Depuis quand sommes-nous riches?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Mon professeur d’histoire attribue la différence majeure entre la pauvreté de l'Afrique et la richesse de l’Europe par le fait que nous sommes issus de la civilisation gréco-romaine. Comment expliquer cet énorme écart de richesse?» demande Robert Parthenais.

Aussi grand, brillant et puissant que fut l’empire romain, son héritage ne peut pas expliquer les écarts de richesse et de puissance dans le monde d’aujourd’hui, deux millénaires plus tard. Une preuve parmi d’autres : tout de suite après sa chute, au Ve siècle, l’Europe médiévale (qui était pourtant son héritière directe) a sombré dans une longue période parfois nommée âge des ténèbres. Pendant des siècles, elle ne fut ni riche, ni puissante. Au Moyen-Âge, c’est plus le monde arabe qu’elle qui a repris le «flambeau de la science» — les mots algèbre et algorithme nous viennent d’ailleurs de l’arabe. L’Europe de l’époque, loin de s’imposer au reste du monde comme elle le fera par la suite, était plutôt dans une position de faiblesse : une grande partie l’Espagne passera plusieurs siècles sous domination musulmane et de l’autre côté de la Méditerranée, à son apogée l’Empire ottoman (basé dans la Turquie actuelle) comprenait tout le sud-est de l’Europe.

Il est difficile d’évaluer la richesse des sociétés à plusieurs siècles de distance, mais les données qu’on a suggèrent que le reste du monde n’avait rien à envier à l’Occident, à l’époque. Autour de l’an 1000, on estime que le produit intérieur brut (PIB) de l’Europe de l’ouest (la partie la plus riche de ce continent à l’heure actuelle) équivalait à environ 775 $ per capita, en argent de 2019. C’était comparable, voire un peu moins que le Japon (820 $), le reste de l’Asie (870 $, la Chine et l’Inde étaient très prospères pour l’époque) et même l’Afrique (800 $), d’après les calculs de l’économiste anglais Angus Maddison.

Jusqu’à la Révolution industrielle, la croissance économique restera anémique pour tout le monde, mais elle explosera, littéralement, en Europe par la suite. Deux chercheurs de la London School of Economics ont examiné récemment la croissance dans six pays européens de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’an 2000. Ils ont notamment compté le nombre de séquences de 4 années consécutives où un pays avait connu une croissance annuelle de son PIB d’au moins 1,5 %. Une telle croissance est considérée comme faible de nos jours mais, à la fin du Moyen-Âge, c’était exceptionnel. En 200 ans, (de 1300 à 1500), ces six pays ont connu un grand total de… deux «séquences heureuses» de la sorte. Par comparaison, juste au XXe siècle, ils en ont connu pas moins de 38. C’est vraiment la Révolution industrielle, et non l’héritage gréco-romain, qui a fait la différence.

Alors, pourquoi est-ce en Europe, et d’abord en Angleterre à partir du milieu du XVIIIe siècle, que la Révolution industrielle est survenue ? C’est en quelque sorte «la question-mère de toutes les sciences sociales», dit le politologue de l’Université Laval Louis Bélanger, qui donne des cours sur la montée et le déclin des grandes puissances : c’est en partie pour essayer d’expliquer les écarts de richesse entre les sociétés industrialisées et les autres que ces disciplines sont nées.

Il existe plusieurs thèses différentes à ce sujet, dit M. Bélanger, mais des travaux récemment pointent vers un mélange de contexte politique et de «hasard des contingences historiques». Il semble que, pour une série de raisons, l’Angleterre du XVIIIe siècle ait offert le parfait compromis entre la sécurité d’un État central fort, capable d’assurer la sécurité de ses citoyens et d’appliquer ses lois, et d’un État pluraliste où le pouvoir est minimalement partagé. Grosso modo, l’entrepreneurship tel qu’on le connaît depuis quelques siècles demande un État central assez fort pour fournir un environnement relativement prévisible et une société pas trop chaotique, mais pas assez dominateur pour s’accaparer arbitrairement le fruit de l’entreprenariat ou pour le diriger.

Et il s’est adonné que le moment où ces conditions ont prévalu en Angleterre a coïncidé avec l’arrivée d’innovations technologiques et avec la conquête de nouveaux continents. C’est la conjonction, due en partie au hasard, de tous ces facteurs qui aurait permis l’explosion économique qu’a été la Révolution industrielle.

Cela dit, il existe aussi d’autres pistes d’explication aux inégalités entre les nations, qui peuvent compléter celle de l’industrialisation. Certains insistent sur l’apport de la géographie. Dans son célèbre ouvrage Guns, Germs and Steel, l’auteur américain Jared Diamond fait par exemple remarquer que l’Eurasie est orientée sur un axe est-ouest, ce qui facilitait la dissémination des nouvelles cultures. Dans l’Antiquité, une nouvelle plante domestiquée pouvait se frayer un chemin de la Chine jusqu’en France sans avoir à passer par beaucoup de latitudes différentes. En Afrique et dans les Amériques, qui s’étalent du nord au sud, cela a pu limiter la diffusion de nouvelles cultures, et freiner le développement.

Aux hypothèses géographiques s’ajoutent des explications plus culturelles, comme l’idée (développée par un des pères de la sociologie, Max Weber, au début du XXe siècle) que le protestantisme sied mieux au capitalisme que le catholicisme. Et d’autres encore expliquent les inégalités par des facteurs plus politiques, que ce soit à cause de facteurs externes (l’impérialisme qui a maintenu des pays entiers dans la pauvreté, par exemple) ou internes (comme les conditions ayant mené à la Révolution industrielle).

Ce sont davantage ces dernières qui ont la cote en recherche depuis quelques années, dit M. Bélanger, mais encore une fois, ces thèses ne s’excluent pas forcément les unes les autres.

Autres sources :

- Angus Maddison, The World Economy. Volume 1 : A Millennial Perspective, OCDE, 2006, https://bit.ly/2miErNc

- Roger Fouquet et Stephen Broadberry, «Seven centuries of European economic growth and decline», Journal of Economic Perspectives, 2015, https://bit.ly/2VnqWew

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.