L'«écho» des pensionnats autochtones

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En lisant votre article sur l’épigénétique («Darwin contre Lamarck, round 2»), je me demandais si on pouvait faire un lien avec la situation des autochtones, chez qui le diabète fait des ravages. La pauvreté et les changements dans l’alimentation ont-ils pu avoir ce genre d’effets ?», demande Raoul Kanapé, d’Essipit.

La fonction des gènes, c’est de conserver de l’information servant à fabriquer des protéines. Or les gènes sont pratiquement inchangeables : nous ne faisons qu’en hériter, vivre avec tels quels pendant toute notre existence, et les passer à nos enfants. Cependant, tous les gènes ne doivent pas être exprimés également dans toutes nos cellules — les neurones et les cellules du cœur, par exemple, ne font pas du tout le même travail et n’ont donc pas besoin de produire les mêmes protéines. De même, nos gènes peuvent ne pas être bien adaptés à la situation dans laquelle nous naissons, si bien que l’évolution nous a doté de mécanismes collectivement nommés épigénétique, qui vont augmenter ou diminuer (voire réduire au silence complet) l’expression de tels ou tels gènes.

Dans cette chronique de décembre dernier [https://bit.ly/2Rx1SPn], j’abordais un débat qui fait rage actuellement en science : les «ajustements» épigénétiques peuvent-ils être transmis de génération en génération ? La théorie classique en biologie veut que non, les caractères acquis ne se transmettent pas, seuls les gènes sont passés aux enfants. Mais des expériences récentes sur des souris suggèrent que l’épigénétique pourrait «résonner» sur plus d’une génération, et des données historiques vont dans le même sens. On connaît en effet quelques cas documentés de disette, comme celle qui a sévit aux Pays-Bas à l’hiver 1944-45, où les femmes qui étaient enceintes à ce moment-là ou qui le sont devenues peu après ont donné naissance à des enfants qui ont, même à l’âge adulte, fait nettement plus de diabète et d’obésité que la moyenne. Comme si la famine les avait «programmés» pour avoir des métabolismes économes, et qui se sont avérés mal adaptés lorsque l’abondance est revenue.

Est-ce que cela peut expliquer la véritable «épidémie» de diabète qui sévit chez les autochtones, qui en souffrent de 3 à 5 fois plus que la moyenne (les taux dépassent même 25 % dans certaines communautés) ? Il est effectivement possible que ce soit-là un morceau du puzzle, répond Marie-Claude Tremblay, professeure de médecine familiale à l’Université Laval qui mène des recherches sur le diabète et la santé autochtone, notamment.

À cet égard, le mode de vie nomade qui était marqué par des famines occasionnelles est l’élément qui vient le plus spontanément à l’esprit. Mais, rappelle la chercheuse, il y a aussi (et surtout) un événement qui a exposé un grand nombre d’Autochtones à toutes sortes de privations dans un passé assez récent : les pensionnats.

«Il y en a beaucoup qui ont subi de la malnutrition chronique dans les pensionnats, c’est documenté dans les archives et beaucoup de témoignages à la Commission vérité et réconciliation l’ont mentionné. Ça a pu avoir un effet épigénétique», dit Mme Tremblay.

En outre, hormis la malnutrition, toute forme de traumatisme peut avoir des conséquences semblables. «Ces enfants-là étaient arrachés de leur milieu, et on sait à quel point l’attachement est important pour les enfants, illustre-t-elle. Ils n’avaient pas le droit de parler leur langue, on les rasait, on cherchait à effacer l’Indien en eux. Juste ça, c’est un traumatisme. Et on ajoute ça à la malnutrition et aux abus. (…) Ce qu’on sait, c’est que les traumatismes vont avoir un effet sur les niveaux de cortisol [ndlr : l’hormone du stress] et ça, ça va agir sur l’hormone de croissance ressemblant à l’insuline (igf1) et ça va faire en sorte que le métabolisme va changer» d’une manière qui favorise le diabète et l’obésité.»

De là, on peut penser que les mères exposées ont fait plus de diabètes et d’obésité, et que leurs enfants ont été ou sont également plus à risque. Certaines études ont aussi trouvé des gènes (et pas seulement de l’épigénétique) liés à l’obésité qui sont plus fréquents chez les autochtones.

Cependant, insiste Mme Tremblay, le diabète et l’obésité sont des problèmes de santé complexes et l’épigénétique n’est selon toute vraisemblance rien de plus qu’un petit bout du tableau d’ensemble. Au-delà des pensionnats, dit-elle, «le» gros changement que ces populations ont subi fut la colonisation, avec toutes les conséquences qu’elle a eues : sédentarité, diète traditionnelle remplacée par une alimentation de mauvaise qualité, etc. Le surpoids et le diabète ont clairement des racines sociales et économiques, souligne Mme Tremblay, étant plus fréquents chez les gens pauvres et peu instruits. Or ce sont justement là des facteurs de risque qui sont très présents dans bien des Premières Nations : d’après Statistique Canada, moins de la moitié (48 %) des autochtones de 15 ans et plus ont un diplôme d’études secondaires et leur revenu médian est d’environ 18 000 $, contre 28 000 $ pour les allochtones. Et encore, la situation est bien pire dans certaines communautés éloignées.

«Alors ce ne serait pas complet et pas éthique de parler du diabète chez les autochtones sans parler de tout cela», indique Mme Tremblay.

Autres sources :

- Stewart B. Harris et al., «Type 2 Diabetes in Aboriginal People», Canadian Journal of Diabetes, 2013, https://bit.ly/2D1hSnD  

- Kyle Millar et Heather J. Dean, «Developmental Origins of Type 2 Diabetes in Aboriginal Youth in Canada: It Is More Than Diet and Exercise», Journal of Nutrition and Metabolism, 2012, https://bit.ly/2SjvFja

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.