Carole Dumont dans l’œil de la caméra de la photographe Geneviève Trudel.

Un sourire, une fierté, un cliché

Les épaules légèrement voûtées, Carole Dumont s’assoit nerveusement sur la chaise de l’esthéticienne qui, telle une magicienne, s’exécute avec son pinceau à fard à joues. C’est la première fois que la femme de 49 ans se fait maquiller par une professionnelle. Tout en parlant pour chasser sa fébrilité du moment, elle jette un regard furtif dans le miroir qui lui renvoie un visage plus rayonnant qu’à son arrivée. La sinistrée est la première surprise du pouvoir d’un peu d’ombres à paupières sur son quotidien qui manque d’éclat ces jours-ci.

«Ah, mon doux!», répète-t-elle avant de prendre place sur le fauteuil de la coiffeuse qui s’est amusée à donner un effet bouclé à ses cheveux. 

Carole n’en revient pas. C’est Noël avant le temps pour celle qui, le 18 novembre dernier, a dû être évacuée en catastrophe de son logement. L’immeuble qu’elle habitait sur l’avenue Defond, à Shawinigan, a été la proie des flammes. Hébergée depuis chez un ami, la dame a participé lundi à la séance de photos gratuite pour les personnes à faible revenu, un événement organisé par le Centre Roland-Bertrand avec la complicité de la photographe Geneviève Trudel. 

«Ok, Carole, tu me regardes ici. Tu es heureuse! Vraiment heureuse! C’est ça, parfait. Tu ne bouges plus.»

Quelques clics et c’était réglé. La prise de photos terminée, Carole Dumont n’en finissait plus d’afficher un air radieux. Oui, elle était joyeuse et pas seulement pour faire plaisir à la photographe. Elle a quitté le local le dos bien droit avec son portrait encadré sous le bras. Ça aussi, c’était une première.

Quelque 110 personnes ont fait comme elle. Hommes, femmes et enfants ont envahi les locaux de l’organisme pour y recevoir un coup de pouce autre que des denrées non périssables ou des vêtements à prix dérisoire. Seuls, en couple ou en famille, ils se sont présentés devant l’objectif de la caméra, la fierté gonflée à bloc. Le temps d’un cliché, ils ont flirté avec l’estime de soi, un besoin essentiel aussi.

Guylaine Gélinas ne s’est pas fait prier non plus pour immortaliser ce moment de grâce avec son amoureux. «C’est big!», a-t-elle laissé échapper en souriant la bouche fermée. «Je n’aurai pas mon partiel avant une couple de semaines...»


«Je ne pensais jamais à quel point ce geste pouvait changer quelque chose.»
Geneviève Trudel

Sa dentition a été abîmée par des décennies d’anorexie dont Guylaine se remet lentement, mais même sans prothèse, il n’était pas question de rater cette occasion unique de se faire tirer le portrait comme une mannequin.

Cette prestataire de l’aide sociale pourrait écrire un livre sur les défis de l’image corporelle et de l’image tout court. Pendant plusieurs années, Guylaine se trouvait toujours trop grosse. «Même lorsque je pesais 39 kilos.» Devant la photographe, la femme de 54 ans s’est amusée, épanouie. 

Tourbillonnant comme une toupie, Geneviève Trudel a pesé sur le piton sans prendre de pause, aussi enthousiaste que tous ces gens qui ont défilé devant son appareil avec une discipline digne de mention.

«Je ne pensais jamais à quel point ce geste pouvait changer quelque chose.» 

C’est elle qui, à pareille date l’an dernier, a eu l’idée d’offrir une séance photo à des personnes moins bien nanties. Le flash lui était venu en accueillant à son studio une famille qui avait beaucoup perdu dans l’incendie de leur logis. Tout était à refaire, à commencer par les souvenirs qui, on le sait, sont d’une valeur inestimable.

Des personnes seules, des couples et des familles nombreuses ont répondu à l’invitation du Centre Roland-Bertrand.

L’an dernier, une cinquantaine de personnes fréquentant le Centre Roland-Bertrand avaient répondu à l’appel. Cette année, elles ont été le double.

Agente de projets pour l’organisme, Caroline Chartier avait, tout comme Geneviève Trudel, la broue dans le toupet. Pour rien au monde, cependant, elle n’aurait voulu rater ce moment où ces hommes et ces femmes en quête d’un peu de fierté l’ont émue. Ils sont arrivés au local un peu mal à l’aise, certes, mais parés de leurs plus beaux atours pour passer à la postérité.

«Ces gens méritent une photo comme tout le monde», soutient Geneviève Trudel dont la plus belle paie aura été d’assister à des métamorphoses en direct alors que la mine confiante a rapidement eu le dessus sur le réflexe de se regarder les pieds.

Bénévole pour l’occasion, elle a fait appel à des maquilleuses et coiffeuses qui ont chouchouté comme des princes et princesses chaque petit et grand.

«Personne n’est à l’abri de la pauvreté», a rappelé Bianca Fréchette, tout en mettant du mascara à Carole Dumont qui ne soupçonnait pas avoir autant de cils. «Oh, mon doux!», s’est-elle de nouveau exclamée, contente du résultat.

«C’est un plaisir, un honneur d’être ici!», jubilait à son tour Eileen Dodd, 56 ans. 

À vrai dire, elle sautait pratiquement sur place en attendant son tour avec sa fille Katherine,33 ans. 

«On n’a aucune photo de nous deux! Ça n’a jamais adonné», a fait savoir la dame qui avait du mal à croire qu’elle était en train de vivre une journée digne d’un conte de Noël. «Je vais m’en souvenir jusqu’à la fin de mes jours!»