour avoir organisé un référendum dans le respect des règles démocratiques; que l’Assemblée nationale appelle à un dialogue pacifique pour une résolution durable du conflit.» Ces élus sont emprisonnés depuis près de deux ans déjà.

J’avais soupçonné à ce moment-là, en février, que le refus du gouvernement caquiste d’appuyer cette résolution parlementaire était motivé par le paragraphe demandant que l’Assemblée nationale «affiche sa solidarité envers les 12 élus catalans emprisonnés pour avoir organisé un référendum dans le respect des règles démocratiques».

J’en ai en tout cas conclu que la Coalition avenir Québec jugeait l’affaire plus délicate au pouvoir que dans l’opposition.

Jean-Marc Salvet

Et le gagnant est… François Legault

CHRONIQUE / Vue du Québec, la campagne fédérale a été jusqu’ici marquée par la forte présence du premier ministre québécois, François Legault.

Il est déjà le vrai gagnant de l’actuelle campagne fédérale. Il a obligé les chefs fédéraux à se positionner par rapport à lui et à ses demandes.

Cela a encore été le cas jeudi soir au débat dont Radio-Canada était le maître d’œuvre, particulièrement sur les questions d’immigration et de laïcité, lesquelles ont donné lieu à des moments intenses.

On a d’ailleurs entendu au passage le premier ministre sortant Justin Trudeau dire qu’il était d’accord avec les tests voulus par M. Legault pour l’obtention du certificat de sélection.

Éclairant

Le dernier débat des chefs fédéraux de la campagne a parfaitement rempli son rôle. Il a été éclairant. Tous ont passé leurs messages. Et de façon claire et intelligible la plupart du temps.

La présence de Maxime Bernier et d’Elizabeth May a permis d’ajouter aux différences qui existent entre les uns et les autres; aux choix des électeurs, autrement dit.

Par rapport au débat de TVA, la semaine dernière, Justin Trudeau paraissait moins bien campé et Andrew Scheer, plus combatif. Jagmeet Singh a été tout aussi agile et efficace, et Yves-François Blanchet, encore une fois solide et sûr de lui.

La faute

En raison de sa montée dans les sondages au Québec, le chef du Bloc québécois a davantage été ciblé que lors des précédents débats. Quelques heures plus tôt, il avait dû s’excuser pour des messages anti-islam prononcés ou relayés par quatre ou cinq de ses candidats.

Depuis deux semaines, certains dans le reste du Canada ont fait des procès indignes à M. Blanchet. Cet épisode ne fera rien pour arranger les fausses perceptions à son endroit.

Personne ne peut prétendre que M. Blanchet serait islamophobe, xénophobe ou raciste. Le chef du Bloc québécois est aux antipodes de ce genre de sentiments. Il est même ridicule d’avoir à l’écrire. 

M. Blanchet a personnellement dû être horrifié de découvrir ce qu’ont écrit ou partagé certains de ses candidats.

Son état-major et lui ont malheureusement fait de la politique politicienne avec ces messages anti-islam. C’est regrettable. C’est une faute politique.

Son état-major et lui ont choisi le calcul politique. Ils ont jugé qu’il était plus payant électoralement de passer l’éponge que de sévir. Les excuses étaient accompagnées d’un mot de justification.

21

Ce qui faisait depuis longtemps l’insuccès des bloquistes fait cette fois leur succès. C’est que le contexte politique a changé. 

On le sait, Yves-François Blanchet a pris appui sur la populaire loi sur la laïcité et sur les demandes formulées par le gouvernement de François Legault aux partis fédéraux pour tirer son épingle du jeu.

Il pourra remercier non seulement les Québécois le 21 octobre au soir, mais aussi M. Legault — si les sondages s’avèrent exacts.

Là où M. Blanchet a aussi fait mouche chez de nombreux électeurs, c’est en retournant l’argument sous-tendant la question de la pertinence du Bloc québécois à Ottawa.

Sa réponse a été acceptée par nombre d’électeurs québécois : en décrochant suffisamment de sièges pour obtenir la «balance du pouvoir», le Bloc pourra négocier ses appuis avec le gouvernement en place — s’il est minoritaire — et ainsi peser sur les décisions.

Regain?

Si elle se concrétise dans les urnes, la force du Bloc québécois annoncerait-elle une renaissance de l’idée de la souveraineté, comme le dit M. Scheer, même si M. Blanchet n’a pas hissé ce drapeau durant la campagne?

L’élection d’un nombre important de députés bloquistes à la Chambre des communes donnerait sans doute un peu d’espoir à plusieurs péquistes pendant quelque temps...

Mais ce qui pourrait vraiment, un jour, redonner du tonus au projet souverainiste serait que la Cour suprême du Canada charcute la loi sur la laïcité du gouvernement Legault — même si l’idée de la souveraineté peut et devrait très bien pouvoir se défendre en elle-même.

Le regain de l’indépendantisme en Catalogne est survenu après un long feuilleton judiciaire. Bien des souverainistes québécois rêvent à un tel scénario. Pour le reste, cela dit, les réalités sont bien différentes. Ottawa reconnaît la possibilité de la sécession, ce qui n’est pas du tout le cas de Madrid, qui, par son attitude butée, a fait croître le désir d’indépendance en Catalogne.

Mais on s’éloigne… Le débat de jeudi soir a été non seulement éclairant, mais très intéressant. C’est un gain démocratique.

Chronique

Bye-bye «Bonjour! Hi!»; l’avertissement

CHRONIQUE / Interdire le «Bonjour! Hi!» ? L’hypothèse était si invraisemblable et inapplicable que personne au gouvernement ne s’est obstiné — pas même le ministre Simon Jolin-Barrette.

Tout cela nous rappelle que ce qui fait une partie du succès du gouvernement Legault, son «nationalisme décomplexé», pourrait aussi, s’il tire trop fort sur cette corde, le conduire à des difficultés. Ce dernier épisode a valeur d’avertissement pour lui.

Il n’est donc pas question de légiférer pour interdire le «Bonjour! Hi!» dans les commerces privés. M. Jolin-Barrette l’avait envisagé vendredi avant de faire marche arrière ce lundi. On serait tombé dans une ridicule et contre-productive chasse aux sorcières en poursuivant une telle tentative.

C’est une chose de lancer un mot d’ordre pour empêcher que ne se répande l’usage du «Bonjour! Hi!» dans l’appareil public et dans les sociétés commerciales du gouvernement, comme la Société des alcools du Québec, c’en est une autre de vouloir contraindre des commerces privés.

En disant que son gouvernement cherchera à inciter les entreprises à délaisser le «Bonjour! Hi!» plutôt que de tenter de leur forcer la main, le ministre Jolin-Barrette se trouve à respecter l’esprit et la lettre des deux motions adoptées par l’Assemblée nationale sur le sujet.

Car, contrairement à ce qu’on a entendu ces derniers jours, ni la résolution parlementaire de juin ni celle adoptée en novembre 2017 ne réclamaient le bannissement de cette expression — laquelle n’est d’ailleurs même pas nommée dans ces motions. L’une et l’autre se contentent d’inviter les commerçants et leurs employés à accueillir les clients avec le mot bonjour.

L’Office québécois de la langue française pourrait très bien, à terme, recevoir le mandat de faire valoir les mérites de ce très joli mot dans les commerces où on le noie.

Tant à faire

Sur le plan proprement législatif, ce ne sont pas les vraies mesures à prendre qui manquent pour protéger et promouvoir la langue française au Québec. Pensons à l’élargissement de la loi 101 aux entreprises de 25 à 49 employés ou à la mise en vigueur de l’article 1 de la loi 104, adoptée en... 2002. Cet article stipule que les communications écrites de l’administration publique avec les personnes morales établies au Québec doivent être rédigées «uniquement» en français.

Le Parti québécois promeut ces deux mesures.

Le gouvernement Legault donnera vraisemblablement vie à la disposition de la loi 104 restée lettre morte. Rien n’indique cependant qu’il ira jusqu’à étendre la loi 101 aux entreprises comptant de 25 à 49 employés — en tout cas, pas de la façon dont le réclame le Parti québécois.

On sait par ailleurs qu’il veut que les entreprises de juridiction fédérale soient assujetties à la loi 101. C’est également nécessaire, mais pas gagné.

Dans ce débat, la solidaire Catherine Dorion a opté pour un grand angle. Elle a déploré que le Québec n’ait actuellement «aucun pouvoir de réglementation pour mettre le contenu en québécois de l’avant sur Internet». Il s’agit pourtant «de l’avenir de notre culture, puis de notre langue au Québec», a-t-elle insisté.

Elle a dit cela à la louche, de façon très large. Mais il y a là, effectivement, comme le dit Mme Dorion, un «angle mort» dont on parle trop peu.

Il faudrait lancer une vraie réflexion sur ce qui pourrait être fait à ce sujet et comment, car on touche ici à une vraie question.

Chronique

Débat: soirée difficile pour Scheer

CHRONIQUE / Justin Trudeau est apparu généralement combatif, Andrew Scheer sur la défensive et peu sûr de lui, tandis que Jagmeet Singh a été surprenant et Yves-François Blanchet, efficace.

Ce premier débat en français de l’actuelle campagne électorale fédérale, c’est l’histoire de chefs qui ont cherché à séduire les électeurs québécois en faisant au passage de l’œil au gouvernement de François Legault.

C’est aussi l’histoire d’un chef «fédéral», Yves-François Blanchet, qui s’est fait le messager de M. Legault aussi souvent que possible.

Et d’un premier ministre sortant, Justin Trudeau, qui, à défaut de pouvoir faire de vrais yeux doux au chef du gouvernement du Québec, a tenté de plaider sa bonne foi.

Après ce premier débat des chefs en français, on devrait enfin cesser d’entendre que les programmes des uns et des autres sont pareils ou presque. Ce n’est pas le cas.

Franchement...

Aidé par une langue qu’il manie avec brio, le bloquiste Yves-François Blanchet s’est illustré durant cette joute oratoire diffusée sur les ondes de TVA mercredi soir.

Ce n’est pas pour lui enlever quelque mérite que ce soit, mais il pouvait difficilement décevoir en ratissant le large spectre politique qu’il vise. Dans ce débat, comme depuis le début de la campagne, M. Blanchet a pris appui sur le «nationalisme décomplexé» de la Coalition avenir Québec. Il surfe et a surfé.

Il n’a pas hissé et ne hisse pas le drapeau souverainiste. Il n’y a pas de prise de risque de sa part à agir ainsi, ce qui fait du Bloc un parti refuge à bien des égards par les temps qui courent.

Sur les gages pouvant être donnés à François Legault, le conservateur Andrew Scheer se classe premier parmi les chefs prétendant au pouvoir, entre autres grâce à son projet de déclaration de revenus unique.

Il pâtit toutefois de son projet alambiqué de «corridor énergétique», un engagement qu’il a pris pour plaire à l’ouest du Canada. De façon plus générale, il pâtit de son plan vert pâle pour lutter contre les changements climatiques.

Sans compter le dossier de l’avortement sur lequel le chef conservateur a trébuché d’entrée de jeu, mercredi soir.

Ça n’a pas été une bonne soirée pour lui. Dans le contexte actuel, il devait faire beaucoup mieux.

M. Trudeau, mais aussi M. Blanchet doivent s’en réjouir.

Tout comme M. Scheer, le néo-démocrate Jagmeet Singh a joué le plus possible la carte de l’autonomie du Québec lors de ce débat. Il a tout donné pour que les téléspectateurs québécois voient en lui autre chose que le turban qu’il porte sur la tête.

Franchement, M. Singh mériterait que bien des Québécois regardent au-delà de cela.

Justin Trudeau était sur un terrain à part en ce qui a trait aux revendications du gouvernement Legault. 

À ce chapitre, il faut le dire, il demeurera longtemps le meilleur allié objectif des souverainistes.

Mais M. Trudeau ne s’est pas laissé démonter par ses adversaires. Il s’est souvent porté à l’attaque, s’en prenant particulièrement à M. Scheer. 

Depuis le début de la campagne, Justin Trudeau s’est affiché en champion des belles valeurs. Il peine toutefois à faire la démonstration qu’il les atteint et les atteindra. Tout ce qui a trait à l’environnement en est un bon exemple. Mais il est vrai qu’il vaut sans doute mieux tenter de tendre vers de belles valeurs que pas du tout.

Balance de quoi?

Yves-François Blanchet peut plus facilement promettre et exiger que les autres, puisqu’il ne prendra pas le pouvoir. Jusqu’à ce débat de mercredi soir, le chef bloquiste n’avait pas été beaucoup contredit, cela dit.

À quoi sert de voter pour un parti condamné à l’opposition? À cette question, posée à chaque fois que le Bloc québécois a été compétitif sur le terrain électoral, la réponse de l’actuel chef, comme celle de ses prédécesseurs, est immuable : en décrochant suffisamment de sièges pour obtenir la «balance du pouvoir», le Bloc pourra négocier ses appuis avec le gouvernement en place et donc peser sur les décisions. À voir. 

Les débats de la semaine prochaine à Radio-Canada et à la CBC seront bien différents en raison de la présence de la chef du Parti vert, Elizabeth May, et du chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier. Ce dernier affichera son populisme décomplexé sans vergogne. Il tentera de grappiller des points aux conservateurs d’Andrew Scheer et même au-delà en fustigeant le multiculturalisme de Justin Trudeau. Il sera là pour renverser la table.

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Chronique

Pascal Bérubé dans le mille

CHRONIQUE / Le chef intérimaire du Parti québécois a expliqué en quelques mots très simples et très justes, mardi, les raisons de la forte popularité de la Coalition avenir Québec (CAQ) jusqu’ici.

Il a évoqué l’effet de la «nouveauté», ainsi que l’adoption du projet de loi sur la laïcité. On ne peut plus juste comme explication — surtout pour ce qui est des symboles de foi.

Et il a montré du doigt... les libéraux de Philippe Couillard. «Ce qui fait bien paraître la CAQ, c’est beaucoup le gouvernement précédent; par ses mauvaises postures, par son impopularité.» La comparaison avec le gouvernement libéral, donc. Et, bien sûr, a enchaîné M. Bérubé, les importants moyens financiers laissés par les libéraux à l’actuel gouvernement.

Pour expliquer cette forte popularité, il faut ajouter le ton général des membres du gouvernement. Ceux qui se laissent aller à des pointes d’arrogance sont rapidement invités à faire attention.

Pour clore ce chapitre sur la popularité, il faut rappeler qu’avec le temps, ce qui fait le succès peut aussi précipiter vers l’abîme. À force d’étirer des élastiques… Dire qu’un troisième lien entre Québec et Lévis est nécessaire pour que des voitures électriques y circulent n’est pas du meilleur effet. Ni du plus grand sérieux.

Ce dossier pourrait bien un jour séparer sérieusement des sympathisants caquistes de la grande région de la capitale et ceux du reste du Québec.

Souveraineté

À l’occasion du premier anniversaire de son gouvernement, François Legault a accordé plusieurs entrevues. Au Journal de Québec, il a notamment déclaré, à propos de la «question nationale», qu’elle se posera «beaucoup moins» avec l’obtention de gains sur le front des relations entre Québec et Ottawa.

«C’est certain que les gens, actuellement, ne veulent pas entendre parler de la souveraineté du Québec», a-t-il dit avant d’opiner que «c’est sûr qu’en faisant des gains pour protéger notre identité, ça va être encore moins d’actualité».

Et s’il n’en fait pas, de gains, le sujet deviendrait-il davantage d’actualité? C’est toujours la question éludée.

Le premier ministre ne se prononce jamais sur le fond. Une exception récente : lors d’une entrevue accordée à une radio de Sept-Îles, en août, il a indiqué que la souveraineté n’est pas un «projet moderne».

Sinon, il invoque tout le temps l’absence d’appétit d’un nombre suffisant de Québécois. «C’est certain que les gens, actuellement, ne veulent pas entendre parler de la souveraineté...» Actuellement…

La semaine dernière, le ministre des Finances du Québec, Éric Girard, a invoqué les paiements de péréquation de 13 milliards $ et les transferts fiscaux en provenance d’Ottawa. Il les a qualifiés de généreux. C’était en réponse à une question de la députée Catherine Fournier.

À force, on peut décoder ceci : François Legault semble penser que le projet souverainiste ne serait ni bon ni opportun à court ou moyen terme — et il a d’ailleurs bien d’autres chats à fouetter —, mais, à long terme, pourquoi pas? Ce, dans l’éventualité bien entendu où le Québec n’obtiendrait pas de gains suffisants devant Ottawa. Et pour autant que l’aiguille des sondages sur la question de l’indépendance grimpe un jour, dans quelques années.

Car François Legault ne ferait rien volontairement sur ce front qui mettrait en péril sa popularité, non plus qu’il n’accompagnerait un mouvement qui, selon lui, affaiblirait le Québec parce qu’il ne recueillerait pas suffisamment d’appuis.

Le premier ministre tend beaucoup l’oreille. Et ne quitte jamais beaucoup les sondages de l’œil.

Voilà ce qu’on a aussi appris depuis un an.

Jean-Marc Salvet

Legault salue Greta Thunberg et c’est très bien!

CHRONIQUE / Le premier ministre François Legault n’est pas tombé dans le piège. Plutôt que de s’en prendre au ton de Greta Thunberg et à son choix de mots, comme de très nombreux adultes l’ont fait, il s’en est tenu à l’essentiel.

En répondant à des questions sur elle, jeudi, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, il n’a parlé que du fond de la question, que des changements climatiques. C’était très bien.

Car, on peut très bien ne pas partager les discours catastrophistes, les trouver contre-productifs, et éviter de tomber à bras raccourcis sur une adolescente, même si elle est la figure de proue d’un mouvement mondial.

Depuis quelques jours, depuis qu’elle a pris la parole à l’ONU — et même avant, d’ailleurs —, c’est une espèce de sport national et international de dénoncer le ton de la jeune Suédoise qui sera dans les rues de Montréal ce vendredi.

Greta Thunberg n’a probablement pas élargi le nombre de ses adeptes en parlant comme elle l’a fait à New York. Mais l’insistance de plusieurs à mettre l’accent sur son alarmisme et son écoanxiété vise trop souvent, au fond, à occulter le sens de son propos.

La technique et la chanson sont connues : viser le messager… Ou regarder le doigt qui pointe la lune plutôt que celle-ci...

Transition

Le gouvernement de François Legault a le fardeau de la preuve en matière de lutte contre les changements climatiques. Il nous promet un plan sérieux pour le début de l’année prochaine. À voir, bien sûr.

En même temps, personne ne doit croire que dans cette période de transition qui s’ouvre, son gouvernement et les autres mettront un frein à tout projet de développement économique, même polluant. C’est une période de tran-si-tion.

Du reste, c’est la Coalition avenir Québec qui est au pouvoir au Québec. Pas Québec solidaire.

Il faudra que des citoyens poussent encore à la roue pour que les gouvernements d’ici et d’ailleurs agissent mieux et plus vite.

Un choix

«Je pense qu’il faut saluer les jeunes comme Greta Thunberg qui disent à tous les citoyens du monde : “On ne peut pas ne rien faire”», a déclaré François Legault avant d’ajouter qu’il était content qu’elle se soit exprimée aux États-Unis, où il y a tant à faire pour réduire les gaz à effet de serre.

Ce qui est alarmant, ce n’est pas ce qu’elle a dit, c’est la «situation», a insisté M. Legault. «Si on ne fait rien, c’est la survie de la planète qui est en jeu. Ce n’est pas rien.»

En parlant ainsi, M. Legault a-t-il voulu s’épargner des critiques au moment où de très nombreux Québécois défileront dans les rues?

Est-ce parce qu’il veut se verdir le plus possible? Est-il dans le marketing politique?

En politique, les intérêts partisans ne sont jamais totalement absents.

Mais il aurait été tout aussi facile pour François Legault de joindre sa voix à tous ceux qui s’en sont pris à l’adolescente et à l’alarmisme, puisque leurs dénonciations sont également populaires, très populaires même. Il a fait un autre choix. Celui de s’en tenir au fond de la question, et c’est tant mieux!

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Jean-Marc Salvet

Pilule dorée et pirouette politique à la CAQ

CHRONIQUE / Sur les classes de maternelle 4 ans, la Coalition avenir Québec (CAQ) a fait de l’aveuglement volontaire en campagne électorale en disant que leur coût de construction unitaire s’élèverait en moyenne à quelque 120 000 $. François Legault a reconnu la semaine dernière qu’il savait parfaitement à ce moment-là qu’il en coûterait beaucoup plus cher. Mais il n’avait pas cru nécessaire de parler de tout ce qui vient avec de nouvelles classes — du couloir à l’agrandissement d’une cafétéria, par exemple... La CAQ a doré la pilule. C’est la même chose avec le scrutin proportionnel.

Le projet de loi de la ministre Sonia LeBel stipule que les Québécois devront se prononcer sur le scrutin proportionnel par référendum lors des prochaines élections générales en 2022. Pourtant, en campagne électorale — pas plus qu’avant, d’ailleurs —, il n’avait jamais été question de référendum.

Au contraire, le chef caquiste et actuel premier ministre du Québec avait assuré que l’appui de trois partis sur quatre à l’Assemblée nationale suffirait à aller de l’avant dès 2022.

Il devait alors estimer que le projet était porteur électoralement parlant.

Encore en mai, je le rappelle une énième fois, la ministre Sonia LeBel indiquait ceci : «Le gouvernement ayant signifié sa volonté de tenir les prochaines élections en vertu du nouveau mode de scrutin...» Il était donc encore très clair il y a quelques mois à peine que le prochain rendez-vous électoral se déroulerait sous un mode de scrutin «proportionnel mixte compensatoire».

On sait maintenant officiellement que ce ne sera pas le cas.

Pirouette

Passer par une consultation référendaire peut parfaitement se justifier. Notre mode de scrutin est à la base de tout le reste.

En soi, l’idée d’un référendum est d’autant plus compréhensible que c’est toujours au nom d’un idéal démocratique que l’on promeut un mode de scrutin proportionnel. Il est donc normal de pousser la logique jusqu’au bout en demandant aux citoyens s’ils sont pour ou contre.

Le problème n’est pas là. Le problème est que ce n’est pas du tout ce qu’avait dit la CAQ.

Mercredi, le premier ministre Legault a fait une sorte de mea-culpa pour dorer la pilule. Il a reconnu avoir dit qu’un mode de scrutin proportionnel mixte serait instauré dès les prochaines élections, mais en ajoutant aussitôt que le dossier était plus complexe qu’il ne l’avait imaginé. C’est bien sérieux, ça?

Et qu’en raison de cette complexité, il fallait du temps. Et d’ailleurs, qu’«on ne se trompe jamais» en consultant les citoyens.

C’est une grosse pirouette politique.

Cynisme...

On imagine le soulagement de plusieurs caquistes. Si le modèle de proportionnel présenté mercredi s’était appliqué aux résultats électoraux d’octobre 2018, la CAQ aurait formé un gouvernement minoritaire. Elle aurait obtenu moins de sièges qu’actuellement, tandis que les libéraux, les péquistes et Québec solidaire auraient décroché davantage de circonscriptions.

Si elle était aujourd’hui dans l’opposition et qu’un gouvernement jouait ainsi avec un tel engagement, la CAQ l’accuserait d’alimenter le cynisme. Elle le fustigerait.

Non, le problème n’est pas le référendum comme tel. Le problème est que ce n’est pas ce qu’avait proposé la CAQ.

Chronique

L’incontournable climat, enfin!

CHRONIQUE / Même si Justin Trudeau ne propose au fond que d’emboîter le pas à d’autres pays du monde, le projet de zéro émission nette de gaz à effet de serre qu’il a présenté constituera désormais au Canada un marqueur politique en matière de lutte contre les changements climatiques.

La principale difficulté des partis politiques en la matière est toujours de préconiser des mesures sérieuses sans heurter de front les citoyens. C’est ce qu’ont tenté, jusqu’ici, ceux au pouvoir ou ceux susceptibles de l’être. (On parle bien sûr ici des partis ne niant pas le lien entre les activités humaines et les dérèglements climatiques.)

Instaurer des mesures fortes sans heurter de front les citoyens… C’est la quadrature du cercle que tentent notamment de résoudre les libéraux fédéraux dans la campagne électorale fédérale. L’engagement d’atteindre une cible de zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici 2050 en constitue un bon exemple.

Mais c’est parce qu’elle est ambitieuse et partagée par d’autres pays que la volonté des libéraux fédéraux deviendra un étalon de mesure, un étalon à partir duquel les autres se définiront. Y compris sur la scène politique québécoise.

C’est que le sujet y est aussi politiquement incontournable, même sans campagne électorale. Le chef caquiste François Legault l’a reconnu après son élection — lui qui, jusque-là, ne se montrait guère préoccupé par la question. Il s’en est dit soucieux lorsqu’il a compris qu’il s’agissait bel et bien d’une vraie question politique.

Le pari de QS

Au Québec, Québec solidaire (QS) joue la lutte contre les changements climatiques comme un quitte ou double politique. C’est une préoccupation que le parti et ses représentants portent sincèrement, il faut le dire.

Ce qui ne gâche rien pour QS est que ce dossier est celui qui unit le mieux ses troupes. Il lui a permis et lui permet de rassembler les tenants d’une laïcité stricte et d’une laïcité ouverte, et de rassembler les solidaires indépendantistes et fédéralistes.

Québec solidaire se sert de toutes les occasions possibles pour hisser le drapeau vert.

Lundi, Gabriel Nadeau-Dubois a répété que son parti érigera un «barrage» parlementaire contre le gouvernement Legault si, d’ici le 1er octobre 2020, celui-ci n’a pas mis fin aux projets d’exploitation et d’exploration d’hydrocarbures au Québec et qu’il n’a pas présenté un plan crédible de lutte contre les changements climatiques.

Avec cet éventuel barrage parlementaire, Québec solidaire pourrait faire grincer bien des dents, agacer nombre de Québécois.

Mais QS ne cherche pas à faire l’unanimité. Il se prémunit contre l’arrivée d’un hypothétique éventuel représentant d’un Parti vert québécois à l’Assemblée nationale. Il tente surtout d’attirer le plus possible de sympathisants péquistes, libéraux et même caquistes. Et, plus encore, de faire de grands sémaphores à un maximum de jeunes Québécois.

QS tente de s’arroger ce dossier, de le faire sien. Il ne sera toutefois pas seul sur le terrain. Avec un chef comme Sylvain Gaudreault, le Parti québécois s’engagerait résolument dans le combat contre les changements climatiques.

Crédibilité

Contrairement à ce que plusieurs espèrent, la question climatique ne sera sans doute pas le principal facteur sur lequel se détermineront tous les électeurs le 21 octobre — non plus que tous les citoyens du Québec en 2022. Elle sera une variable importante, certes, mais pas la seule.

Au Québec, toute la question des marges de manœuvre réclamées par François Legault comptera le 21 octobre. Là-dessus, les conservateurs sont beaucoup plus en phase avec lui que les libéraux.

Sur la question climatique, chacun devra de plus distinguer les propositions relevant du simple affichage politique des mesures crédibles — ainsi que de la crédibilité des différents porteurs de ballon. Le plan carboneutre de Justin Trudeau, par exemple, doit être mis dans la balance avec l’achat du pipeline Trans Mountain. Et avec les plans de ses adversaires. Car les conservateurs ont aussi le leur.

N’empêche. Un nouveau paradigme est apparu ces derniers mois et ces dernières années : un parti qui aspire au pouvoir, de nos jours, ne peut plus faire fi de la question climatique. Il ne peut plus l’ignorer — de moins en moins, en tout cas. Pas plus au Québec qu’au Canada.

Cette question devient et deviendra le très grand marqueur de notre époque. Et plus le temps avancera, plus une chose se révélera : sans plan à la fois ambitieux, sérieux et applicable, un parti se disqualifiera, manquera à son devoir et passera à côté des responsabilités qui devraient être les siennes.

Jean-Marc Salvet

Trudeau, un arroseur éclaboussé

CHRONIQUE / Personne ne peut prétendre que Justin Trudeau est raciste. Le chef libéral n’a rien d’un raciste. Son parcours politique en témoigne. Le premier ministre sortant a toujours célébré les minorités. Au point même d’agacer nombre de ses adversaires politiques.

Mais il existe une faute politique dans cette histoire. Je m’explique.

M. Trudeau lui-même soutient qu’il n’aurait pas dû se grimer en noir, qu’il s’agit d’une erreur, qu’il le regrette et s’en excuse. Très bien. 

Mais dit-il ou pense-t-il cela simplement parce que des images du passé ont été rendues publiques?

Cette question se pose, car s’il ressent un sentiment de honte depuis des années et des années, comment expliquer qu’il n’ait trouvé aucune occasion d’enrober cette «erreur» en la révélant lui-même publiquement à un moment ou l’autre?

Plus important encore : Comment expliquer qu’il ait laissé son parti traquer le passé d’adversaires conservateurs? Il ne savait pas qu’il était lui-même vulnérable?

Il faut être un tantinet candide pour croire que jamais rien ne sortirait sur la place publique. Ou avoir estimé, au fond, et pendant des années, que tout cela n’était rien du tout...

Voilà qui peut mettre en perspective ses demandes d’excuses.

Justin Trudeau s’est finalement fait servir la même médecine que le Parti libéral du Canada sert au Parti conservateur. Il est l’arroseur éclaboussé.

Une conséquence à court terme : d’ici le jour du scrutin, les libéraux n’exhumeront plus le passé de leurs adversaires, de crainte d’avoir à se réexpliquer sur la controverse qui a fait mettre un genou par terre à Justin Trudeau.

Cela dit, les partis d’opposition auraient tort de trop en faire. Leur intérêt est de passer à autre chose.

Plus sensible

Pour la très grande majorité de ceux qui ignoraient la signification du blackface — et ils sont nombreux, et probablement plus au Québec que dans le reste du Canada —, toute cette histoire et son retentissement médiatique sont grandement exagérés. Il y a blackface et blackface, de surcroît, c’est vrai.

Mais les sensibilités à cet égard sont diverses et la dernière chose à faire serait de refuser de comprendre que ces maquillages heurtent des citoyens. Peu importe, par exemple, qu’il ne s’agissait, dans l’un des épisodes mettant en scène le jeune Trudeau, que d’une personnification d’Aladdin. Surtout que l’on sait maintenant qu’il n’y a pas eu que cet épisode.

M. Trudeau paraît aimer les déguisements depuis longtemps... Mais ne persiflons pas.

Maintenant que nous sommes plus nombreux à être sensibilisés à ce à quoi peut renvoyer ou renvoie le blackface, à ce qu’il signifie pour certains d’entre nous, on peut admettre que de simples excuses ne pouvaient suffire dans l’esprit de Justin Trudeau. Or, il ne les a pas ménagées. Il ne pouvait pas en faire plus du côté de la contrition politique.

Était-il vraiment totalement ignorant de la signification du blackface? Dans son esprit, était-ce simplement une façon anodine de s’amuser? Personnellement, j’opte pour cette dernière supposition.

Quoi qu’il en soit, rien chez Justin Trudeau le chef du Parti libéral du Canada et premier ministre du Canada ne permet de soutenir qu’il est raciste. Rien.

Pour ce qui est de l’avenir, cette controverse risque de le rendre encore plus sensible qu’il ne l’était déjà au sort des minorités. Il voudra faire concrètement, et encore plus, acte de contrition.

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Chronique

Un «mystère Legault»?

CHRONIQUE / On connaissait déjà à peu près les positions des chefs des partis fédéraux avant même que François Legault leur adresse ses demandes «prioritaires». Ce qu’on ne sait toujours pas, c’est ce que lui ferait en cas d’échec avéré sur ce front politique.

Le premier ministre du Québec a placé la barre de ses attentes plus en haut qu’en bas. Pas à la même hauteur que ce que promettait le document Nouveau projet pour les nationalistes du Québec produit par la Coalition avenir Québec en 2015, mais pas mal plus haut que ce que peuvent ou veulent accorder les partis fédéraux.

Les fins de non-recevoir des chefs fédéraux portent soit sur l’ensemble des demandes présentées par M. Legault — c’est le cas pour Justin Trudeau —, soit sur plusieurs ou quelques-unes d’entre elles. C’est vrai pour ses exigences en immigration, en matière de signes religieux, en ce qui a trait à l’élargissement de la loi 101 aux entreprises sous juridiction fédérale, à la déclaration de revenus unique, à l’encadrement du pouvoir fédéral de dépenser ou au fait que le Québec doive avoir le dernier mot en matière d’évaluation environnementale.

Le succès de M. Legault dans l’opinion publique québécoise doit beaucoup à sa casquette de capitaine Québec qu’il s’est vissée sur la tête depuis son arrivée au pouvoir. Il n’allait pas et ne pouvait pas s’arrêter en si bon chemin.

Il sait qu’il ne perd jamais de points en jouant à fond la carte «nationaliste». Elle parvient même parfois à masquer ou à faire oublier d’autres décisions de son gouvernement. C’est gagnant-gagnant pour lui.

De Scheer à Trudeau

En présentant ses demandes, François Legault a insisté sur le fait que le Québec «forme une nation distincte et libre de faire ses choix», paraphrasant une phrase demeurée célèbre de Robert Bourassa — tout en ajoutant les mots suivants : «dans tous les domaines liés à son existence». Il a aussi tenu à dire aux chefs fédéraux que son gouvernement «est de bonne foi», qu’il «veut participer pleinement à la fédération canadienne»; mais qu’un «vrai partenariat, ça commence par le respect mutuel».

Pour l’heure, l’élection des conservateurs d’Andrew Scheer permettrait sans doute plus que celle de tout autre chef fédéral de tendre vers le concept de «nation distincte» qu’il promeut. Mais «tendre» ne veut pas dire «atteindre». Pensons seulement ici à l’oléoduc de M. Scheer. M. Legault demeurera évidemment opposé à un coup de force d’Ottawa.

La réélection de Justin Trudeau, elle, permettrait beaucoup moins de tendre vers le fédéralisme imaginé par M. Legault que l’élection d’un autre chef fédéral. Or, M. Trudeau, qui domine dans les intentions de vote au Québec, pourrait très bien former un deuxième gouvernement cet automne, d’après les enquêtes d’opinion.

Pas une option...

François Legault remporterait un très gros pari en pouvant dire un jour que le rapport de forces qu’il détient est parvenu à faire accepter par Ottawa et les autres provinces la nouvelle donne québécoise qu’il promeut. Peut-être en serait-il le premier surpris.

Mais pour l’heure, rien ne permet de croire qu’il remportera ce pari. Voilà pourquoi, au-delà des réponses qu’il a déjà reçues jusqu’ici, il manque quelque chose. Il manque la réponse à une question qui pourrait lui être adressée. Que ferait-il lui-même en cas d’échec sur ce vaste front?

Un responsable politique ne répond pas à des questions comme celle-là. Pour un premier ministre, l’échec ne doit pas être une option. C’est vrai.

François Legault fait même valoir qu’il a bon espoir d’être entendu à un moment ou l’autre. Or, l’échec est très possible sur ce terrain.

Puisque le premier ministre est très sensible à l’«opinion publique», ce n’est pas en fait, au fond, un «mystère Legault» qui existe. C’est un mystère quant à la suite des choses; quant à la situation politique qui pourrait naître dans quelques années en cas de refus répétés concernant des morceaux importants de la gouvernance autonomiste du gouvernement Legault.

Chronique

La place de Legault n’est pas dans la rue

CHRONIQUE / La place du premier ministre du Québec n’est pas dans la rue. François Legault n’a pas à participer à la grande mobilisation du 27 septembre aux côtés de la militante écologiste Greta Thunberg, comme le réclame Québec solidaire. Lui et son gouvernement ne doivent pas être dans la représentation, mais dans l’action — dans une véritable et forte action.

C’est tellement vrai que, dans un autre contexte, l’annonce de sa présence aurait été vue par plusieurs comme une façon pour lui de chercher à récupérer à son profit la cause de l’urgence climatique. Si M. Legault avait annoncé qu’il prendrait part à cette grande marche avant que la solidaire Manon Massé le somme d’y être, celle-ci n’aurait d’ailleurs pas été la dernière à l’accuser de vouloir se faire du «capital politique».

Ne soyons pas naïfs : s’il y allait, ce serait dans l’espoir de servir ses propres intérêts politiques. 

Or, ce qui est essentiel pour nous tous, que l’on soit d’ici ou d’ailleurs, c’est l’instauration de politiques et de mesures vigoureuses de lutte contre les changements climatiques.

De l’action

Ce que l’on attend du premier ministre du Québec, comme des autres chefs de gouvernement et leaders du monde, ce sont des lois et de vraies mesures de lutte.

Il est là le boulot de M. Legault, ainsi que celui de son gouvernement — si l’on s’en tient au Québec. C’est là-dessus qu’ils doivent œuvrer. C’est là-dessus qu’ils devront être jugés. Pas sur le fait que le premier ministre québécois marchera ou pas dans la rue le 27 septembre.

On n’attend pas des postures de sa part. On n’attend pas de la communication. On n’attend pas une belle image un vendredi de septembre. On attend de l’action.

Dans l’évaluation qui devra être faite des politiques du gouvernement Legault pour répondre à l’urgence climatique, mentionnons entre autres la réforme du Fonds vert, le plan de gestion des matières résiduelles que son ministre Benoit Charette présentera d’ici la fin de l’année, ainsi que le plan de lutte contre les changements climatiques, qui sera dévoilé au début de l’année prochaine. Pour réellement viser une réduction de 37,5 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990, ce plan devra nécessairement être costaud.

Secondaire

La suspension de tous les travaux parlementaires le 27 septembre est une question secondaire. Car l’Assemblée nationale n’aurait pas perdu grand-chose en accédant à cette demande de Québec solidaire, puisqu’il y a très peu d’activités parlementaires le vendredi — et qu’aucune n’est encore programmée pour cette journée.

Cela dit, en ne les suspendant pas, on ne clouera pas beaucoup d’élus sur place, puisque très peu d’entre eux seront retenus par l’activité ou les activités qui pourraient être programmées d’ici là. Le vendredi est une journée beaucoup plus tranquille que d’autres au Parlement québécois. La très grande majorité des élus sont dans leur circonscription ce jour-là, même lors des semaines où ils siègent.

Pour ce qui est des manifestations du 27 à proprement parler, la présence du ministre québécois de l’Environnement, d’autres ministres et de députés suffira largement pour la représentation gouvernementale québécoise. Plus que cela, c’est-à-dire en présence du premier ministre Legault lui-même, on glisserait dans une manœuvre politicienne.

Chronique

Nouveau mode de scrutin: un référendum pour sauver la face

CHRONIQUE / Il est compréhensible que le gouvernement Legault songe à soumettre à un référendum son projet de scrutin proportionnel. Et qu’il envisage que cette consultation se déroule en même temps que les prochaines élections, en 2022. Mais tout n’est pas compréhensible dans cette histoire.

Compréhensible, d’abord, parce qu’il s’agit de notre mode de scrutin après tout. Ce n’est pas rien. Il est à la base de tout le reste. Passer par une consultation référendaire peut donc parfaitement se justifier.

Compréhensible aussi, parce que là où l’on a débattu de cette question dans le reste du Canada, c’est par référendum qu’elle a été tranchée. En sa défaveur, certes, mais il n’empêche qu’elle a été soumise à l’appréciation des électeurs.

Compréhensible, enfin, car, c’est toujours au nom d’un idéal démocratique que l’on promeut un mode de scrutin proportionnel. Il est donc normal de pousser la logique jusqu’au bout en demandant aux citoyens s’ils sont pour ou contre.

Mais ce qui est totalement incompréhensible est que le gouvernement Legault joue avec ses engagements — sur un élément fondamental, qui plus est.

Jouer

Pas plus tard que le 16 mai, dans un communiqué de presse signé par la ministre Sonia LeBel, on pouvait lire ceci : «Le gouvernement ayant signifié sa volonté de tenir les prochaines élections en vertu du nouveau mode de scrutin, le DGE [le Directeur général des élections] a envisagé divers scénarios pour accélérer le processus...»

«Le gouvernement ayant signifié sa volonté de tenir les prochaines élections en vertu du nouveau mode de scrutin...» C’était encore très clair il y a quelques mois à peine, non?

Voilà pourquoi il est totalement incompréhensible que le gouvernement Legault joue ainsi avec ses engagements.

Non, en fait, cela se comprend. C’est malheureusement bien trop compréhensible.

Une découverte?

Je l’ai écrit au printemps et je le redis cette fois encore en passant par un questionnement. Il faudrait passer par un référendum parce que de nombreux membres du gouvernement n’y voient plus leur propre intérêt? Parce que la Coalition avenir Québec (CAQ) aurait plus de difficulté à retrouver une majorité parlementaire?

Je le rappelle aussi : les avantages d’un mode de «scrutin proportionnel mixte», comme celui envisagé, sont connus depuis longtemps. Ses désavantages le sont aussi. Aucun caquiste ne peut réellement les découvrir, à moins de ne pas s’être intéressé à la vie politique québécoise depuis une quarantaine d’années.

En soi, il est parfaitement légitime d’estimer qu’un tel changement devrait être tranché par référendum. Le problème n’est pas là. Le problème est que ce n’est pas ce qu’a proposé la CAQ.

Estimant que le Québec souffrait d’un «déficit démocratique», elle a au contraire soutenu que l’appui à ce projet par trois partis sur quatre à l’Assemblée nationale était suffisant pour aller de l’avant sans référendum.

C’est en toute connaissance de cause que les élus de la Coalition avenir Québec se sont engagés dans cette voie. 

Dans ce dossier, la CAQ, qui a pourtant fait de la lutte contre le «cynisme» son pain et son beurre, nous rappelle que ce qui est vrai dans l’opposition ne l’est pas nécessairement une fois au pouvoir. Tout ça est malheureusement tellement compréhensible.

Jean-Marc Salvet

L’imprévu, roi des campagnes

CHRONIQUE / Malgré tous les beaux plans de départ, une campagne électorale, c’est toujours le règne de l’imprévu. Voilà que les chefs fédéraux devront se commettre d’ici le jour des élections sur une question on ne peut plus délicate, celle d’un véritable élargissement de l’aide médicale à mourir. Ou balayer par devant. Ce dossier ne figurait pas sur leur table de travail.

Mercredi, la Cour supérieure du Québec a déclaré trop restrictifs et discriminatoires les critères d’admissibilité des lois fédérale et provinciale sur l’aide médicale à mourir. Les critères visés sont fondés sur une mort «raisonnablement prévisible» dans le Code criminel canadien et sur le fait d’être en «fin de vie» dans la loi québécoise.

Si l’éventuel élargissement des conditions d’admissibilité est une question délicate, c’est d’abord parce qu’elle a des implications majeures. Elle touche au rapport intime que nous entretenons, chacun de notre côté, avec la vie et la mort. «Chacun de notre côté» comprend bien évidemment nos responsables politiques.

Délicate, ensuite, parce que sur un sujet comme celui-là, les états-majors des partis peuvent difficilement — et c’est tant mieux — s’en remettre à un simple calcul d’«opportunité politique». Autrement dit, leur évaluation ne peut pas et ne pourra pas se baser avant tout, comme c’est malheureusement trop souvent le cas, sur les points qu’ils espéreraient récolter ou ceux qu’ils craindraient de perdre dans l’opinion publique.

Ça ne sera pas possible, puisque chaque parti, sur une question comme celle-là, n’a pas le choix de prendre le pouls de ses députés, de faire entendre une sorte de consensus interne — même si les votes sur ces sujets sont généralement «libres» au bout du compte.

En pleine campagne électorale, il faudrait pouvoir idéalement y ajouter les candidats qui parcourent les circonscriptions. Mais les directions des formations politiques ne pourront pas aller jusque-là.

Cela pour dire que les états-majors des partis sont et seront bien loin ici du simple calcul d’opportunité politique.

Évolution à venir

Pour le gouvernement du Canada, comme pour celui du Québec, la tentation d’interjeter appel est très forte, il faut le savoir. Pas nécessairement pour refuser toute évolution future, mais pour gagner du temps; pour lancer une réflexion de fond — quitte à laisser tomber la procédure d’appel en cours de route.

Au Québec, une réflexion a déjà été lancée, mais à partir du seul angle d’un élargissement de l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladies dégénératives du cerveau, parmi lesquelles l’alzheimer.

Sur le plan canadien, et puisqu’il a jusqu’au 10 octobre pour décider s’il interjette appel ou pas, le gouvernement sortant de Justin Trudeau n’aura pas le choix de se commettre d’une façon ou d’une autre en pleine campagne électorale. Même si les décisions de fond ne seront pas prises à partir d’un simple calcul d’opportunité politique, les intérêts politiques ne sont jamais totalement absents. En interjetant appel, le gouvernement libéral sortant repousserait à court terme des choix difficiles à arrêter. Il soulagerait très certainement son groupe parlementaire et son parti. Ainsi, d’ailleurs, que plusieurs de ses adversaires politiques, parmi lesquels les conservateurs d’Andrew Scheer.

Chronique

Le choc Trudeau-Legault

CHRONIQUE / Cette campagne fédérale a démarré sur les chapeaux de roue. Le premier ministre sortant, Justin Trudeau, n’a pas caché qu’il pourrait intervenir dans une contestation de la loi sur la laïcité du gouvernement Legault. Justin Trudeau contre François Legault? Oui. Et vice versa.

«Pour l’instant», le chef du Parti libéral du Canada n’interviendra pas dans une contestation judiciaire de la loi sur la laïcité. Ce qui veut dire qu’il pourrait le faire si son équipe est réélue le 21 octobre.

Pourquoi M. Trudeau ne veut-il pas intervenir directement «pour l’instant»? Parce que cela serait «contre-productif», a-t-il admis. Autrement dit, parce qu’il pourrait perdre des votes au Québec et trouver le gouvernement Legault sur son chemin.

Le terme «contre-productif» est un aveu. Il est une reconnaissance par Justin Trudeau du fort appui populaire dont bénéficie la loi sur la laïcité au Québec. Le premier ministre sortant sait qu’il n’a pas beaucoup d’intérêt politique à alimenter cet enjeu au Québec d’ici le jour du scrutin.

Ce qu’il n’avait pas prévu en ce premier jour de campagne est que François Legault allait estimer, à peine quelques heures après ses déclarations, qu’il était allé beaucoup trop loin en disant ce qu’il a dit. M. Trudeau ne s’attendait pas à ce que M. Legault le somme de s’engager à n’intervenir ni pour l’instant ni à aucun autre moment.

Visions irréconciliables

Derrière cette affaire s’affrontent deux manières de voir la société et le vivre-ensemble; deux visions du Canada aussi; deux façons de dessiner la voilure de la «société distincte».

Pour Justin Trudeau, la loi sur les signes religieux enfreint des règles inviolables, des règles qui doivent prévaloir d’un océan à l’autre. Pour François Legault, cette législation correspond ni plus ni moins qu’au modèle du vivre-ensemble que le Québec attendait.

Même s’il a pris des précautions oratoires sur ce sujet en lançant sa campagne, Justin Trudeau a été honnête avec lui-même et avec les citoyens. Il aurait été malhonnête de sa part de faire comme s’il ne plaçait pas la Charte canadienne des droits et libertés au-dessus de tout. Elle est inscrite dans son ADN.

En même temps, c’est bien là tout le problème d’un point de vue politique. Électoralement parlant, au Québec, M. Trudeau aurait été mieux avisé de faire sienne depuis longtemps l’idée selon laquelle Ottawa n’a pas à intervenir dans les lois votées par l’Assemblée nationale.

Aujourd’hui, il est trop tard pour cela.

Un jour?

La loi adoptée va plus loin que les recommandations de la commission Bouchard-Taylor en raison de l’inclusion des enseignants des écoles primaires et secondaires du réseau public. Mais elle est modérée par rapport à ce qu’elle aurait pu être.

Si elle est plus modérée, c’est en raison de la disposition de droit acquis qu’elle contient. Cette législation ne fait pas l’unanimité, mais elle correspond à un consensus au Québec.

Voilà pourquoi les mots de Justin Trudeau sont comme de la musique aux oreilles pour le Bloc québécois d’Yves-François Blanchet. Ils lui serviront d’argumentaire nationaliste.

Une interrogation à laquelle personne ne peut pour l’instant répondre en terminant : est-ce à travers une pomme de discorde comme celle sur les symboles de foi que l’idée de la souveraineté reprendra de la vigueur, si tant est qu’elle devait revenir un jour à l’avant-scène des débats? Yves-François Blanchet et d’autres espèrent qu’elle mènera jusque-là à un moment ou l’autre.