Jean-François Cliche

Les pieds arrêtent-ils de grandir un jour ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’ai 53 ans et, depuis que j’ai atteint ma taille adulte, j’ai toujours porté des souliers de grandeur 10. Mais il semble maintenant que les 10 sont devenus beaucoup trop petits. À la boutique de chaussures, une employée a mesuré mes pieds et je dois désormais porter des 12. Alors je me demande : est-il possible que mes pieds aient grandi depuis les deux ou trois dernières années, ou est-ce que les tailles de chaussures ont changé ?», aimerait savoir Daniel Hurtubise, de Gatineau.

Il est effectivement possible que les barèmes ne soient pas les mêmes pour toutes les chaussures. «Depuis que la confection des chaussures se fait beaucoup dans les pays asiatiques, les pointures ne sont pas universelles d’un pays à l’autre. Cela fait en sorte qu’une pointure 8 dans une marque peut être équivalent à un 9 dans une autre et peut aussi expliquer le changement de pointure au fil du temps», indique la podiatre Emmanuelle Lamontagne, de la clinique Santé Podiatres, à Québec. Mais ce n’est pas la seule explication possible.

Contrairement à une croyance populaire tenace voulant que les pieds grandissent toute la vie durant, ils cessent bel et bien de croître en même temps que le reste des os, soit vers l’âge de 22 ans au maximum. Et comme le reste du squelette, ils ne se remettent plus jamais à «pousser» par la suite. Or cela ne veut pas dire qu’ils ne changent plus jamais.

Nous avons tous sous le pied une «arche» plus ou moins prononcée, dans laquelle passent des tissus élastiques qui agissent à la manière d’un ressort. Quand on pose le pied par terre en marchant ou en courant, l’arche se «déplie» légèrement, ce qui tend ses ligaments. Cela a pour effet de répartir la charge sur l’ensemble du pied, d’amortir les chocs et d’emmagasiner l’énergie pour ensuite la réutiliser pour continuer d’avancer, quand on lève le pied. En bout de ligne, ce petit manège rend nos déplacements plus efficaces, plus économes d’un point de vue énergétique, lisait-on dans un article «classique» à ce sujet paru en 1987 dans la revue savante Nature.

Mais voilà, dit Dre Lamontagne, «avec le temps, les tissus mous des pieds peuvent changer et amener un affaissement de l’arche du pied, ce qui peut le faire allonger et élargir. Les os n’allongent pas, mais l’affaissement de l’arche amène indirectement le pied à s’allonger». En d’autres termes : si l’arche «déplie», alors le pied deviendra forcément plus long.

En outre, la prise de poids (qui vient parfois avec l’âge) peut accélérer le phénomène. Cela «amène un stress supplémentaire sur le fascia plantaire, le ligament qui maintient l’arche du pied, et cela peut contribuer à accélérer l’affaissement de l’arche plantaire», explique Dre Lamontagne.

Comme il arrive toujours avec des cas individuels comme celui de M. Hurtubise, il est impossible de se prononcer avec certitude puisque Dre Lamontagne ne l’a pas examiné, mais on peut imaginer que l’«allongement» de ses pieds soit simplement la conséquence d’une arche qui a fini par s’affaisser, pour une raison ou pour une autre.

Fait intéressant, ajoute la podiatre, avoir les «pieds plats» (à cause d’une arche affaissée ou qui est naturellement très peu prononcée) n’est pas aussi grave qu’on le croit. «Le pied plat a longtemps été perçu comme problématique, dit-elle. Cela vient entre autres des médecins de l’armée dans les années 1900 qui ont observé que la majorité des soldats qui avaient des douleurs aux pieds avaient aussi des pieds plats. Ils ont donc émis l’hypothèse que les pieds plats étaient en cause et expliquaient ces douleurs. Plusieurs soldats se sont ensuite vus refusés une place dans l’armée à cause de cela. […] Dans la réalité, le type de pied n’est aucunement un facteur limitant pour des activités physiques, qu’il soit plat ou creux. Les pieds s’adaptent en général très bien au sport choisi tant et aussi longtemps que l’entraînement est fait de manière graduelle. L’augmentation trop rapide du volume et de l’intensité d’entraînement sont des facteurs bien plus importants à contrôler pour prévenir les risques de blessures.»

Avoir les pieds plats n’est pas idéal non plus, remarquez, parce que cela implique que le «ressort» du pied n’est pas aussi efficace qu’il pourrait l’être. «La fatigue musculaire créée par l’effort physique peut alors être augmentée pour maintenir la même dynamique sportive, dit Dre Lamontagne. Le corps demande davantage d’énergie à un pied plat pour un même effort.  L’affaissement de la voûte plantaire ne cause pas de blessures à proprement parler, mais peut être un facteur prédisposant.»

Cela n’arrivera pas nécessairement à tous ceux qui ont les pieds plats, poursuit-elle, puisque bien des gens dont l’arche est affaissée ne ressentiront jamais d’inconfort. Mais en cas de douleurs (qui peuvent survenir dans le pied, mais aussi ailleurs dans les jambes), il vaut mieux consulter un podiatre, dit-elle.

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