Paulette Proulx a pris la plume pour écrire une lettre au Droit, chose plutôt rare à notre époque. Elle voulait remercier les personnes qui lui ont témoigné de la sympathie lors du décès de son époux, Gilbert Proulx.

Je vous souhaite la paix, madame

CHRONIQUE / Il nous arrive encore de recevoir au Droit des lettres écrites à la main et envoyées par la poste comme au bon vieux temps. Des missives parfois très touchantes comme celle de Paulette Proulx. Elle débutait avec un avertissement en lettres majuscules : ATTENTION AUX LIVRES DE SIGNATURES !

La dame relate qu’après le décès de son mari, elle s’est retrouvée devant un fait accompli : on n’a pu lui remettre le registre de signatures qui accompagne le défunt tout au long des funérailles.

À cause de cet oubli apparemment anodin, Mme Proulx n’a pu remercier personnellement, par écrit, la centaine de participants qui ont assisté aux funérailles de son mari à l’église Saint-Grégoire-de-Naziance de Buckingham.

C’est à ce moment que sa lettre devient si émouvante.

« Je tiens à souligner, écrit-elle, que ce qui peut sembler un oubli anodin s’est traduit dans mon cas par une impression envahissante d’un travail non fini, d’un devoir partiellement accompli, une impression d’impuissance qui me hante trop souvent… même après deux ans de deuil. »

J’en étais tout retourné !

Deux ans après avoir enterré son mari, la dame se tourmente encore de n’avoir pu remercier toutes les personnes présentes aux funérailles de son mari. Je lui ai téléphoné aussitôt. « C’est vrai, madame, cet oubli vous mine toujours ? »

– Oui monsieur, m’a-t-elle répondu.

Je l’ai rencontrée à son domicile de Buckingham. Une dame de 78 ans qui m’a fait entrer dans un intérieur sobre et bien tenu. C’est ici qu’elle et son mari, Gilbert Proulx, ont élevé leur fils. Ici qu’ils ont vécu la majorité de leurs 46 ans de mariage. Ici qu’il lui faisait la cuisine. « Ses coquilles Saint-Jacques étaient excellentes », glisse Paulette Proulx.

Le défunt mari de Mme Proulx, Gilbert Proulx

Dites-moi, madame, que s’est-il passé pour qu’on « oublie » d’installer un livre des signatures aux funérailles de votre mari ?

« Quand on a préparé la nécrologie, la dame du salon funéraire m’a demandé si je voulais ajouter un sobriquet entre Gilbert et Proulx. Genre : Gilbert «Gil» Proulx. J’ai dit non à ça. Mais il semble que la dame du salon a compris que je ne voulais pas de livre de signatures. »

Le jour des funérailles, bien des gens se sont étonnés de l’absence d’un registre.

Elle-même a été atterrée de l’apprendre. Comment allait-elle remercier tous ces gens qui s’étaient déplacés pour saluer une dernière fois Gilbert, un retraité de l’enseignement bien connu dans la région ?

« Après les funérailles, j’ai envoyé des petits mots aux gens dont je me souvenais ou qui avaient envoyé des cartes. Les autres… je n’ai pu le faire. Je ne me souvenais plus de tout le monde. Et ça me hante encore. »

Elle s’est tue. La symphonie de Beethoven qui jouait en sourdine dans la cuisine a soudain pris toute la place. Je l’ai sentie combattre pour retenir ses larmes.

« Dites-moi, ai-je repris doucement, quelqu’un vous a-t-il jamais reproché d’avoir omis de lui envoyer une carte de remerciement ? N’est-ce pas vous qui vous accablez de reproches ? »

« Oui, a-t-elle concédé. Je suis seule à longueur de journée. J’ai du temps pour penser ! Mais les gens auraient peut-être été mal à l’aise de me faire des reproches. Tout s’est passé tellement vite. Le vendredi, Gilbert semblait bien aller. Le samedi, il était d’une froideur cadavérique. Il est décédé la nuit suivante, à 86 ans. Insuffisance rénale. Comme si cela ne suffisait pas, j’ai été victime d’un accident de voiture et d’un vol d’argent à la même époque. Ce fut une semaine cauchemardesque… »

Si j’écris votre histoire dans Le Droit, vous pensez pouvoir tourner la page ?

« J’en suis convaincue. Je veux dire aux gens que ce ne fut pas une préparation bâclée de ma part. J’ai fait ce que j’avais à faire. »

Alors voilà. Je vous souhaite la paix, madame.